(quote à l'ancienne, car ça ne passe pas les spoilers)
> "Haneke est un grand réalisateur, incroyablement intelligent, c'est incontestable. Ce qui provoque mon malaise général face à Amour c'est le dispositif mis en place qui concerne je pense plus le spectateur que le film. Haneke déclarait au sujet de Funny Games "quand on vous donne une gifle, vous réagissez, c'est normal". On est un peu dans le même système : Haneke met sciemment en place une expérience consistant a priori à jeter au visage une vérité nue et consistant à tester le spectateur. Haneke ne dit rien de l'euthanasie mais veut vérifier si le spectateur est prêt lui à légitimer un tel acte."
Mais à mon avis, justement, Haneke ne veut mettre aucun discours, aucun programme, aucun militantisme derrière. Il se contente (ce qui est déjà beaucoup) d'exposer le problème, et d'y confronter le spectateur. On est très, très loin d'un film militant comme peut l'être Johnny Git His Gun, qui, lui, est un plaidoyer pour le droit à l'euthanasie (et contre la guerre, aussi).
> "On pourrait se dire que le film pose simplement la question mais....: le film ne s'intéresse pas vraiment aux personnages, il filme complaisamment la déchéance physique de Riva,"
Complaisance, ou réalisme documentaire?
Haneke pose bien sûr cette question "que peut-on montrer de la fin de vie", et y répond. Répondre qu'Haneke en ferait trop, ça serait dire qu'on n'aurait pas le droit de montrer ça, que c'est tabou, que c'est interdit... mais alors, pourquoi donc? A mon sens, l'image est dure, choquante, principalement car on a un tabou face à cet aspect là de notre existence (alors qu'il est réel, qu'il ne relève pas d'une fiction outrancière, qu'il n'est pas détourné exagérément à des fins autres [ce n'est pas de la pornographie, qui applique une grosse couche de factice sur les rapports sexuels dans des buts excitatoires]). Se confronter aux tabous, c'est même plutôt courageux.
Je note que, en tout cas dans mes souvenirs de visionnage, Haneke n'abuse pas de visages larmoyants, ou de toute la panoplie usuelle du tire-larmes ou de la loupe à effets (montage posé, il y a certes quelques gros plans (et encore, pas des très gros) mais aussi des plans plus larges, plus englobants). Et je persiste à croire que ce qui choque, ce qui est critiqué, c'est davantage le contenu (et le choix de le montrer) que la façon de le montrer.
> "nous fait entendre que Trintignant est vraiment dévoué alors qu'on le voit beaucoup trainer dans son fauteuil et qu'il va jusqu'à se faire aider par deux infirmières. D'ailleurs tout le monde est heureux de le voir éjecter une des nanas, et par hasard scène suivante il gifle sa femme...mais là c'est différent, lui il faut le comprendre."
Bien sûr, Haneke manipule, et mène le spectateur à sa guise. Reste que l'infirmière se faisait jeter car elle traitait Anne (Riva) comme une poupée. Et si le spectateur ne condamne pas Georges (Trintignant) pour la gifle, il n'en est pas non plus à l'approuver, et reste choqué (enfin, je pense). Et la différence entre les deux est quand même bien réelle, hein... n'exagérons pas non plus.
> "Tout est calculé pour qu'on finisse par se dire que Trintignant est coincé dans un huis-clos morbide à l'intérieur duquel il se sacrifie. Vient le coup de l'oreiller, surgissement dans un instant d'apaisement, filmé avec une certaine jouissance, et je pense qu'à cet instant Haneke voudrait équiper les cinéma d'une machine à voter, pour savoir la proportion de spectateurs qui choisiront "A - C'est mieux ainsi"."
Je n'ai pas du tout trouvé cette scène "filmée avec jouissance", au contraire je l'ai trouvée choquante, difficile à supporter. Dans mon souvenir, Haneke ne joue pas au gros plans, il filme de relativement loin et ne coupe pas son plan - c'est sobre (et sec). On est très, très loin d'une esthétisation de la scène (ce que j'aurais appelé "filmer avec une certaine jouissance" ).
Et, à mon sens toujours, Haneke ne se prononce pas "pour" ou "contre". Il ne milite pas. Un exemple opposé (que j'aime bien, au passage, hein), c'est le final de Johnny Got His Gun: là, c'est clairement militant, on a pour objectif de changer les convictions du spectateur. Pas chez Haneke.
Bien sûr, Haneke sait très bien ce qu'il fait. Si ce "meurtre" avait été plus préparé, s'il avait été fait à la seringue et non à l'oreiller, le spectateur aurait probablement réagi différemment. De même s'il avait fait suite à une phase de colère. Etc...
Mais en le montrant ainsi, il interpelle - et il a bien sûr fait exprès de garder un flou sur les intentions de Georges, mais je ne dirais pas que c'est pour faire de l'effet: mais plutôt pour interroger le spectateur, pour le faire réfléchir, pour qu'il exprime son ressenti le plus profond.
Car je persiste à croire que, dans ce film, le spectateur verra d'abord lui-même, ses valeurs, sa façon de penser, de réagir, et non ce que Haneke lui-même aurait à dire à ce sujet (c'est d'ailleurs significatif que La Croix ait aimé le film
). Et c'est aussi pour ça que les personnages sont relativement peu marqués, neutres: pour que le spectateur y plaque un peu (pour ne pas dire beaucoup) de lui-même.
Oui, bien sûr, c'est un dispositif. Mais je le trouve plutôt louable - largement plus que celui que mettent en oeuvre nombre de films qui forcent le spectateur dans leur moule.
> "Au début du film, Riva veut se tuer, pour elle. A la fin du film Trintignant la tue, pour lui. Pas mal de critiques ont relevé la réplique du "monstre gentil", à juste titre. Ce qui me gêne donc chez Haneke ce n'est pas tant le propos du film, mais le sadisme du dispositif mis en place vis-à-vis du spectateur (je citais il y a quelque jours la séance de torture d'Orange Mécanique)."
Pour moi, il n'y a pas de sadisme par rapport aux personnages montrés et souffrants. Il y aurait, potentiellement, sadisme envers le spectateur - car lui plonger la tête en plein dans un sujet qu'il aimerait plus que tout éviter d'aborder, ça peut être sadique. Mais intéressant.
> "Tout le film s'intéresse au point suivant : à partir de quel niveau de souffrance le spectateur sera-t-il prêt à passer du stade de gentil au stade de monstre ? C'était déjà la question fondamentale du Ruban Blanc, qu'est-ce qui dans la conscience collective va rendre le surgissement de la barbarie légitime pour une majorité, qu'est-ce qui nous pousse à briser les conventions morales et sociales pour basculer dans la monstruosité ?"
Sauf qu'à mon avis, là, tu commences à plaquer tes réactions sur l'analyse. Car, de mon point de vue, il n'y a pas de tentative de justifier les actions de Georges, ou même de pousser le spectateur à agir comme lui. Au cours du film, je n'ai, jamais, été tenté d'en finir pour de bon avec Anne - d'où, sans-doute, une certaine différence de perception quant aux messages véhiculés (ou à l'absence de message, justement). Et au vu de la façon de montrer le final, je pense que très peu de monde peut voir ce dénouement comme un soulagement (et donc, encore moins comme l'accomplissement logique d'un souhait) - là aussi, c'est bien une façon de manipuler le spectateur (en le prenant plutôt à rebrousse-poil), mais le contraire eut été pire je pense (justifier un meurtre, c'est un pas que je ne suis pas prêt à voir le cinéma faire - même en fiction - et pourtant, il y en a eu plein... à chaque fois qu'on bute un "méchant" par exemple
).
Je suis quand même d'accord pour dire que Haneke joue avec ce sujet (et avec le spectateur), en montrant une déchéance progressive (ceci dit, pas irréaliste), et donc en nous secouant de plus en plus fort. Mais au vu des intentions que j'y perçois, ça ne me choque pas. Et je suis même content qu'un film nous pousse, parfois, à sortir de notre zone de confort, et nous confronte à des sujets difficiles.
> "Je pense sincèrement que les gens qui se gargarisent sur Amour devraient jeter un oeil au reste de sa filmo
"
Je suis loin d'avoir tout vu de lui, mais Amour ne me semble pas honteux en comparaison d'autres de ses films.