Je viens de lire 2 BD sur les 2 festiveaux de 1969 qui ont marqué la culture pop des boomers blancs.
Une p'tite récap historique : en 67 a lieu un festival à Monterey, en Californie, à l'initiative de John Phillips des Mamas & Papas et à l'imitation des festivals jazz et folk qui existaient déjà depuis longtemps (il y avait entre autres un Monterey Jazz festival). C'était donc une première pour un festival pop/rock (en fait, le premier festival rock hippie s'est déroulé une semaine avant à Mount Tamalpais, également en Californie, mais celui-là n'a pas été filmé donc l'Histoire considère qu'il n'a pas existé
).
Les organisateurs étaient des pros, entre autres le stage manager du festival de jazz et le comité directeur comprenait aussi bien Paul McCartney (alors bassiste dans un groupe anglais qui ne joua jamais dans un festival) que Berry Gordy, fondateur de la Motown. Les artistes devaient jouer gratis et leurs cachets aller à des organismes de charité, seul Ravi Shankar étant payé pour son aprèm' de sitar devant des hippies qui fort heureusement pour eux étaient déjà bien stone.
C'est ce festival, organisé en juin, qui sera suivi quelques semaines plus tard du très médiatique "summer of love" à San Francisco (en réalité un désastre humanitaire mais je vais essayer de pas trop digresser
), et qui sera l'objet d'un documentaire au ciné, récoltera plein de billets verts avec des présidents crevés dessus et enfin aura un très gros impact médiatique. Le festival + les disques + le film démultiplieront en particulier les carrières de Janis Joplin et d'Hendrix et révèleront Otis Redding au public blanc. 3 jours de musique bien organisés avec plein d'excellente musique et peu de navetons (ironiquement, ce sont les Mamas & Papas dont le set sera bien pourri, avec la ravissante Michelle Phillips qui chanta comme une casserole).
Comme je disais, je vais pas trop digresser.
Mais on ne peut pas comprendre Woodstock sans connaître Monterey. Avance rapide : on est en 69 et il n'y a toujours pas eu d'équivalent de Monterey sur la côte est. Un petit groupe de jeunes entrepreneurs aux dents aussi longues que leurs cheveux et avec aussi peu de compétences que de scrupules cherchait un moyen de se faire un tas de blé. Ils pensèrent à un studio d'enregistrement, à une sitcom et finalement à un festival pour exploiter le marché hippie de la côté est.
Tout fut prévu au rabais, à part les tickets (18$ en préco, 24$ sur place, très très cher pour l'époque) les organisateurs clamant qu'ils espéraient 50 000 festivaliers alors qu'en privé ils disaient en espérer 200 000 et que des professionnels curieux qui suivaient l'évolution de l'organisation disaient qu'il en viendrait bien plus encore. Mais ils dimensionnèrent tout de même pour 50 000 afin de dépenser le moins possible tandis qu'il en vint 500 000 et on connaît la suite qui a frôlé la catastrophe par miracle (2 morts "seulement" et d'innombrables malades, de la drogue, de la déshydratation ou autres).
J'ai longtemps cru que c'était le film, sorti l'année suivante, qui avait retourné complètement ces 3 jours pourris avec bien peu de bonne musique et beaucoup de très mauvaise et en avait fait une image d'Epinal sociologique sur les "beautiful people", cette belle jeunesse blanche classe moyenne, qui avait réussi, quel exploit, à ne pas s'entretuer pendant 3 jours. Mais en lisant le CR de Woodstock qu'en fit Ellen Willis en septembre dans le New Yorker, on se rend compte que les organisateurs avaient entamé leur campagne marketing de déresponsabilisation du cauchemar logistique dès le lendemain du festival.
Parce que bon, ça gueulait sévère et l'ambiance bisounours hippie s'était sérieusement refroidie dès le lundi matin, quand Hendrix et son nouveau groupe pas bien en place joua devant un champ de boue où ne restait que 10 000 pékins. Au moins eux virent et entendirent l'artiste sur scène, au contraire de la majorité des spectateurs. Pas d'écrans géants à l'époque et de toute façon une bonne partie des 500 000 jeunes, chevelus ou non, n'était même pas dans l'axe de la scène et des enceintes qui n'étaient pas non plus prévues pour porter à 1 kilomètre. Ellen Willis (pour info, sa chronique sur les musiques populaires était la plus lue aux USA de par la diffusion du New Yorker) cite un type qui lui dit : "Wow! I can't believe all the groups here, and I'm not even listening to them!"
Il s'avérait que la cata était complètement prévisible, que ça gueulait de partout, tant chez les victimes collatérales que chez les artistes et une bonne partie des festivaliers, en particulier ceux qui s'étaient fendus de la préco à 18$ et n'ont jamais pu atteindre le site du festival, ou étaient tellement loin qu'ils n'ont rien pu entendre ni voir. Les médias n'étaient pas tendres non plus, et qu'il y ait eu besoin de l'intervention de l'armée de l'air pour évacuer les plus malades ne fut pas la moindre ironie dans un rassemblement majoritairement anti-militariste. Les organisateurs devaient donc relifter le festival d'urgence pour espérer la sortie d'un docu et vendre des disques. Heureusement, le marketing et le bullshit étaient leur point fort et leur réussite fut totale. Ce festival foireux devint un phénomène sociologique censé refléter le changement du monde (Pete Townhshend répondit à un journaliste: "Yeah, it changed me. I hated it"
) grâce à un excellent marketing et un film l'année suivante, savamment monté et qui évita de poser toutes les bonnes questions, celles qui fâchaient.
Voici donc Woostock 69, de Kid Toussaint et José Luis Munuera. Sous-titré "Le concert du siècle", carrément (les mêmes avaient déjà fait "La course du siècle, que je n'ai pas lu). Tant qu'à faire dans l'image pieuse, autant y aller à fond. Alors dès le début on se demande un peu sur quel pied danser. Il y a la dédicace à la génération de ses parents, OK, mais c'est aussi censé être un "drame burlesque". Ah ? Tous les clichés attendus sont là, mais poussés jusqu'au ridicule au point que l'on ne sait plus à quel degré il faut les lire. Le fil rouge de cette fiction dont Woodstock est le cadre (c'est pas un docu, malgré le petit dossier documentaire à la fin) est quant à lui le plus gros cliché des comédies romantiques.
Alors tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, même Pete Townshend que ça ne dérange pas d'être interrompu pendant son set par le personnage principal (IRL, c'est Abbie Hoffman qui interrompit le set des Who à Woodstock et se prit la gratte de Townshend dans le tronche avec un retentissant "FUCK OFF" suivi de l'avertissement qu'il tuerait le prochain qui monte sur la scène pendant qu'il joue
). Le dessin est à l'image du scénario, couleurs pastels, très joli, et tellement girlie qu'on s'attend à voir passer des licornes ou mon petit poney (cf par exemple ici).
Là où je trouve qu'il y a malaise c'est qu'il se mêle à ces bisounourseries des images du Vietnam qui apparaissent complètement décalées avec ce style de dessin et de couleurs, et que le seul personnage négatif est un Noir obèse, laid et borgne qui tient un discours militant anti-Blancs. Il disparaît presque aussitôt qu'il est apparu, heureusement, bouh le méchant Noir, car il ne faut pas gâcher la fête.
Donc voilà, tout le monde sourit tout du long et la joie illumine tous les visages, c'est un sucre d'orge multicolore à déconseiller aux diabétiques.
L'album fait la couv' du dernier mag de Canal BD, j'imagine qu'il va avoir un franc succès. Je fais une pause avant de parler d'Altamont. 
Message édité par BoraBora le 11-03-2026 à 16:41:35
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Qui peut le moins peut le moins.