Citation :
Allez, je la fais courte (ou presque) En 1982 j’ai 19 ans et je tiens une rubrique sur la BD dans une des premières radios libres du Sud, Radio Mistral. Un jour un ami, André Salord, représentant Dupuis m’appelle : « Franquin a une escale de 3 heures à Marignane, il m’a proposé de le rejoindre prendre un verre. Tu veux venir avec ton magnétophone ? » Tu parles que j’accours ! Et je fais une belle interview… à la fin, je lui tends mon livre d’or pour avoir un petit dessin, mais… DING DONG, « les passagers du vol Sabena pour Bruxelles sont appelés en porte 7… ». Franquin me fait vite écrire mon adresse dans le livre d’or qu’il promet de me renvoyer sous peu, et il s’envole. Deux mois, trois mois, six mois… J’étais un peu triste parce ce livre d’or contenait quand même de jolis souvenirs glanés depuis que j’avais 14 ans, des dessins de Gotlib, Buzelli, Walthery bien sûr, Bilal, Giraud, et quelques autres. Je demande à André Salord s’il a des nouvelles de Franquin… « c’est pas grave s’il n’a pas le temps de faire un dessin, juste qu’il me renvoie le livre… » Et les années passent. Et en 1993, le téléphone sonne : — Bonjour, ici André Franquin. — … (arghh ? C’est un gag ? Un copain qui prend l’accent ? Non ça sonne vrai…) Il avait retrouvé le livre d’or dans un rangement, et mes coordonnées grâce à cet outil aujourd’hui oublié, le Minitel ! Il voulait s’assurer de ma nouvelle adresse, s’excusait de son oubli… Franquin se donnait du mal pour restituer un livre d’or à un gamin de 19 ans croisé durant deux heures, dix ans plus tôt ! Je bafouille quelques mots de remerciements, un peu sous le choc, et il raccroche. Il ignorait totalement que l’étudiant-apprenti-journaliste de 1982 était devenu scénariste à plein temps. (En 1991/92 je commence ma carrière avec des séries comme Les maîtres cartographes et Léo Loden). Or il se trouve que quelques mois plus tard, avec Serge Carrère, nous recevons au festival de Solliès un prix pour Leo Loden, justement, remis par… André Franquin. Le soir à table, je lui ai parlé du livre d’or qu’il m’avait renvoyé, quelques mois plus tôt, il s’en souvenait parfaitement. Il en était ravi et ému : « au moins mes dessins sont chez quelqu’un qui les aime vraiment ». Je n’ai pas eu la chance de bien connaître Franquin, mais je garde ce souvenir d’un géant assez humble pour se donner la peine de retrouver la trace d’un jeune fan croisé 10 ans plus tôt.
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