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Quelle est donc l'origine de la célèbre phrase : "Défense de cracher par terre et de parler breton" ?
Cette page propose deux articles et des notes complémentaires sur une phrase qui mobilise les militants de la langue bretonne et intrigue les historiens.
La première partie de cette étude de Fañch Broudic (présentée ici sans appareil de notes ni bibliographie) est parue dans le tome CXXX du "Bulletin de la Société Archéologique du Finistère" (année 2001, p.363-370).
L'enquête ayant été poursuivie, quelques nouveaux éléments ont pu être réunis sur la question (en janvier 2003). Ils sont parus également dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère (tome CXXXI, daté 2002, p. 449-452). Ils sont présentés sur cette page, sans les notes.
Le site web d'un mouvement politique breton a tenté récemment de présenter l'affiche litigieuse comme étant un document historique. Mais il ne s'agissait que d'affabulation…
Le Conseil d'Etat ayant décidé de suspendre les décrets d'application assurant l'intégration des écoles Diwan dans le service public de l'Education Nationale, des milliers de personnes se rassemblent à Quimper le 10 novembre 2001, pour protester contre cette décision : le lendemain, le journal "Le Télégramme" publie la photo d'un manifestant portant autour du cou une pancarte reproduisant la fameuse phrase. Le mensuel en langue bretonne "Bremañ" fait sa une du mois de décembre d'une photo de jeunes collégiens la main sur la bouche (comme pour s'interdire de parler) et portant la même proclamation en bandoulière lors de la manifestation.
bremanIl n'y a pas que la presse. Les linguistes eux-mêmes retranscrivent cette sentence sans la moindre réserve : dans son "Catalogue des idées reçues sur la langue", très pertinent par ailleurs, Marina Yaguello l'utilise, dessin à l'appui, pour illustrer la politique d'unification linguistique menée en France depuis l'édit de Villers-Cotterêts. On n'en finirait pas de recenser les exemples de rappel de ce double interdit.
Si l'assertion est si fréquemment reproduite, c'est bien que les représentations auxquelles elle conduit et que la charge émotionnelle qu'elle véhicule sont toujours fortes. Depuis mai 1968, il est en principe interdit d'interdire.
Qu'est-ce qui choque aujourd'hui dans la formulation "il est interdit de cracher par terre et de parler breton" ? Ce n'est sans doute pas le fait de cracher par terre : il va de soi depuis longtemps que le crachat est socialement prohibé. On ne crache pas par terre, a fortiori en public, et personne ne proteste réellement contre cet interdit. Même si dans un contexte qui semble à nouveau prévaloir aujourd'hui, les jeunes, filles autant que garçons, crachent à nouveau volontiers en public, à l'exemple sans doute de ces joueurs de football professionnels crachant sur le terrain après avoir produit un effort…
C'est en tout cas l'interdiction de s'exprimer en breton qui paraît choquante. C'est précisément la juxtaposition dans un même élan de réprobation de deux interdits de nature bien différente qui apparaît surprenante. Après tout, la défense de cracher par terre peut être considérée comme une question de salubrité publique, et nous y reviendrons : c'est donc laisser entendre qu'interdire à des bretonnants de s'exprimer tout naturellement en leur langue le serait aussi. Et c'est sans doute cela que veulent dénoncer ceux qui brandissent toujours le même double interdit dans les manifestations.
L'interdiction paraît rétrospectivement injustifiée à l'égard de ceux qui ne pouvaient s'exprimer qu'en breton. De fait, plus de 80% des habitants de la Basse-Bretagne ignorent le français sous le Second Empire. En 1902, ils sont 50% dans ce cas. Vers 1950, il y a toujours quelques 100 000 monolingues bretonnants. Pourquoi donc leur aurait-on interdit de parler la seule langue qu'ils connaissaient ? A cet égard, la phrase sonne bien pour illustrer la lutte qu'a menée la France contre les langues régionales depuis Jules Ferry.
Le contexte sociolinguistique n'est cependant plus le même. Tous les bretonnants (soit 16% de la population totale actuelle de la Basse-Bretagne, ce qui représente environ 250 000 personnes) sont désormais bilingues. En un demi-siècle, le nombre total de locuteurs a considérablement régressé, puisqu'il a diminué de 80% depuis la deuxième guerre mondiale. Dans le même temps, tout un mouvement s'est développé dans les dernières décennies du XXe siècle tendant à faire socialement du breton une langue comme n'importe quelle autre. Mais la revendication d'un nouveau statut pour les langues régionales, pour vive qu'elle soit quelquefois, n'aboutit pas en tous points conformément aux aspirations de ceux qui la portent. La reproduction itérative de l'interdiction de parler breton (et… de cracher par terre) a dès lors pour fonction de souligner l'anachronisme d'une telle prohibition et de rappeler qu'aujourd'hui les langues régionales n'ont toujours pas plus qu'hier droit de cité en France, bien que cette dernière ait signé (mais non ratifié pour l'instant) la Charte Européenne pour les langues régionales ou minoritaires.
Mais d'où peut venir cette expression ? Il se trouve qu'un enseignant en occitan de Toulouse m'a contacté par internet il y a quelques mois après être venu en Bretagne : "j'ai été à la librairie Ar Bed Keltiek à Quimper, ainsi qu'au Musée de l'Ecole à Trégarvan. J'ai trouvé des tas de choses intéressantes, mais je n'ai pas trouvé ce que je cherchais : une reproduction de l'affiche "Il est interdit de cracher par terre et de parler breton". Alors que la formule est partout répandue et admise comme une idée reçue, voilà donc une affiche introuvable. La question mérite examen.
Curieusement, les ouvrages ou articles qui ont été consacrés depuis plusieurs dizaines d'années à la défense et à l'illustration de la langue bretonne ne font jamais état de l'existence d'une telle affiche ni d'ailleurs de la phrase elle-même. Autant le principe édicté en 1897 par l'Inspecteur d'Académie du Finistère, Dosimont, selon lequel pas un mot de breton ne devait être prononcé ni en classe ni dans les cours de récréation est couramment référencé, autant il est difficile de retrouver trace de l'interdiction "de cracher par terre et de parler breton". Marcel Guieysse, qui s'en prend allègrement à "la politique d'étouffement qui est celle du Gouvernement français" à l'égard de la langue bretonne, n'en fait pas état en 1936. Roparz Hemon n'en parle pas dans "La langue bretonne et ses combats" en 1947, ni Armand Keravel dans son "Histoire sommaire de la langue bretonne" en 1966. Alors que beaucoup d'autres déclarations péremptoires sont rapportées dans le "Livre blanc et noir de la langue bretonne" publié par le mouvement Galv en 1969, celle-là n'y figure pas. Klaoda an Du n'en a retrouvé trace nulle part et ne la mentionne pas non plus dans son livre pourtant intitulé "Histoire d'un interdit", alors qu'elle reproduit nombre d'autres instructions et de rapports excluant l'usage du breton de l'école.
Divers exemples d'utilisation du double interdit, par exemple dans les tramways de Brest avant la dernière guerre, sont parfois cités, mais ils tiennent davantage de la rumeur ou de l'affabulation.
Ce sont apparemment les essayistes et les poètes des années 1970 qui ont propagé et popularisé la formule. C'est en effet sous le titre "Défense de cracher par terre et de parler breton" que Yann-Ber Piriou publie en 1971 une anthologie bilingue des poèmes de combat écrits en breton entre 1950 et 1970. Quelques mois plus tôt, Paol Keineg avait utilisé la phrase de l'interdit comme leitmotiv dans un poème-tract inclus dans son recueil "Chroniques et croquis des villages verrouillés" et dont l'occitan Yves Rouquette affirmait dans sa préface qu'il était "allé trois fois au bout : du désespoir, de la révolte, de l'amour". Dans les deux versions bretonne et française du poème, le titre est identique: "Il est interdit de cracher par terre et de parler breton", et apparaît en français y compris dans le texte breton, renforçant du même coup l'impact de l'interdit. Le texte se veut clairement dénonciation de ceux qui ont "interdit le rêve et le réel / sous leur ordre nauséabond" :
lazhadeg bugale torret
er beureigou du
empennou nevez livnet ha rabotet
tog-biñs ar spont war genoù o tevel
bouzelloù gweet skourjezet gand nadozioù ha skilfoù
hécatombe d'enfants cassés
dans les petits matins noirs
cerveaux neufs limés et rabotés
l'écrou de la peur sur les bouches qui se taisent
entrailles tordues fouaillées d'aiguilles et de griffes.
Dans son essai bien connu, "Comment peut-on être breton ?", Morvan Lebesque raconte pour sa part le traitement que le maître infligeait à l'élève surpris à parler breton à l'école : non seulement on lui accroche le symbole au cou, mais "si l'enfant n'a pas réussi avant la fin de la classe à dénoncer quelqu'un d'autre, il le traîne sous le préau et lui fait épeler l'écriteau : Défense de cracher et de parler breton". Xavier Grall, enfin, explique ce que représente le breton pour lui, alors qu'il ne l'écrit ni ne le parle: cette langue, dit-il, "on l'apprend mal dans les livres. Elle est le chant du vent, la plainte de la pluie, la semence du blé". Et le poète de Botzulan termine son plaidoyer en retournant l'interdit qui frappe le breton : "oui, s'il est défendu de cracher par terre, il est autorisé de parler breton. Et très haut…".
L'expression s'est donc imposée depuis une trentaine d'années, sous diverses formulations, comme une réalité d'évidence. La réalité dont on veut ainsi rendre compte est explicitement l'école : c'est manifeste dans l'essai de Morvan Lebesque comme dans le poème de Paol Keineg. A quelles pratiques sociales renvoient ces représentations littéraires ?
Le récit de Morvan Lebesque pose réellement problème. Que la langue régionale ait été interdite d'école, c'est certain, et je situe pour ma part la période dure d'exclusion du breton des écoles entre 1897 (date à laquelle, une vingtaine d'années après l'adoption des lois scolaires de Jules Ferry, l'Inspecteur Dosimont se voit dans l'obligation d'intervenir pour en proscrire tout usage dans les établissements scolaires) et 1951 (vote de la loi Deixonne autorisant l'enseignement facultatif des langues et dialectes locaux). Sur 130 informateurs ayant été scolarisés entre 1912 et 1960 et interrogés par Klaoda an Du, 85% ont connu l'interdiction de parler breton à l'école, assortie de punitions diverses, et 37% se souviennent d'avoir eu le symbole . Mais alors que cet auteur et de très nombreux autres (y compris Pierre-Jakez Hélias dans "Le cheval d'orgueil" ) décrivent les punitions infligées aux élèves pour avoir indûment parlé breton à l'école (lignes à écrire, conjugaisons à décliner, balayer la classe, nettoyer les WC, etc…), aucun, à ma connaissance, ne mentionne l'écriteau décrit par Morvan Lebesque.
Paol Keineg pour sa part reconnaît qu'il se pose aujourd'hui la question de l'origine de cette inscription, puisqu'il ne l'a, m'écrit-il, jamais vue, même en photo.
C'est en réalité à Yann-Ber Piriou qu'il faut imputer la juxtaposition des deux interdits : dans un grand éclat de rire, il admet "être responsable à 100%" et avoir délibérément choisi ce titre provocateur pour son anthologie poétique, d'une part sur la base de réminiscences de lectures dont il ne peut plus déterminer précisément l'origine, et d'autre part pour contrecarrer les glottopolitiques hostiles à la langue bretonne et ainsi faire pièce aux déclarations d'un Anatole de Monzie, Ministre de l'Instruction Publique en 1925, selon lequel la langue bretonne devait disparaître pour assurer "l'unité linguistique de la France". L'expression en tout cas a fait mouche. Paraissant crédible, elle s'est imposée dans la mémoire collective de toute une région : à cet égard on peut la considérer comme une vraie réussite.
Dès lors, il ne faut pas trop s'étonner que personne ne retrouve dans les archives la moindre trace de cette double interdiction "de cracher par terre et de parler breton", que personne ne peut attester l'avoir réellement jamais vue, que les seuls usages que l'on puisse authentifier (qu'ils relèvent d'un projet littéraire ou d'une démarche militante, ou de l'un et l'autre simultanément) sont récents. Il apparaît clairement désormais que la formule-choc selon laquelle "il est interdit de cracher par terre et de parler breton" est, telle quelle, une invention. Sans doute s'appuie-t-elle malgré tout sur une équivoque.
Il se trouve que deux publications récentes – le Dictionnaire du Patrimoine Breton (DPB) et le catalogue de l'exposition "Parlons du breton" (PDB) - viennent de reproduire le texte d'une affichette, conservée aux Archives Départementales du Finistère, de dimension 27 x 39 cm, et dont le texte en breton est le suivant :
affiche
"Ali. Difennet mad eo crachet, ha taolet traou louz, plusk kistin, bars e Sall da bourmen, didan boan da veza laket dustu meaz."
J'en propose la traduction suivante :
"Avis. Il est rigoureusement interdit de cracher, et de jeter des saletés, des péricarpes de châtaignes, dans la Salle des pas perdus, sous peine d'être immédiatement expulsé".
Dans les deux publications que je viens de citer, l'interprétation proposée fait essentiellement référence à des questions de santé publique. Le commentaire de PDB précise ainsi très justement que "l'ordre et l'énoncé des interdits renvoient à l'opposition entre une morale et une hygiène urbaines et certains faits et gestes d'un mode de vie rural". Dans le DPB, Thierry Fillaut rappelle qu'au début du XXe siècle, "la lutte contre la tuberculose est un facteur d'acculturation à ne pas négliger dans une région où cette maladie est particulièrement virulente", les cinq départements bretons se situant vers 1930 aux cinq premiers rangs français pour la mortalité tuberculeuse. Le crachat (a fortiori en présence de tierces personnes) est prohibé, tout comme sont combattues d'autres coutumes (telles que dormir dans un lit clos, boire dans le même verre, etc…).
La pratique du crachat est alors d'autant plus répandue que pour de nombreuses professions "aux mains sales" (agriculteurs, marins, tailleurs de pierre…), le contact direct avec les éléments (eau de mer…) ou la matière brute (terre, pierre…) empêchait les hommes de rouler leurs cigarettes et leur faisait préférer le tabac à chiquer, lequel était par ailleurs fabriqué à proximité, à la Manufacture des Tabacs de Morlaix. Or l'usage du tabac à chiquer induit que l'on crache par terre : on le faisait à l'extérieur, mais on n'hésitait pas, avant guerre, à le faire chez le coiffeur, au café et même, dit-on, à l'église…
Il n'est donc pas surprenant que, pour des raisons d'hygiène publique, l'on ait utilisé le breton pour inviter ceux qui ne parlaient que cette langue, certes à ne pas cracher par terre dans la salle des pas perdus d'un tribunal, mais aussi à ne pas y manger de châtaignes (ce qui fait référence à des habitudes alimentaires oubliées) ni à y jeter des saletés. L'affiche conservée aux Archives Départementales du Finistère n'est pas datée, mais le DPB la présente comme pouvant être du XIXe siècle.
A cette époque, de fait, des interprètes sont en fonction auprès des tribunaux et prêtent "le serment voulu par la loi" avant de "traduire fidèlement les discours à transmettre entre ceux qui parlent des langages différents" . Quand l'accusé ou les témoins "ne parlent que la langue bretonne", un interprète est nommé d'office. Ces traducteurs apparaissent comme les auxiliaires indispensables de la justice, et ils sont, bien entendu, identifiés et cités tout au long des procédures judiciaires. Au tribunal de Quimper, il s'agit par exemple d'Alexandre-César-Auguste Billès en 1811, de François Cren en 1843, de Jean-Marie Le Grignoux (instituteur par ailleurs) en 1863, etc… Chaque tribunal s'attache les services d'un interprète particulier, bien que les juges eux-mêmes soient parfois bretonnants. A Plouguerneau, par exemple, on signale les traductions d'un certain Amant, mais aussi celle d'un juge d'instruction, Jean Corentin Guéguen. Les interprètes s'appellent Couadou à Quimperlé, Dourver à Morlaix, Le Gall à Brest, Merdy à Châteaulin. Dans l'attente de l'interprète attitré, les huissiers sont sollicités en cas de nécessité, par exemple celui de Scaër, Jean Guillaume Bigot.
L'interprète ne chôme pas : il "traduit le breton en français et le français en breton toutes les fois que son ministère [est] nécessaire". Effectivement, le pourcentage de comparants faisant appel à ses services est de 70% en 1811-1812 et de 60% en 1843. En 1863 comme en 1890, il est de 56% .
Soulignons, en passant, combien le rôle des interprètes pouvait être décisif, y compris dans le déroulement des procédures. Dans une affaire de meurtre survenue à Lambézellec, on lit au procès-verbal que
« nous (le juge) l'invitons (l'inculpée) de prononcer en notre présence se faisant en breton : "non il faut le traîner”. Elle dit : “traïna anean”, et ajoute : je n'ai jamais dit de traîner personne. Le témoin dit : je ne reconnais pas la voix, et je suis sûr que la femme dont j'ai parlé a dit “anezan” et non pas “anéan”. L'interprète me fait remarquer qu'en breton, il y a plusieurs idiomes, et que celui à l'usage de l'inculpée, exprime le mot “lui” ou “le”, par “anéan” et non pas “anezan”».
Jusqu'à une époque toute récente, que l'on peut situer vers 1950, la justice a donc été confrontée en Basse-Bretagne à une donnée incontournable : la pratique du breton par des monolingues ne pouvant s'exprimer qu'en cette langue. Elle s'y est adaptée en faisant appel à des intermédiaires obligés, à savoir des traducteurs assermentés. Il semble qu'elle en ait également tenu compte en apposant au moins une fois dans l'enceinte d'un tribunal une affiche rédigée en breton appelant les justiciables et leurs accompagnateurs à un comportement plus "urbain". Dans le cas présent, il ne s'agit aucunement de la dévalorisation d'une langue régionale, comme on le laisse entendre le plus souvent : de toute évidence, il s'agissait de s'adapter à un contexte sociolinguistique spécifique pour contrer des usages en vigueur, mais non admis dans un contexte social différent.
Rédiger et imprimer EN breton une affiche interdisant tout simplement de cracher par terre est une chose. Prétendre qu'il "est interdit de cracher par terre ET de parler breton" en est une autre, qui a bien d'autres implications. Sous réserve d'inventaire complémentaire, il faut considérer que la phrase que l'on brandit désormais comme un contre-slogan est, historiquement, une extrapolation.
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