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Préférence nationale : la gauche aussi, dans les années 30 ?
Un argument du FN, à l'épreuve des textes d'époque
La gauche des années 30 a-t-elle eu un faible pour la préférence nationale ? Le FN l'assure, allant jusqu'à citer Roger Salengro, député SFIO au début des années 30 (avant de devenir, plus tard, ministre du Front Populaire), et Léon Blum, président du conseil du Front Populaire. Notre invité, Fabien Engelmann, jeune syndicaliste CGT et candidat aux cantonales sous la bannière du FN, l'a répété sur notre plateau. "Blum aurait été pour la préférence nationale" a-t-il lancé. Marine le Pen, en 2009, citait déjà une prétendue "loi Salengro", instaurant la préférence nationale.
@si a replongé dans l'Histoire. Et selon les archives de l'Assemblée nationale, s'il n'y a jamais eu de loi Salengro de "préférence nationale", le député a bel et bien proposé une loi de "protection de la main d'oeuvre nationale", mais dont l'un des volets prévoyait un salaire égal entre travailleurs français et étrangers. Sa loi n'a pas été adoptée. C'est une autre, proposée par la droite et ne comportant pas de volet salarial, qui a été votée. Plongée aux sources d'un raccourci du FN.
C'est devenu un des éléments de langage du Front national version Marine Le Pen : la préférence nationale, c'est la gauche qui l'aurait instaurée.
Aux élections européennes de 2009, le FN enrôle Salengro sur une affiche. La même est réalisée avec Jaurès Et on peut lire, dans un communiqué de Marine Le Pen : "Le 10 aout 1932, Roger Salengro, dirigeant et député actif de la SFIO faisait adopter la loi Salengro instaurant la préférence nationale. A l'époque, Roger Salengro considérait qu'un pays qui avait 300 000 chômeurs n'avait pas besoin de travailleurs immigrés, que les Français se devaient de protéger leur marché du travail".
Cette référence polémique à la gauche n'est d'ailleurs pas nouvelle, ni initiée par Marine Le Pen, comme on pourrait en avoir l'impression. La prétendue "Loi Salengro" est citée dès 1996 par Bruno Mégret, leader du MNR, mouvement national républicain, dans son ouvrage "L'alternative nationale", que l'on peut lire en ligne sur son blog. " (...) La préférence nationale s'imposait il y a quelques années encore en matière d'emploi du fait de la loi socialiste Salengro de 1932. Les dispositions préconisées par le Mouvement national républicain conduisent donc à retrouver des configurations juridiques qui ont déjà été en vigueur sous la République. Quelle meilleure garantie du sérieux et de la modération des solutions que nous entendons proposer en matière d'immigration que cette référence ?"
Pourtant, cette loi n'a jamais existé. @si s'est adressé à la source : les archives de l'Assemblée nationale. Pas de trace de "Loi Salengro", nous confirme le service des archives. Alors ? Au regard des nos recherches, le FN a a opéré une sorte de "montage" historique, entre, d'une part, une proposition de loi du député SFIO, déposée en août 1931, qui n'a pas même été discutée, et une autre loi, sur proposition de députés de droite, adoptée en décembre 1931, promulguée en 1932, sur laquelle Salengro s'est abstenu.
"A travail égal, salaire égal"
Qu'en est-il de cette loi promulguée en 1932 ? Il s'agit d'une loi "de protection de la main d'oeuvre nationale", qui prévoit d'interdire pendant une période la venue de nouveaux immigrés, et de limiter la proportion d'étrangers pouvant travailler dans les entreprises. Le détail de la loi se trouve ici, étudié par Jeanne Singer-Kerel, directrice de recherche au CNRS, pour la revue européenne des Migrations internationales. Elle a été discutée à la Chambre des députés en décembre 1931, sous le gouvernement de droite de Pierre Laval. Si elle est promulguée six mois plus tard, le 10 août 1932, c'est en raison "d'atermoiements du sénat," précise Singer-Kerel.
@si s'est procuré les compte-rendus des débats à la chambre des députés, qui précisent l'attitude de la SFIO face à cette loi. Que dit Salengro ? A l'inverse de ce que prétend le Front National, tout son discours consiste à prendre la défense des travailleurs étrangers.
Voici quelques extraits des interventions de Roger Salengro :
Le député insiste sur le fait que ce n'est pas la présence d'immigrés qui créé du chômage :
"Le prolétariat, lui, nous en sommes sûrs, se montrera prudent. Il n'ignore pas que l'Angleterre, où il n'y a que des ouvriers anglais, que les Etats-Unis, où l'entrée des étrangers est interdite, comptent cependant des millions et des millions de chômeurs. (...) Aussi, ainsi que le proclamait la confédération générale du travail en son dernier congrès national, n'entend-il pas chercher dans des mesures dirigées contre les travailleurs étrangers des remèdes aux troubles économiques". (...) "Ce n'est pas en privant brutalement notre industrie du concours de la main d'oeuvre étrangère, qu'on assurera davantage le sort de l'ouvrier français", insiste-t-il.
Un peu plus loin, on peut lire : (...) "Des travailleurs sont venus, sur la promesse qui leur a été faite de travail et de salaire (...). Notre pays ne peut manquer aux engagements qu'il a ainsi assumés".
Surtout, Salengro insiste pour ajouter un amendement à la proposition de loi, afin que les travailleurs étrangers soient payés autant que les travailleurs français. Une proposition qu'il avait développée quelques mois plus tôt lors de sa propre proposition de loi, qui n'a pas été retenue, sur laquelle nous reviendrons.
Voici ce qu'il dit lors des débats : "nous entendons, aussi, reprenant l'article 7 de notre proposition de loi, présenter un article additionnel ainsi conçu : " tout chef d'entreprise payera aux ouvriers étrangers qu'il emploie, un salaire normal égal pour chaque profession, et dans chaque profession pour chaque catégorie d'ouvriers au taux couramment appliqué dans la ville ou la région où le travail est exécuté." (..) "Vous prétendez, messieurs, défendre la main d'oeuvre française : empêchez l'embauchage d'étrangers au rabais (...) Nous refusons, nous, de dresser les ouvriers les uns contre les autres, en frères ennemis. Ecartant ce qui divise, retenant ce qui unit (...), nous faisons notre l'appel qu'il y a 84 ans, Marx et Engel lançaient au terme de leur glorieux manifeste : "travailleurs de tous les pays, unissez-vous"!
Un peu plus loin dans les débats, Salengro est formel : "mes amis et moi, nous ne pourrons voter l'ensemble de la loi que si la chambre adopte cet article additionnel." Le ministre du Travail lui rétorque que ce principe de salaire égal est déjà respecté, et qu'il n'est donc pas nécessaire d'ajouter un tel amendement. Au final, l'amendement est rejeté, par 302 voix contre 261.
La loi est adoptée le 21 décembre 1931, par 452 voix contre 0. Selon Singer-Kerel, communistes et socialistes "se réfugient dans l'abstention" au moment du vote, ce que confirme les annales de la chambre des députés. Salengro est compté parmi les députés "n'ayant pas pris part au vote". On peut toutefois noter qu'il ne vote pas non plus contre la loi. Personne, d'ailleurs, ne vote contre la loi, ni la SFIO ni le Parti communiste.
La proposition Salengro
Six mois avant la discussion de la loi à la chambre des députés, le député SFIO avait déposé une proposition de loi, en août 1931. Cette proposition concernait également la "protection de la main d'oeuvre nationale", mais elle incluait un élément bien précis : une protection également accordée aux travailleurs étrangers en France.
Nous n'avons pas pu nous procurer la proposition en question, mais SOS Racisme l'a étudiée. L'association a en effet elle aussi enquêté sur la véracité des arguments du FN, et de cette prétendue "loi Salengro". Elle en a fait un ouvrage, en 1998 : "Un apartheid à la française : dix réponses à la préférence nationale".
Dans son article premier, la proposition Salengro interdit l'entrée des étrangers en France pendant une période limitée, et l'article 2 fixe un seuil de 10% de travailleurs étrangers dans les entreprises. La proposition de loi réduit donc l'accès au marché de l'emploi des travailleurs étrangers.
Mais l'article 7 "impose aux chefs d'entreprise "de payer aux ouvriers étrangers qu'il emploie, un salaire normal égal pour chaque profession, et dans chaque profession pour chaque catégorie d'ouvriers au taux couramment appliqué dans la ville ou la région où le travail est éxécuté", note SOS racisme. Un article 9 prévoit même "les travailleurs étrangers admis à travailler en France percevront les secours de chômage dans les même conditions que les travailleurs français."
Au final, la proposition de loi Salengro, selon SOS Racisme, "tout en étant sur plusieurs aspects défavorable aux travailleurs étrangers, propose des mesures contraires à la préférence nationale, défendue par le FN". La SFIO n'étant pas majoritaire à l'assemblée, cette proposition de loi n'est pas discutée en séance. Et ce sont des propositions de députés de droite qui sont donc discutées, puis votées, en décembre 31.
"Les patrons vont chercher les immigrés"
Si Salengro insiste sur la protection des travailleurs étrangers, élément oublié par le FN, on constate toutefois, à la décharge du FN, que l'idée de défense de la main d'oeuvre nationale est partagée à l'époque aussi bien par la gauche que par la droite.
C'est un élément à "remettre en contexte", insiste l'historien Serge Berstein, spécialiste de la Troisième république, interviewé par @si, et "il faut faire attention aux anachronismes". Le contexte, à cette époque, c'est une "immigration souhaitée par les patrons : on allait chercher par cars entiers des immigrés de Pologne et d'Italie. C'était un moyen pour le patronat d'exploiter de la main d'oeuvre à bas prix et donc de faire baisser les salaires des ouvriers", explique l'historien. Face à cela, les syndicats souhaitaient donc limiter le nombre d'immigrés venant travailler en France. "Cette position a été très largement partagée par la gauche, à mesure que le chômage augmentait'. Et ce d'autant plus que la crise de 29 se fait durement ressentir : "entre 1931 et 1935, c'est la période la plus dure de la crise", rappelle Berstein. Gérard Noiriel, spécialiste de la politique d'immigration ajoute que la SFIO est à cette époque très contradictoire : une partie de ses membres est très internationaliste, tandis qu'une autre souhaite une protection des travailleurs nationaux.
C'est pourquoi Salengro et la SFIO ont eux-mêmes proposé une loi limitant l'embauche d'étrangers. D'ailleurs, si l'on en croit Singer-Ferel, qui étudie la loi de 1932, "le gouvernement n'affronta pas une très grande résistance. Seuls les communistes s'opposèrent carrément à la loi, - ndlr, mais sans pour autant voter contre - voulant, selon leur porte-parole Georges Beaugrand, "voir les ouvriers étrangers libres et sans contrats". Elle fait toutefois une analyse étonnante de l'abstention de la SFIO. Selon elle, "les socialistes ne pouvaient pas être trop hostiles car ils avaient proposé des conditions plus strictes", écrit la chercheuse, précisant ces conditions : "L'interdiction d'embaucher des travailleurs étrangers si leur proportion dans l'entreprise excédait déjà 10%. Et ils avaient essayé d'étendre le contingentement à l'agriculture". Selon elle, si les socialistes ne votent pas pour la loi, ce serait donc parce qu'ils avaient proposé une loi plus restrictive encore sur la "préférence nationale". Pourtant, la lecture des débats semble au contraire expliquer l'abstention de Salengro par le refus de l'assemblée de voter pour l'amendement sur le salaire égal.
"L'assassin revient sur les lieux du crime"
Alors, Blum ou Salengro auraient-ils voté FN, comme le prétend Marine Le Pen ? "Absolument pas", s'insurge Serge Berstein. "Dire qu'on ne peut pas accueillir plus d'immigrés pendant une période limitée, ce n'est pas la même chose que de vouloir les expulser. La différence, aussi, avec le Front national, c'est le respect des droits de l'Homme".
S'ajoute à cela le contexte de xénophobie de l'époque. Salengro et la SFIO y ont-il contribué, y étaient-ils sensibles ? Difficile d'y répondre. "C'est une décennie de propagande xénophobe", rappelle Singer-Kerel, avec des lois de plus en plus strictes, pour aller jusqu'à la loi de février 1935 : les étrangers devaient demander l'assentiment du préfet pour pouvoir voyager à l'intérieur de la France. La loi de 1932 ne convenait qu'à une France "frileuse", tremblant devant la "menace étrangère", explique la chercheuse. Et elle s'inscrit dans la lignée de beaucoup d'autres, qui ont pour objectif de limiter le nombre d'étrangers dans le marché du travail : les décrets Millerand, en 1889, et une loi en 1926. Juste avant le vote de la loi de 1932, une campagne de la presse d'extrême droite , notamment de l'Ami du peuple", "préconise un très strict contingentement des travailleurs étrangers comme prélude à leur élimination", note Singer-Kerel.
Invoquer Salengro pour le Front national est au final bien cynique : Salengro, en effet, s'est suicidé en 1936, après une campagne de la presse d'extrême droite, menée par l'Action française et Gringoire, l'accusant d'avoir été déserteur pendant la 1ère guerre mondiale, et d'avoir bénéficié d'un rapatriement sanitaire depuis des camps de travail en Allemagne. L'extrême droite, en fait, ne lui pardonne pas d'avoir signé des décrets de dissolution des ligues d'extrême droite. 80 ans après, "c'est l'assassin qui revient sur les lieux du crime" ironise SOS Racisme.
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