L'école à Paris : une machine à creuser les inégalitésLE MONDE | 29.10.04 | 14h38
Un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale indique que
les résultats des élèves parisiens sont moins bons que la moyenne
française. A toutes les étapes de la scolarité, les meilleurs
bénéficient de toutes les attentions.
A priori, Paris a tout pour afficher de bons résultats scolaires. Et
pourtant, la capitale fait moins bien que la moyenne nationale. Que se
passe-t-il donc qui empêche les élèves parisiens de réussir aussi bien
qu'on pourrait l'attendre ?
L'inspection générale de l'éducation nationale s'est penchée sur cette
question dans un rapport remis au ministre sur /"l'évaluation de
l'enseignement dans l'académie de Paris"/.
Révélé par /Libération/, lundi 25 octobre, ce travail décortique une à
une les raisons qui, de l'école maternelle au lycée, expliquent la
médiocrité de ces résultats. A chaque étape, il apparaît que tout est
fait pour que les /"bons élèves deviennent meilleurs"/, commentent les
auteurs, qui ajoutent que /"l'école ne sait pas faire réussir les
autres"/. Et pour cause : leur réussite n'est que rarement un objectif.
/"Dès l'école maternelle, se met en place l'approche élitiste qui mène à
ces résultats"/, estiment les auteurs. Ainsi, 8,2 % des enfants de 2 ans
sont scolarisés à Paris, contre 32 % sur le plan national. Et,
contrairement à la règle, très peu d'écoles maternelles accueillent les
élèves le samedi matin. /"C'est l'intérêt scolaire des élèves qui est
ici gravement négligé, celui des élèves défavorisés en particulier"/,
commente l'inspection, qui rappelle que/"les maîtres sont rémunérés pour accueillir des élèves"/.
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DES MAÎTRES MOINS OUVERTS
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A l'école élémentaire, la machine à fabriquer des élites et à exclure
les plus fragiles poursuit son labeur. Les classes de CP y sont souvent
très chargées, là où les CE1, CE2 et CM1 le sont nettement moins. Mais
les maîtres refusent de constituer des classes à double niveau, qui
permettraient d'alléger les CP. Qui plus est, au lieu d'être, comme
ailleurs, confrontés presque exclusivement à leur maître, les petits
Parisiens vivent la multiplication des activités et des intervenants.
C'est une spécificité de la capitale : la Ville met à leur disposition
des professeurs en EPS, en musique ou encore en informatique, en
complément de l'instituteur. /"Autant cette organisation donne aux
meilleurs encore plus de chances, plus de variété, un entraînement
précoce à l'enseignement du second degré, autant ces interventions
multiples, ces enseignements éclatés, ces emplois du temps en dentelle
peuvent avoir des conséquences négatives sur la scolarité des élèves
fragiles et peu sûrs d'eux"/, écrit l'inspection.
Et ce, d'autant plus que l'intervention des professeurs de la Ville
réduit le temps de travail des maîtres. Dans un tiers des cas, ils
utilisent les créneaux horaires ainsi libérés pour un usage personnel.
L'inspection a calculé qu'ils passent 22 h 20 par semaine seuls avec
leurs élèves, pour une obligation de service de 27 heures.
Moins présents, les maîtres parisiens sont, souvent, moins ouverts à
toutes sortes de pédagogie. Leurs méthodes restent /"fortement marquées
par les modèles magistraux, le plus souvent frontales et collectives,
fondées sur la seule parole du maître : celui-ci parle, les élèves
écoutent"/, décrit le rapport. /"L'enseignement dispensé est encore trop
souvent conçu en fonction des meilleurs élèves, en particulier dans les
quartiers aisés. C'est alors, pour des élèves qui passeraient pour de
bons élèves dans d'autres quartiers, la spirale de l'échec scolaire qui
se met en place."/
Le passage au second degré accélère encore cette ségrégation entre les
bons élèves, qui deviennent meilleurs, et les autres. Plusieurs
décennies après la décision de séparer les lycées des collèges, Paris
compte encore 30 cités scolaires où ces deux types d'établissement
coexistent. Pour l'essentiel, elles sont situées dans les quartiers
cossus du centre et de l'ouest parisiens. Pour peu que le lycée soit
convoité, le collège vit alors au rythme d'un /"petit lycée"/, note
l'inspection, d'où des/"exigences parfois excessives en matière
d'approfondissement des programmes" et /une "sévérité souvent exagérée
au niveau de la correction des copies". Stimulant pour les bons élèves.
Pour les autres...
Au lycée, il y a, de la même manière, un effet classes préparatoires aux
grandes écoles. Si près des trois quarts des lycées généraux parisiens
en sont dotés, 46 % des élèves qui suivent ces formations se trouvent
dans les très favorisés 5e et 6e arrondissements. Cette cohabitation
n'est pas sans effet : /"L'esprit de concours"/ souffle dès la seconde
et peut prendre diverses formes d'élitisme (dépassement des programmes,
notations très sévères).
L'implantation géographique des séries technologiques dans la capitale
est également très inégale. Ainsi, les 5e , 6e , 7e et 11e
arrondissement n'offrent pas de classe STT (Sciences et technologies
tertiaires). On voit donc bien ce qui se dessine : les meilleurs
établissements sont dans les quartiers les plus favorisés et offrent un
enseignement élitiste, adapté aux meilleurs. Que les autres se débrouillent.
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DES OPTIONS "VALORISANTES"
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Les modalités d'affectation des collèges et des lycées participent
également de cette /"fracture sociale qui traverse l'institution
scolaire de part en part et redouble les clivages sociaux eux-mêmes"/,
estime l'inspection. En théorie, l'affectation du collège se fait en
fonction de l'arrondissement. Dans la pratique, en 2003, sur 14 300
élèves entrés en sixième dans le public, 1 300 ont obtenu une
dérogation. Et 5 000 se trouvent dans un autre collège que celui auquel
ils sont rattachés, en raison du choix d'une option qui a été satisfait
ailleurs. Il se trouve que les options dites /"valorisantes"/ ne sont
pas réparties de manière équitable, ce qui accroît encore la ségrégation sociale. Près de la moitié des collèges n'en offrent aucune. Le russe en première langue vivante n'est proposé que dans le 5e , les sections internationales surtout dans les 7e et 17e . Les sections sportives, elles, ont été reléguées dans les arrondissements extérieurs.
L'entrée au lycée achève ce processus. Paris est divisé en quatre
districts, qui regroupent plusieurs arrondissements. Chaque élève peut
exprimer un voeu pour cinq établissements, dont quatre doivent appartenir à son district. Henri-IV et Louis-le-Grand sont les plus demandés. Libre à eux, ensuite, de faire leur marché.
A l'inverse, les lycées les moins demandés récupèrent ceux dont personne ne veut. Voilà pourquoi Henri-IV affiche un taux de réussite au bac de 100 %, avec 81 % d'élèves issus d'un milieu très favorisé. A
François-Rabelais dans le 18e, ces chiffres tombent respectivement à 65
% et 10 %. Tout un monde.
*Virginie Malingre*
*•* ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.10.04
Message édité par cassebrik le 03-11-2004 à 08:59:46