CR Seville 2026
Ça y est, je la vois, elle me tend les bras, parée du tapis bleu ensoleillé que j’ai maintes fois imaginé, ma foulée s’accélère au rythme des cris et des encouragements de la foule! Encore quelques dizaines de mètres et je vais pouvoir la franchir, cette ligne d’arrivée qui m’obsède depuis des semaines. Plus elle se rapproche, et moins je réalise que je vais balayer d’un revers de main la frustration parisienne du printemps dernier. Je savoure pleinement. Ce n’est q’une étape, mais je l’espérais tellement.
Ça y’est, je la franchis, cette ligne d’arrivée andalouse. Objectif accompli!
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Rembobinage
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Quelques jours plus tôt.
6h - Aéroport d’Orly
« Mesdames et Messieurs, bienvenue à bord de votre vol transavia à destination de Séville… »
La claque. Je réalise à cet instant que c’est parti. Après une courte nuit, nous décollons pour l’Andalousie. Objectif coché depuis fin avril: le marathon de Séville (vendu à ma moitié comme un événement au cœur d’un séjour touristique en amoureux de 6 jours). Mon second, après une première expérience parisienne au goût amer, et qui a laissé des traces durant une bonne partie de la période estivale
Puis, une fois digérée, j’ai de nouveau l’envie à l’automne, avec des courses abouties sur les 20km de Paris, puis le semi de BB (avec un RP à la clé en 1:21:22). Je termine l’année avec les 10k de la Tour Eiffel, mais la tête étant déjà ailleurs, je lève le pied sur la fin de course.
Dès le lendemain, Séville commence!
Les premières semaines s’enchaînent avec de bonnes sensations sur les SL (AS42 à 4’10), le reste des séances se passent bien également. Puis sur une SL, le cardio est un poil plus haut que d’habitude. Le coach réagit aussitôt: on va tester la prochaine SL à un cardio cible, et pas à l’allure.
Mes certitudes s’écroulent, je ne sais pas à quelle allure va correspondre ce cardio, je me demande si le coach doute de la faisabilité de l’objectif, de mes capacités…
Les consignes étant passées, je les applique dès la semaine suivante. 2h30 avec 2x40’@165bpm. Je les rentre en 4’11/4’07. Soit les mêmes allures que les semaines précédentes pour un cardio plus bas. À partir de cet instant, je n’ai plus prêté attention aux allures lors des SL. Mes épaules se sont allégés d’un poids dont je ne soupçonnais pas l’existence.
Je prends du plaisir sur chaque sortie, et la prépa sera déroulée sans accrocs. Je tourne à un volume maximal de 75 km hebdomadaire avec mes 4 séances par semaine sur le dernier mois avant l’affutage. Ce dernier est néanmoins désagréable. Les sensations sont nettement moins bonnes, la tête cogite, de petites douleurs se manifestent: le cocktail classique.
Et nous voilà donc ce jeudi, à 6h, dans l’avion qui va nous faire traverser les Pyrénées jusqu’au sud de l’Espagne. Grosse journée touristique jeudi et vendredi (30 km de marche le jeudi; une vingtaine le vendredi… petite crainte pour les jambes), repos relatif le samedi (déblocage le matin, puis il faut aller chercher le dossard ainsi que le sac du coureur plutôt bien garni au passage, et on termine par une petite visite d’un palais en fin d’après midi). Préparation du starter pack, pasta party, et au lit!
Dimanche - Jour de course
Est-il besoin de préciser la qualité médiocre de la nuit d’une veille de course
? Cela fait autant parti du rituel que la crème sport que j’ingurgite au petit déjeuner accompagnant la lecture d’un bon thriller. Nous avons un airbnb à une quinzaine de minutes du lieu de départ. Il suffit de suivre le flux de coureur pour trouver son chemin jusqu’à la zone de départ! Le trajet me servira d’échauffement, puis je termine par quelques accélérations le long du guadalquivir. Le temps est idéal (et c’était inespéré vu les trombes d’eau que les andalous ont dû subir ces derniers temps, associés aux passages de plusieurs tempêtes: encore la veille, il y avait des rafales à 70km/h): ciel dégagé, pas de vent, 5°. Nous sommes 17000 à prendre le départ.
Mon récent RP sur semi m’autorise à accrocher à mon débardeur un dossard vert, qui me permet d’intégrer le sas 2h45-3h. Je me place plutôt en fin de sas. L’excitation me gagne peu à peu, effaçant le stress ressenti durant l’échauffement. Je prends un paquet de gommes tranquillement en voyant le sas se remplir. J’adore ce moment, où le sas se rempli doucement, les effluves de baume du tigre et autres pommades mentholées stimulent l’attention et finissent doucement de me réveiller.
Le départ elite est donné à 8h30, le mien le sera à 8h34 lors de la seconde vague.
La course
Les spectateurs sont au rdv, l’ambiance est survoltée.
Les premiers kilomètres auraient pu tester ma patience légendaire (sic), mais il n’en est rien. Malgré de larges avenues, la densité est telle qu’il est impossible de libérer la foulée et tenir une allure stable. Souhaitant appliquer les consignes des dernières SL, je ne me soucie pas de cette dernière et me concentre uniquement sur mon cardio. Par pur hasard, je croise ma femme autour du 2e, en reconnaissant simplement sa voix lors d’encouragements. Je peux enfin allonger un peu la foulée à partir du 5e km (4’23’km sur le bloc d’après le suivi), et me mettre au régulateur. Cardio à 165 bpm, le début de course se passe bien. J’ai décidé de lapé manuellement tous les 5km et de ne vérifier l’allure qu’à ce moment là, sur l’ensemble de la course. Côté alimentation, la stratégie est classique: 1 gel toutes les 25’ (alternance maurten/hydrogel cafeiné d4) et une gorgée de boisson iso régulièrement/d’eau.
Au passage devant la Torre del Oro, nous traversons le guadalquivir une première fois pour une boucle dans le barrio de Triana. Lors du passage de ce pont, je croise le coach du club de colombes, croisé la veille dans le bus nous menant au retrait des dossards. Après les politesses d’usage (« salut, ça va? La forme? »), je me recentre. J’apprendrai plus tard qu’il a continué à me parler un moment, sans réponses de ma part. Je suis concentré, mais relâché. Les choses se passent comme elles le doivent. Passage au 10k (allure moyenne sur le bloc 4’17/km), puis devant la Torre Sevilla. La température commence à grimper, et je songe déjà à quitter les manchons. Je sais que ma femme m’attends au semi pour le ravitaillement eau (l’organisation de la course ayant opté pour des gobelets carton, hormis sur le 1er ravito où il y a des bouteilles), je lui donnerai à ce moment là. Nous passons devant une réplique d’Ariane 4, placée là pour l’expo de 92; les kilomètres défilent, demi tour au stade olympique peu après le 15e (allure moyenne sur le bloc 4’15/km), passage par le pont de la barqueta nous longeons le fleuve sur une partie peu agréable, avec un demi tour sur un rond point, et nous approchons du semi (bloc 5k à 4’14, passage au semi en 1:28:36). Je n’ai absolument pas vu passer ce premier semi, le cardio est stable, le ravitaillement et la dépose des manchons se passent sans encombres.
Grosse ambiance sur ce passage, j’y puise de l’énergie. Je note déjà de ci de là quelques abandons et défaillances autour de moi. Focus sur l’objectif, je me projette vers le 30e ou je sais que la course va démarrer, et je décide d’un commun accord avec moi même de faire un point à ce moment là. Après le 25e (bloc à 4’14), nous passons devant le stade du FC Séville. Dans cette partie, à l’image de la portion près du stade olympique, l’ambiance est moindre, et le bruit des carbones résonne tel un métronome. J’aime ce bruit, sec et régulier de l’impact sur le bitume. L’ambiance alternative n’est pas désagréable, cela permet de se recentrer et de profiter pleinement quand la foule se manifeste. Le 30e km est passé peu avant le stade du Réal Betis (bloc 5k 4’14). Telle une hallucination miraculeuse, j’entends la douce voix rauque et chantante du coach me murmurer: « c’est maintenant que ça commence». Je suis prêt. Je le sais. Cela va forcément devenir difficile. La bagarre va avoir lieu, mais contrairement à Paris, j’y suis préparé mentalement.
Sans transition, une autre hallucination monopolise mon attention, grâce à la complicité d’une coureuse aux muscles glutéaux saillants, placée sur mon chemin par je ne sais quelle force divine. Il paraît que cela aide de se focaliser sur un élément du décor
La prochaine étape est la place d’Espagne. Il restera alors 10km avant de rallier l’arrivée. J’applique la même stratégique que précédemment: faire un point tous les 5km, et découper la fin de course de cette façon. Je vais de nouveau croiser ma femme pour un ravito avant l’entrée du parc nous amenant place d’Espagne. La voir me donne un surplus d’énergie. La place d’Espagne se précise, majestueuse et noire de monde. L’ambiance est folle et me rappelle le passage de la bastille lors du marathon de Paris. Je profite de ce moment. Pleinement. À la sortie de la place, les kilomètres semblent s’allonger un peu, et le temps avant le 35e me paraît plus long (bloc 4’14). Pas de baisse de régime, le cardio reste contenu malgré une légère hausse, l’effort ne me semble pas encore difficile, mais je sais que ça va venir. Il commence à faire un peu chaud
A ce moment là, je me pose la question d’accélérer. Je m’en sens capable, mais je décide de ne prendre aucun risque supplémentaire. Mon manque d’expérience sur la distance sera finalement un atout, car c’est l’argument que je me donne pour garder l’allure et sécuriser un premier chrono sous les 3h. Soyons raisonnable et prudent, ce serait idiot de tout gâcher si près du but.
Mon ressenti est toujours le même: les kilomètres sont un peu plus longs, mais je me sens bien, musculairement et niveau cardio. La chaussée est un peu moins agréable, avec la présence de pavés, et de rails du tram. Les rues sont un peu plus étroites, enserrés entre les immeubles, et les râles de certains coureurs résonnent désormais à chacune de leur foulée
La cathédrale et la giralda se dressent devant moi. J’y croise une dernière fois ma femme, à qui j’adresse un grand sourire en lui disant « je l’ai chérie, ça va le faire ». Il reste 2km. Je n’arrive pas à y croire. Le marathon est quasiment terminé, et tout va bien. Sauf défaillance ultime, le sub3h est tout proche. Les émotions s’enchaînent et m’envahissent alors que je longe les jardins de l’Alcazar. Virage à droite. Nous revenons sur l’avenue où a été donné le départ. Il restera un petit quart de rond point avant d’aborder le sprint final
Final
Ça y est, je la vois, elle me tend les bras, parée du tapis bleu ensoleillé que j’ai maintes fois imaginé, ma foulée s’accélère au rythme des cris et des encouragements de la foule! Encore quelques dizaines de mètres et je vais pouvoir la franchir, cette ligne d’arrivée qui m’obsède depuis des semaines. Je lève les bras, je ne réalise pas. J’ai vécu le marathon rêvé, celui où tout se passe sans accroc, comme prévu, à mon rythme, sans souffrir. Incroyable.
Je coupe la ligne en 2:58:03. Mission accomplie.
Je récupère ma médaille en bois (l’organisation ayant eu un souci de livraison pour les médailles, et nous ayant prévenu la veille au soir que nous aurions des planches autour du cou à l’arrivée… je récupérerai finalement la véritable médaille le lundi), savoure pleinement, et redescend brusquement sur terre en lâchant une galette le long des barrières. Ayant des soucis gastriques réguliers avec la consommation intensive de gels, je m’estime heureux de ne pas avoir subit l’affront plus tôt: il ne faut pas trop pousser quand même, ça ne pouvait pas être impeccable sur tous les plans
Je ne pensais pas pouvoir vivre un tel marathon. C’était parfait. J’ai pris du plaisir de la ligne de départ à la barrière après l’arrivée. Je suis heureux de mon choix d’avoir sécurisé le chrono, d’avoir été prudent. Ce n’était pas le moment de la prise de risque. C’était celui de l’émotion parfaite, du sentiment de la course maîtrisée. Ce modeste chrono n’est qu’une étape, je l’espère, mais il fallait cocher cette case pour se projeter vers d’autres points de passage.
Coach, merci. Tes phrases ne sont pas toujours les plus fournies, mais tu as su trouver le levier qui m’a donné confiance alors que je pensais que tu doutais de moi. Notre collaboration est tellement importante pour moi. Tu m’as accompagné dans des moments difficiles, m’aidant à surmonter des épreuves personnelles grâce à l’implication et l’adaptation que tu as mis dans tes plans. Je sais que j’ai encore de belles choses à vivre dans ma vie de runner grâce à toi.
Merci aux copains du topic. Pour votre soutien quotidien. Nos échanges et nos discussions sont aussi très précieux. Vos conneries et vos vannes pourries aussi.
Merci à ceux qui auront pris le temps de me lire (quel pavé
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