Comme j'ai souvent lu des reports sympathiques ici, même si je suis plus lurkeur que posteur je vais poster le mien, ça donne toujours des idées.
Malgré l'excellente météo varoise j'ai réussi à faire 220 km/3600 D+ sans croiser un seul cycliste samedi dernier. J'ai fait le tour du lac de Sainte-Croix en partant de la Côte d'Azur puis en revenant par les gorges du Verdon. Parti avant 6h, rentré avant 19h30, j'ai eu le temps de me maudire plusieurs fois d'avoir des idées comme ça.
Après avoir survécu à la nationale de nuit avec 2 lampes arrières et une Leyzine 1600XL, première récompense après Draguignan avec le levé du soleil.
L'arrivée de la lumière révèle autre chose : les flaques d'eau sont gelées.
La montée jusqu'au lac est magnifique, avec le soleil dans le dos et la neige sur les bas-côtés
Puis le lac
Après le grand plateau de Sainte-Croix, rêche descente à Moustier, passage du fameux pont devant la fin de la gorge pour ensuite remonter à Aiguines où j'aurais entendu un petit craquement de glace en passant une plaque de neige. Pendant ce temps là ma femme est à la plage avec les enfants, un 18 décembre.
C'est là que ça commence à se faire sentir. Déjà 110 km dans les pattes, la fausse idée que la majeure partie du travail était faite, j'ai peu bu avec le froid donc j'ai pas rechargé avant le passage dans la gorge.
Dans les gorges du Verdon, les 36 km de montagne entre Aiguines et Comps sur Artuby est une zone composée d'un hôtel estival, et d'une ferme. C'est tout. Ce fut souffrance, souffrance, souffrance. Ce versant est très ombragé et présente pas mal de portions enneigées. Il faut souvent faire gaffe, bien ralentir, déclipser.
J'ai nombre de fois eu envie d'arrêter dans les premiers 700D+ sans répit, mais vient tout de suite un rappel : personne ne viendra te chercher. Il y aurait eu tout de même des chasseurs en pickup pour me sortir d'un gros pétrin.
Au seul lieu de vie, un troupeau de moutons paissait face à la ferme, 4 beaux patous faisaient la garde en me regardant docilement. Je sais que ce sont des chiens éduqués qui ne soucient que de leur troupeau et pas du gus en vélo qui passe à 50m. C'était sans compter sur le 5e sorti de nulle part.
Le bestiau a sauté vers moi mais sans chercher à me toucher, aboiement bien rauque et puissant, je vous parle pas de la dentition de dinosaure. J'avais le genou en vrac depuis 20 ou 30 kilomètres mais j'ai étrangement récupéré un peu de force pour sprinter un peu. Mon capteur cardiaque indique un rythme qui passe de 124 à 154 en moins d'une minute. J'ai vu le berger lever la tête de son portable tout même, il aurait peut-être eu le temps d'intervenir avant que je me fasse dévorer le second bras. Faut dire qu'il y a peu de vélo à cette époque, le chien pouvait s'étonner de l'intrusion.
2h40 pour faire 36 bornes, à ne même pas pouvoir profiter des descentes à cause de la neige dans les virages et de multiples petits arrêts. Je me souviens qu'en voiture la route était longue, là c'est un autre niveau.
L'arrivée à Comps est donc une délivrance, je n'ai plus d'eau depuis un bail et il y a eu tout de même un passage très ensoleillé qui m'a asséché et vidé ma gourde. Je reprends des forces à la boulangerie. Pendant que je récupère, l'éboueur alcoolique du village viendra me taper la discussion - le bar n'ouvrait que dans une heure. Ils veulent toujours savoir si c'est en carbone. Son petit caniche faisait la taille d'une patte de patou.
La descente vers la mer fut interminable, seul dans la nuit dans des bois avec la brume et l'humidité qui se sont levées. Quelques hallucinations avec le combo fatigue et faisceau lumineux sur le brouillard, les cris de la bête du Gevaudan ou de je ne sais quel loup.
Si je crève une roue, je n'ai même pas pris ma frontale, mes doigts sont gelés et sur ma paire de fulcrum le GP5000 est difficile à démonter, et je préfère mourrir que de rouler sur ma jante en carbone.
Dans la détresse je sauverais tout de même une canne sauvage immobile au milieu de la route. Retour en mode survie où je finis par retrouver des contrées familières dans le pays de Fayence, et puis ça redescend vite. Les gens roulent comme des dingues mais dépassent correctement. Je n'aurais insulté qu'une ou deux voitures frôleuses de toute la sortie.
Après avoir survécu à la nationale de nuit de bon matin, la montagne dans la souffrance, la redescente nocturne, le retour me force à passer par Fréjus où c'est un peu la zone. Je crois d'abord à des coups de feu, il s'agit de feux d'artifices. Il y a une grosse réunion agitée avec des flics aux aguets, après coup j'ai su qu'il y avait un match de foot. J'ai survécu aux bagnoles qui faisaient des rodéos.
Je n'avais jamais fait autant de bornes, je m'étais testé sur 110, 145 les mois précédents mais je n'avais pas eu autant de nuit à gérer ni d'endroits si isolés. Ça reste intéressant de se tester moralement, surtout en ajoutant le froid et la difficulté physique. Ça au moins le mérite de réactiver des zones du cerveau dont on ne sert pas au quotidien. Je comprends un peu les adeptes du "bikepacking", de l'ultradistance, quand on ne pédale plus dans une logique sportive mais purement de navigation, on n'a plus aucune notion du temps, les notions d'heures ou de secondes se confondent. Tu répètes ce genre de journées sur une semaine en parcourant des endroits inconnus, ton cerveau sort de la civilisation.
Concernant l'équipement je n'étais pas trop mal. Le Garmin indique -2°C au plus bas, pic à 14 et moyenne à 6°C. J'ai survécu grâce aux habits "thermo" de gore.
Je recommande beaucoup leur petit gilet "Ambient". Ils le vendent 100 euros, il y a 15% de remise et on peut le dénicher ailleurs un poil moins cher des fois. C'est hyper léger, très compact, mais qu'est-ce que c'est efficace. Je l'avais par dessus leur veste Thermo "torrent" qui est vraiment bien aussi. J'ai pu réguler les pics de chaleur en ouvrant gilet et veste. Seule erreur, je n'avais pas de manches longues sur ma couche de base. Bonnet Gore et tour de cou tout du long. Mes gants d'hiver Giro n'étant pas arrivés à temps j'avais mes gants de mi-saison gore qui furent bien insuffisants. Couvre-chaussures Gore qui ont bien fonctionné mais pas lors du premier coup de froid du matin quand je suis arrivé à -1°C. Gore c'est cher mais qu'est-ce que c'est bien. Au passage j'ai appris récemment que Castelli utilisait du tissus Gore vendu en marque blanche.
Il me restait 26% de batterie Garmin à la fin, la recharge incomplète de la lampe avant m'a sucé les 3/4 de ma petite powerbank 5000 mAh noname mais j'ai quand même pu assurer la recharge des lampes arrières. J'avais 3 lampes arrières, 2 avants, je suis parano des phares et en allume 2 derrière, bien plus efficace pour écarter les voitures qu'une seule.
J'ai un peu violé l'esprit de mon vélo orienté course en lui collant une sacoche de bikepacking et en grimpant avec des jantes de 55 mais le SystemeSix en version Hi-Mod est terriblement confortable, je suis gonflé juste un peu en-dessous de 7 bar. Et puis dès qu'on a une longue ligne droite on file sans effort. C'est surtout (pour l'instant) mon seul vélo à disque hydrauliques et je ne veux plus rouler avec des freins à patin, encore moins en montagne.
Ça me fait quand même du 20,6 km/h de moyenne en déplacement ce qui n'est pas la cata vu les conditions, mon genou vraiment douloureux et que j'avais arrêté de faire du Sufferfest sur le HT les 15 derniers jours par démotivation.
Les vraies leçons que j'en retire : pour de la sortie multi-jour en montagne pour garder du plaisir je ne dois pas trop dépasser les 100km, prendre une frontale pour la sécu (j'ai une Go'Lum avec sa power bank, objet double emploi) et faire deux ajustements textiles : la base et les gants (arrivés ce matin, très beaux les Giro). L'autre point sur le développement. Je suis un moulineur et je crampe facilement, donc j'ai 50/34 à l'avant et 11-34 à l'arrière. Dans une vraie condition bikepacking montagneux je prendrais encore plus d'amplitude. Je pèse 74kg, ma FTP est autour de 230 et je souffre à partir des pentes à 8%. J'aime bien l'effort et pousser sur les pédales mais ça se traduit immédiatement en crampes donc je fais de la semoule.
Autre point technique, mon dérailleur arrière s'est déréglé lors de la descente, puis s'est récupéré tout seul. Je me suis dit que le différentiel de température couplé aux fréquents changements ont détendu le câble, puis retendu.
Et pour rajouter de l'eau au moulin, merci encore une fois les freins à disque.
Concernant le Verdon je n'avais pas trouvé grand chose sur l'avant-barrage construit en 1974 mais ce site est vraiment bien documenté et vaut le détour : http://lssv.free.fr/