Bon alors comment dire... :
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Sciences & Santé
MÉDICAMENTS Des études soulignant les effets secondaires pour les jeunes n'ont pas été publiées par les laboratoires pharmaceutiques
Antidépresseurs : risques pour l'enfant
Faut-il interdire la quasi-totalité des antidépresseurs chez les enfants et les adolescents de moins de 18 ans ? C'est la question que l'on peut se poser à la lecture d'une vaste analyse parue le 24 avril dernier dans la revue médicale britannique The Lancet évaluant l'efficacité et les effets secondaires des antidépresseurs chez l'enfant. Cet article révèle que des essais non publiés par l'industrie pharmaceutique mettaient en évidence des risques supérieurs aux bénéfices, alors que les essais rendus publics étaient plutôt favorables aux médicaments. L'industrie pharmaceutique a en effet le droit de ne pas rendre publics tous les essais thérapeutiques et en particulier ceux qui ne lui sont pas favorables. Cela soulève un grave problème éthique dans la mesure où les prescriptions médicales reposent surtout sur les résultats publiés, donc lus par les médecins et diffusés par les visiteurs médicaux.
Martine Perez
[04 mai 2004]
La dépression frappe à des degrés divers entre 2 et 6% des enfants. Comment prendre en charge une telle détresse ? Depuis le début des années 90, la mise sur le marché de nouveaux médicaments antidépresseurs dits inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine a contribué à élargir la prescription de ces produits, y compris aux enfants, largement aux États-Unis, mais aussi en Europe et en France dans une moindre mesure. Or, depuis plusieurs mois déjà, l'alerte est lancée outre-Atlantique et en Grande-Bretagne sur les risques, notamment de suicides, liés à ces antidépresseurs utilisés avant 18 ans et sur leur faible efficacité (1). En particulier, la FDA (l'agence fédérale américaine du médicament et de l'alimentation) a exigé que les notices d'une dizaine d'antidépresseurs soient plus clairement explicites sur les risques. Alors que la Grande-Bretagne les a elle, radicalement interdits pour les moins de 18 ans, à l'exception de l'un d'entre eux.
«Le suicide est la troisième cause de mortalité chez les 10-19 ans, expliquent les auteurs de l'étude britannique du Lancet, membres d'un groupe d'experts dirigé par Graig Whittington et travaillant avec le Nice (National Institute for Clinical Excellence). Il y a un vrai besoin pour cette tranche d'âge de traitements efficaces contre la dépression. Pour rendre plus utile le débat sur les antidépresseurs chez les enfants, nous avons donc réanalysé les résultats de tous les essais sur le sujet.»
Concernant la paroxétine (ou Deroxat), les auteurs, examinant les études randomisées, c'est-à-dire celles comparant le médicament avec un placebo, notent que «les travaux publiés laissent supposer que le rapport bénéfice risque est favorable. Cependant, lorsque l'on combine les résultats des essais publiés avec ceux qui ne l'ont pas été, l'évidence de l'efficacité s'estompe tandis qu'augmente le risque d'effets secondaires graves». En particulier, des essais thérapeutiques non publiés portant sur 478 enfants et adolescents âgés de 7 à 18 ans apportent peu de preuve d'efficacité. En revanche, les effets secondaires sont de 12% dans le groupe traité contre 6,5% pour les enfants ne recevant qu'un placebo.
S'agissant de la sertraline (Zoloft), les auteurs n'ont pas retrouvé d'essais non publiés, mais l'analyse des données à plus long terme souligne là encore que, dans le cadre de la dépression dans cette tranche d'âge, le niveau d'efficacité est contestable et les effets secondaires sont notables. Les experts aboutissent également à la même conclusion concernant le citalopram (Seropram) et la venlafaxine (Effexor). Là encore, les données non publiées permettent de conclure à une absence d'intérêt dans le traitement de la dépression chez l'enfant. Le seul médicament pour lequel les résultats semblent être favorables, c'est la fluoxétine (Prozac). «Les essais semblent indiquer une petite réduction des symptômes dépressifs, notent les auteurs. Par ailleurs, les données non publiées indiquent que le risque de suicide ou d'idées suicidaires n'est pas augmenté par le médicament.»
Ces résultats soulèvent de graves questions, à la fois médicales, mais aussi éthiques. «Une plus grande coopération entre l'industrie pharmaceutique et ceux qui développent des guides thérapeutiques, incluant un accès aux essais complets non publiés est clairement une urgence, concluent les auteurs. Le fait que les médicaments réanalysés ici ont été précédemment recommandés dans le traitement des enfants souffrant de dépression sur la base de publications tronquées accroît nettement ce sentiment d'urgence.»
L'éditorial du Lancet accompagnant l'article est très sévère. «Il est difficile d'imaginer l'angoisse vécue par les parents d'un enfant qui s'est suicidé. Qu'un tel événement puisse être précipité par un médicament supposé bénéfique est une catastrophe. Et l'idée que l'utilisation de ce médicament ait été basée sur la sélection d'articles uniquement favorables paraît inimaginable, peut-on lire dans cet éditorial. L'analyse de Craig Whittington et de ses collègues suggèrent pourtant que c'est ce qui s'est produit dans la recherche sur les antidépresseurs chez les enfants. Leurs résultats illustrent un abus dans la confiance que leurs patients placent dans leurs médecins. Et aussi un abus de la confiance des volontaires pour les essais thérapeutiques vis-à-vis de l'institution médicale et pharmaceutique.»
Selon l'éditorial qui ne mâche pas ses mots, l'histoire de la recherche sur les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine chez les enfants est celle de la confusion, de la manipulation, et d'un échec institutionnel. L'an dernier, le comité de sécurité des médicaments britannique a interdit ces médicaments pour l'enfant et l'adolescent, à l'exception de la fluoxétine.
En France, deux molécules – paroxétine et venlafaxine – sont déjà contre-indiquées et des recommandations de prudence figurent déjà sur les notices d'utilisation (comme aux États-Unis depuis peu). Il semble par ailleurs que la prescription des antidépresseurs chez les enfants soit relativement limitée dans notre pays, où l'on a tendance à «les aider par des thérapies individuelles», selon le docteur Bochereau, pédopsychiatre au centre médico-psychologique de Paris-VIe. Cependant, à la lecture de tels travaux, ne faut-il pas réanalyser complètement l'usage de ces produits chez les enfants dans notre pays et les interdire si cela s'impose, comme l'ont fait les Britanniques ?
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issue de : http://www.lefigaro.fr/sciences/20040504.FIG0275.html
Message édité par crepator4 le 05-05-2004 à 12:44:41