Dumb Money, qui sort ce mercredi 29 novembre dans les salles de cinéma françaises, ausculte les dessous de l'épisode GameStop. Le long-métrage ne fera que renforcer l’opinion négative du public vis-à-vis de la finance de marché et de ses représentants.
L’affaire GameStop revient, mais cette fois-ci sur grand écran, ce mercredi 29 novembre avec la sortie du film Dumb Money réalisé par Craig Gillespie. Le long-métrage est adapté de l’ouvrage The Antisocial Network : The GameStop Short Squeeze and the Ragtag Group of Amateur Traders That Brought Wall Street to Its Knees, écrit par Ben Mezrich. Son titre, Dumb Money, fait référence à l’expression utilisée par les investisseurs professionnels américains pour décrire l’argent «idiot» des particuliers.
Le film porte à l’écran la brève épopée du cours de GameStop sous le prisme de la lutte des classes, prenant le parti des investisseurs particuliers contre les hedge funds. Cet épisode trouve son origine dans la flambée du cours de l’action de la chaîne américaine de magasins de jeux vidéo éponyme entre fin 2020 et fin janvier 2021. En perdition depuis 2015 et cible privilégiée de certains hedge funds - Melvin Capital en tête, soutenu par Citadel et Point72 - qui le vendent à découvert, GameStop accède, à l'époque, au statut de «meme stock», c’est-à-dire une action dont la popularité explose sur les réseaux sociaux. Il voit son cours progresser fortement en conséquence, notamment via le trading d’options. En 2023, BlackBerry, Tupperware ou encore Palantir ont vu leurs cours bondir grâce à leurs statuts de «meme stock».
GameStop doit, lui, sa popularité virale sur les réseaux à Keith Gill, à l'époque analyste financier de MassMutual qui partage la composition de son portefeuille personnel sur les réseaux sous les pseudos Deep Fucking Value (sic) et Roaring Kitty. Celui-ci estime le titre sous-évalué et y investit quelque 53.000 dollars qui se transformeront plus tard en 50 millions de dollars. Keith Gill, incarné par Paul Dano dans le film, devient l’icône d’une bataille rangée entre les utilisateurs du chat boursier WallStreetBets hébergé par le réseau social Reddit et les hedge funds. Un combat à la David contre Goliath qui se traduit par un short squeeze doublé d’un gamma squeeze, causant de grosses pertes aux hedge funds shorteurs dont Melvin Capital, qui finira par mettre la clé sous la porte en 2022.
Tombereau d’injures contre les hedge funds
La popularité de GameStop demeure intacte chez les plus jeunes investisseurs en 2023. Selon une étude de la plateforme de trading CMC Markets menée au premier trimestre 2023, GameStop reste dans le top 10 des actions les plus populaires chez les investisseurs de la génération Z, qui est la seule de toutes les générations analysées à placer un meme stock dans son top 10.
Néanmoins, Dumb Money, film consacré au meme stock, a fait un flop aux Etats-Unis, ne récoltant sur son marché d’origine que 13,9 millions de dollars en deux mois d’exploitation, et se trouve loin de rentrer dans ses frais (30 millions de dollars de budget). Parmi les raisons du flop, le site spécialisé ScreenRant liste un sujet trop niche, un casting sans grande star, la grève de Hollywood ou encore la concurrence du documentaire de Netflix sur l’affaire GameStop (Eat the Rich). Les utilisateurs de WallStreetBets n’ont, eux-mêmes, pas apprécié le film dans leur majorité.
L’Agefi a vu le film et il n’est pas certain que Dumb Money fera davantage recette en France. Moins pédagogique que The Big Short et moins incarné que Le Loup de Wall Street, Dumb Money s’ajoute sans surprise à la liste d’œuvres audiovisuelles égratignant sévèrement la finance. Qui dit meme stock, dit meme film. Dumb Money, que l’on peut voir aussi comme une œuvre sur internet durant la pandémie de Covid-19, est entrecoupé de vagues de memes sur GameStop, de conversations internet et d’extraits de diverses chaînes de télévision financières. S’affichant tels des pop-up à l’écran, ce zapping récurrent rend le film difficile à suivre. L'œuvre, divertissante en de rares moments, regorge de punchlines convenues telles que «On ne mise pas contre Wall Street» ou «Les investisseurs particuliers perdent toujours».
Les hedge funds – en particulier Melvin Capital, Point72 et Citadel – se font insulter tout le long du film. Le style de vie luxueux et pompeux de leurs dirigeants est brocardé, le tout sur fond de rap américain bling-bling, pour accentuer le thème de l’argent facile, et de Seven Nation Army des White Stripes. Une caricature qui n’a pas forcément réjoui Ken Griffin, fondateur et directeur général de Citadel. Dans un entretien au média Dexerto , le réalisateur Craig Gillespie a confié que le producteur du film Sony Pictures avait fait l’objet de menaces de poursuites judiciaires de la part de Citadel.
Les références risquent de manquer pour le public français non spécialisé, car GameStop demeure un épisode très spécifique au marché américain, avec les particularités du courtage local et un intérêt des particuliers outre-Atlantique pour le boursicotage sans commune mesure avec l’appétit des Français. Au-delà de la forme, le fond laisse perplexe. Dumb Money place les «finfluenceurs» (influenceurs financiers) des réseaux sociaux au même niveau d’expertise que les experts financiers chevronnés, fussent-ils banquiers, conseillers financiers ou gérants de fonds (surtout les hedge funds). La pertinence du conseil des investisseurs professionnels est systématiquement remise en cause dans le long-métrage. Paradoxalement, le film montre que les investisseurs particuliers sont perdus sans conseil lorsque le protagoniste central de l’histoire, Keith Gill, ne communique plus pendant plusieurs jours, et se forgent une conviction qui n’est pas toujours la bonne. Celui-là ne rappelle qu’au détour d’une unique ligne de dialogue, noyée dans le film, qu’une thèse d’investissement comme celle de GameStop marche très rarement.
Dumb Money préfère montrer les particuliers comme les grands gagnants d’un combat perdu d’avance face aux hedge funds. Il illustre ainsi plusieurs cas de boursicoteurs ayant profité de la hausse du cours de GameStop, oubliant ceux qui, arrivés en fin de rallye et lorsque les options ont été bloquées sur Robinhood, ont perdu toutes leurs économies. Les fondateurs de Robinhood sont, eux aussi, tournés en dérision et placés parmi les méchants. Dans sa conclusion, le long-métrage suggère qu’il y aura d’autres GameStop dans le futur et met en garde les hedge funds, omettant que ces derniers protègent aussi les intérêts des particuliers dans certains cas (Enron, WireCard, etc.) et qu’ils peuvent être une source importante de rendement pour les fonds de pension américains en fonction des cycles.
Gold Spot
Sur le plan réglementaire, Dumb Money aura été l’occasion d’une première. Lorsque le film est sorti au Royaume-Uni, le régulateur des marchés financiers, la Financial Conduct Authority, a commandé une publicité unique. Soucieuse de tempérer et sensibiliser au risque associé à l’engouement pour l’investissement, la FCA a fait diffuser, à ses frais pendant cinq semaines, un message de prévention inspiré de l’affaire GameStop lors du «Gold Spot», c’est-à-dire entre la fin des bandes-annonces et le début du film.
«L’épisode GameStop est un exemple classique d’investissement spéculatif généré par l’hyper médiatisation et beaucoup d’investisseurs ont subi des pertes douloureuses à l'époque. Ce nouveau film nous donne l’occasion parfaite d’encourager les investisseurs moins expérimentés à comprendre les risques, à éviter le battage médiatique et à faire les recherches nécessaires avant d’investir. C’est la première fois que nous créons une publicité pour le cinéma liée à un film spécifique. Le sujet est directement lié aux intérêts de notre public cible, et le cinéma offre un environnement unique pour capter leur attention», explique Emma Stranack, responsable du contenu et des canaux de communication de la FCA.
Une initiative similaire n’a pas été envisagée du côté de l’Autorité des marchés financiers qui, contactée par L’Agefi, se refuse à commenter des œuvres cinématographiques. A l’occasion d’un décryptage de l’épisode GameStop en février 2021, l’AMF indiquait que la survenue d’un événement semblable apparaissait peu probable sur le marché français, sans pour autant l’exclure.
D’autant qu’une récente étude de l’OCDE pour l’AMF sur les nouveaux investisseurs français jette une réalité crue sur les motivations et le profil de ces derniers. Ils sont enclins à la prise de risque, motivés par la rentabilité de leurs avoirs, abonnés aux jeux d’argent, se projetant dans un horizon d’investissement de moins de dix ans. Les réseaux sociaux forment aussi la première source d’information pour les plus jeunes (18-24 ans), à l’image de Dumb Money, ce que conclut aussi un sondage de Pictet AM sur l'éducation financière.
Ces nouveaux investisseurs français affichent par ailleurs une confiance excessive quant à leurs connaissances financières, pourtant en grande partie erronées ou manquantes, selon l’OCDE. Une autre étude menée pour l’AMF a, elle, démontré que les techniques de stimulation issues du jeu vidéo appliquées à l’investissement peuvent inciter à prendre davantage de risque. Mais pour qu’un épisode GameStop survienne sur le marché français, il manque avant tout un ingrédient crucial. Un meme stock.