l'Antichrist | le vicaire a écrit :
Sur le racisme d'après "Claude Lévi-Strauss, une introduction" de Frédéric Keck (Pocket)
Les trois grandes nations qui ont produit des écoles anthropologiques (France, Angleterre et États-Unis) sont trois puissances coloniales. Hasard ? Pour Lévi-Strauss se pose un problème moral, celui de la colonisation : “Si l’Occident a produit des ethnographes, c’est bien qu’un puissant remords devait le tourmenter” (Tristes tropiques - ed. Pocket p. 466). L’anthropologie de Lévi-Strauss est construite sur une dette à régler. Mais le dépassement de cette dette revient à construire cette science de l’homme comme une “Renaissance” étendue à l’ensemble des peuples qui habitent la terre. L’anthropologie est alors considérée comme un humanisme. Lévi Strauss ne nie pas les différences, il nie qu’elles soient fondées sur la biologie entre les races. L’anthropologie raciste notamment celle de Gobineau donne des mauvaises solutions à un vrai problème. Comment expliquer les différences entre les sociétés si l’homme est partout le même ?
Les théories racistes ont consisté à nier l’histoire et la culture en naturalisant ces différences. “On préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme dans laquelle on vit” (Anthropologie structurale II p. 383 - ed. La découverte). Ceci posé la question demeure de savoir pourquoi avec du même on produit du différent. Pourquoi si les hommes sont les mêmes partout, ils sont aussi différents les uns des autres ? Lévi-Strauss place ici son hypothèse structuraliste : les différentes cultures se construisent sur un fonds commun de possibilités logiques à travers lesquelles les hommes se pensent et agissent sur leur milieu de vie. C’est ainsi que chaque culture n’agit qu’en fonction d’un choix logique déterminé. En occident par exemple on parie sur le rendement mécanique, le capitalisme, la consommation... D’autres cultures prennent d’autres chemin. A chaque fois, ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. Par exemple, les sociétés spirituelles n’ont pas ou différemment cette idée du confort matériel et inversement ; les pratiques sociales sont mieux établies dans d’autres cultures (Islam) etc. C’est vers une sorte de relativisme culturel qui relativise aussi la notion de progrès que s’achemine la pensée de l’anthropologue. Ce relativisme s’articule autour de la notion de “jeu” entre les cultures. A partir de cela on aperçoit qu’il n’est plus possible de penser une seule culture, ou une seule civilisation, mais une relation entre les cultures qui permet que chacune d’entre elle peut exister. “La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité” (ibid, Race et histoire p. 417).
Cet optimisme qui repose sur la possibilité de l’échange entre les cultures et une certaine harmonisation où l’idée de civilisation mondiale deviendrait une réalité est cependant très fragile. Déjà pointe un autre problème. Il y a une contradiction fondamentale dans la civilisation. Elle produit incessamment deux processus contradictoires dont l’un vise à l’uniformisation et l’autre à la particularité. La civilisation mondiale est donc en perpétuel déséquilibre qui la pousse à la fois à entreprendre des collaborations entre les cultures et à la fois à produire des différences pour pouvoir continuer à collaborer. C’est dans “Race et culture”, vingt ans après “Race et histoire”, que Lévi-Strauss poursuivra sa réflexion avec une tonalité nettement plus pessimiste. Suivant les travaux de la génétique (notamment le rôle des gênes régulateurs découvert par Jacob et Monod en 1965), Lévi-Strauss reprend son questionnement du même et de la diversité mais cette fois ci en le fondant sur un travail de structuration de la nature. Ce n’est plus l’histoire qui doit expliquer la différence, ni la culture mais l’idée que la nature est déjà en elle même historique. Du coup, les différences continuent de s’affirmer de façon quasi naturelle. Que la diversité humaine soit déjà biologique ne signifie pas non plus qu’il n’est pas possible d’établir des collaborations, ni que l’histoire ne puisse s’affirmer contre la race. Cependant Lévi-Strauss pose cette conclusion comme une limite au discours antiraciste. Là où l’anthropologie peut lutter contre le racisme, c’est en affirmant le degré de compatibilité entre les cultures sous la forme d’une écologie des différences culturelles. Il ne s’agit plus d’abolir les différences mais bien de les accepter comme étant ce qui conditionne l’avenir de la planète. Il faut aménager la nature de façon à rendre vivable la plus grande diversité humaine.
“Elle (l'humanité) devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même à leur négation", conclut Lévi-Strauss dans “Le regard éloigné” (Plon p.47). Le combat contre le racisme se démarque de l’égalitarisme et se situe d’abord sur les conditions réelles, naturelles et historiques, dans lesquelles les différences humaines se produisent. Cette conclusion a été mal perçue lors de sa présentation à l’Unesco. Lévi-Strauss semblait aller contre les principes énoncés vingt ans plus tôt. La combinaison de la violence et de la création et de la nécessité de l’une par rapport à l’autre implique un changement de paradigme. C’est de l’équilibre de l’une et de l’autre que dépend la préservation d’une diversité capable de coexister pacifiquement. Le pessimisme de Lévi-Strauss se déploiera un peu plus lorsqu’il reprendra l’idée d’entropie et d’“écologie négative” sur fond de bouddhisme et de rousseauisme : nous ne pouvons connaître que ce qui est en train de se défaire.
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Intéressant ! Ce texte me suggère le commentaire suivant :
La culture constitue cet effort d’arrachement que l’homme poursuit sans cesse par rapport à l’ensemble de ses déterminations animales, au moyen des institutions (le langage, le mythe, la religion, l’art, la science, l’histoire, etc…) et des réalités sociales. La culture recouvre tout ce par quoi l’homme s’affirme contre sa nature animale, la nie en exprimant par ses oeuvres ce qui fait fondamentalement de lui un être humain : sa fonction symbolique. La culture est oeuvre d’humanisation par le pouvoir de négation de l’animalité qui s’exprime dans la fonction symbolique, constitutive de l’humain, elle-même rendue efficace par le pouvoir de signification du langage articulé. Ainsi, malgré l’extrême diversité, voire l’antagonisme, des institutions et des systèmes culturels, en dépit de l’absence d’harmonie que nous constatons entre les diverses activités formant le monde de la culture, et qui en constitue d’ailleurs, à certains égards, toute la richesse, une unité d’action, celle du processus créateur, traverse la culture. Ce caractère universel par rapport auquel les diverses formes culturelles s’accordent et s’harmonisent, ce principe unificateur qui préside à l’organisation générale des faits de culture, c’est ce qu’il faut bien appeler la fin de la culture : en produisant un "animal social" (Aristote) dont la différence spécifique, par rapport aux sociétés animales, est de posséder une conscience individuelle par laquelle il peut s’identifier à la société qu’il reconnaît pour sienne et dont il respecte les règles, mais aussi et surtout la modifier, en cherchant à la fois à préserver ses oeuvres et à en produire de nouvelles contre la loi biologique de la non transmission héréditaire des caractères acquis, la culture manifeste qu’elle n’est autre que le processus de libération de soi de l’homme, la construction progressive par l’homme de son propre monde, un monde "idéal".
Quelles que soient les différences entre les hommes (et nous savons aujourd'hui que l’unité conditionnelle n’est justement pas une unité naturelle : elle est conciliable avec les plus grandes différences), ceux-ci sont tous les mêmes devant cette finalité. Car il faut distinguer unité et identité : l’unité est un rapport de similitude ou d’équivalence entre deux entités et, par exemple, deux objets de même poids resteront pourtant différents. Pour les personnes, l’unité signifiera donc "l’équivalence" considérée sous un angle déterminé : dans le processus de négation de la nature, par lequelle l’homme s’affirme comme "animal symbolique", produisant culturellement sa propre nature, les individus peuvent être dits "uns" parce qu’ils sont du même rang, c’est-à-dire qu’ils occupent la même position ontologique ou métaphysique (si par "ontologique" on n’entend pas une unité substantielle de l’homme, mais une unité fonctionnelle) qui est comme la condition de possibilité de l’ensemble de la culture humaine. Cette unité "de nature" de l’homme dans le processus de la culture est donc d’abord une unité principielle, la condition de toutes les conditions. Elle ne concerne pas la "matière" de la culture (dont l’infinie diversité interdit justement toute réduction à un commun dénominateur, tout projet de synthèse anthropologique visant une justice universelle, c’est-à-dire une unité stricte faisant des hommes des êtres identiques), ses effets ou ses produits (variables suivant les conditions humaines que sont la diversité des statuts sociaux et la pluralité des aspirations et des besoins humains), mais sa "forme", c’est-à-dire l’unité de l’action (que seule une synthèse philosophique peut atteindre sans se contredire !), l’unité du procès créateur sur lequel repose la définition même de notre humanité, le sens de notre être compris comme "mode d’être au monde", comme activité fondamentale de dépassement de la nature.
Mais cette unité métaphysique, même si elle ne se confond pas avec elle, rend possible une autre unité, ou plutôt une "unicité", l’unité de conditions, c’est-à-dire une unité à la fois limitée et pourtant essentielle. Limitée, car elle laisse subsister de grandes disparités dans la diversité des conditions humaines, c’est-à-dire admet certaines formes d’inégalité entre les hommes qui valent comme droits à la différence. Essentielle pourtant, car elle concerne notre être social, notre mode de vie, et les conditions de ce mode de vie, conditions dont la diversité même rend nécessaire l’unité d’une tâche fondamentale, celle qui va s’incarner dans l’institution du droit, c’est-à-dire dans la revendication d’une égalité posée comme un dû, un droit fondamental, inaliénable, et inscrit dans nos constitutions. L’unité de conditions est une unité "relative" (à nos conditions de vie), contrairement à l’unité métaphysique qui représente un "absolu" normatif. Elle est, comme son nom l’indique, "conditionnée" par notre environnement social et culturel, mais aussi encadrée et protégée, notamment par un système juridique et des garanties de toutes sortes. "unité métaphysique" et "unicité des conditions" permettent de définir la culture comme une unité dialectique, c’est-à-dire dynamique et non statique, comme une "coexistence des contraires", comme le résultat d’une lutte ou, mieux encore, d’une tension entre des forces contraires, au-delà donc de toute forme d’antagonisme rédhibitoire : dans le procès de la culture, les hommes ne sont jamais les mêmes à tous égards (ils ne sont pas identiques) et l’unicité sociale (l'égalité morale et juridique) se conjugue de façon plus ou moins aléatoire avec le respect des différences (les inégalités). Tous les hommes sont égaux moralement ou métaphysiquement, c’est-à-dire devant la Nature, Dieu, etc... mais cette unité n’exclut absolument pas dans les faits, c'est-à-dire si l'on considère les différences anthropologiques, dans l'espace et le temps, l'existence des inégalités, c'est-à-dire, par exemple, la soumission réelle de la femme à l’homme (dans de nombreuses cultures), ni l’esclavage, etc... Dans nos sociétés modernes et démocratiques, le "progrès" (la croissance économique, entre autres) nous rend parallèlement et conjointement plus inégaux d’un certain point de vue, en fait (celui de la richesse pour commencer), et plus égaux sous d’autres angles (droits civils, citoyenneté…).
L’effort de culture, devant lequel nous sommes tous unis métaphysiquement et moralement, produit donc des oeuvres, mais toujours selon une certaine combinaison d’égalité et d’inégalité, oeuvres qui deviennent elles-mêmes le support du travail de culture par lequel l’homme ne cesse de se transcender. La tension entre la culture comme fait ("l’égalité instituée", qui trouve sa formulation la plus nette dans les articles 1 et 6 de la déclaration des droits de l’homme de 1789, ou encore "l’égalité formelle", c’est-à-dire devant les lois) et la culture comme valeur ("l’égalité de principe" qu’une exigence spirituelle individuelle - la culture comme formation - nous pousse tous désormais à affirmer dans la lignée de Rousseau et de tous les philosophes du droit naturel : Hobbes, Locke, Grotius, etc…) est irréductible puisque ces deux significations sont indissociables : si se cultiver est un geste d’arrachement entrepris par l’individu particulier par rapport à sa propre "nature", il reste pourtant un idéal intellectuel et moral qui, certes se fonde sur une unité principielle (celle que définissent les philosophes du droit naturel), mais doit surtout composer avec certaines inégalités ou différences naturelles (l’intelligence, par exemple). Or, dans les faits, l’unité principielle à laquelle accède l’individu soucieux de se cultiver, se heurte à une culture déjà donnée, déjà constituée, c’est- à-dire à une unité conditionnelle, partielle, relative, instituée par une société qui a choisit d’avaliser les inégalités naturelles (orientations sexuelles, santé, force physique) ou de les combattre (handicaps, fragilités, maladies…). Il ne peut y avoir d’élévation spirituelle de soi dans l’ordre du sens et de l’idéalité, c’est-à-dire vers la compréhension humaniste d’une unité principielle entre les hommes (cf. Rousseau), qu’au moyen d’une "culture" pré-donnée (une civilisation), laquelle, dans la réalité et malgré une "égalité proclamée", ne propose qu’une unité conditionnelle qui laisse des hommes de condition sociale apparentée inégaux naturellement ou à de multiples égards (santé, beauté, force physique, intelligence, etc…) ou reconstitue les inégalités qu’elle abolit par ailleurs (c’est ce que montre Tocqueville dans De la démocratie en Amérique) ou, pire encore, perpétue, sous couvert d’un droit soi-disant égalitaire, un système ne bénéficiant qu’aux couches les plus favorisées de la population (d’où la critique marxiste de la société bourgeoise et des systèmes libéraux - prétendument - démocratiques), même si globalement les Etats modernes cherchent à réduire ou tempérer ces inégalités naturelles et sociales par le biais des institutions protectrices ou régulatrices de leurs droits fondamentaux (accès à la culture par l’éducation notamment).
Bref, la culture, en quelque sens qu’on l’appréhende, désigne l’effort fait par l’homme, sur le plan individuel et collectif, pour se détacher de son enracinement naturel, se développer et tenter de s’élever à sa plus haute perfection dans son humanité. Sous toutes ses acceptions, la culture manifeste donc une dimension valorielle. Tel est le sens profond de la culture comme formation de l’esprit par lui-même. "Culture" et "civilisation" ont ici un sens très proche : l’effort de "culture" ("se cultiver" au sens de "se former" ) entrepris par chaque individu particulier, cette oeuvre de perfectionnement intellectuel et moral, contribue au développement collectif de l’humanité, à l’échelle de l’histoire universelle, c’est-à-dire à l’avènement de la "civilisation" entendue comme "raffinement des moeurs". Se cultiver, au sens de s’élever à sa propre humanité par la négation de l’animalité, c’est accéder, dans l’ordre du savoir, de la conscience de soi, à des valeurs humanistes, à un idéal éthique fondamentalement paradoxal (à la fois devoir-être et non-être). Ainsi, dans le procès de la culture, l'unité principielle pose un problème théorique : puisque toute élévation spirituelle s’opère au sein d’une culture pré-donnée, on pourrait s’attendre à ce que la conception d’une unité principielle soit déjà réalisée. Or, il n’en est rien et il faut nous demander comment une unité principielle, défendue par la conscience cultivée, peut en même temps être posée comme un objectif à atteindre par la culture ? L’idée (l’Idéal) selon laquelle nous sommes égaux "par principe", dispense t-elle d’oeuvrer pratiquement, c’est-à-dire politiquement, par une sorte de négation-dépassement de cette même culture (ce qui est le sens de "l’aliénation" chez Hegel), pour le devenir aussi dans la réalité ?
C'est le sens de l'anthropologie de Lévi-Strauss dans son sens le plus large :
Elle vise à expliquer pourquoi l'unité principielle est un phénomène culturel, le terme d’une élévation de l’esprit, la reconnaissance de ce qui est une valeur universelle, un idéal de la civilisation, d’ailleurs nullement incompatible avec le pluralisme, puisqu’il est parfaitement possible d’affirmer l’unité du genre humain et la capacité, pour les hommes, de partager certaines valeurs fondamentales tout en reconnaissant l’irréductibilité ou même l’incommensurabilité des cultures entre elles. Ce fut d'ailleurs le propre du rationalisme moral, de Platon et Aristote jusqu’à aujourd’hui, d’estimer que les hommes sont tous semblables par la raison et la sociabilité, lesquelles supposent le langage et le pouvoir de communiquer, d’échanger, de s’entendre sur des interdits et sur des exigences communes (cf. Aristote, La Politique), ce qui signifie qu’au-delà des grandes différences, malgré tout superficielles, qui opposent les individus ou les communautés, l’exigence de justice est partout la même et renvoie à l’idée de loi non écrite accessible à tous car inscrite au fond du coeur humain ("La justice est éternelle et ne dépend pas des conventions humaines", cf. Montesquieu, Lettres Persanes, Lettre 83 ; "Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises", cf. Rousseau, Emile, IV). Telle est, sur le fond, la théorie du droit naturel.
Mais son réalisme politique reconnaît que l'unité principielle, fondée sur cette théorie du droit naturel, n’est, dans les faits, c’est-à-dire lorsqu’elle se confronte à la réalité anthropologique et historique, qu’une unicité conditionnelle, qu’elle fonde, mais ne remplace jamais : si les hommes qui vivent dans les Etats de droit sont "formellement" égaux, ils ne le sont pourtant pas socialement, a) soit parce que cette "égalité formelle" n’est qu’une "égalité proclamée" qui souvent n’est qu’une "égalité de papier", la loi proclamant que les hommes ont tous les mêmes droits - théoriquement - mais ne leur accordant pas les moyens matériels, concrets, de l’être effectivement, b) soit parce que, comme dans le cas de l’analyse effectuée par Tocqueville dans son important ouvrage De la démocratie en Amérique, prémonitoire du devenir des démocraties modernes, le mouvement même de la démocratie, qui favorise une égalisation théorique des conditions toujours plus grande, engendre "un désir de l’égalité toujours plus insatiable", c’est-à-dire une véritable "passion" de l’égalité, laquelle, au nom d’une "volonté générale" présupposée, haineuse de toute différenciation, ne peut déboucher que sur des mesures qui seront jugées "totalitaires" ou arbitraires, c) soit enfin parce que, et c’est le sens de la critique marxiste de la démocratie, qui reste toujours d’actualité sur ce point, si les hommes sont théoriquement égaux (ils ont, en principe, les mêmes droits : par exemple "à travail égal, salaire égal" ), le refus de traiter équitablement, c’est-à-dire en prenant en compte les différences de situations et de besoins, des hommes naturellement ou socialement inégaux, donc distincts, ne peux que créer plus d’injustice.
Précisons davantage :
Si l’on entend par "culture" la "formation" de soi (Bildung), on est conduit à considérer, comme le fait Hegel dans sa Propédeutique philosophique (cf. § 41 et 42), que l’homme appartient à la fois à la nature (il est alors une pure subjectivité, incapable de distinguer l’essentiel de l’inessentiel) et à la culture (il conforme son action à la raison) : son être est de devenir ce qu'il est, c'est-à-dire ce qu’il doit être (son être, c'est le devenir) : du point de vue strict de la connaissance, il devra s’élever, du savoir particulier, au savoir universel, ce qui implique un dépassement de l’expérience immédiate. "Se cultiver", pour l'individu comme pour les civilisations, signifie conférer à tout contenu la forme de l’universalité en produisant un effort de dégagement par rapport à la particularité du fait. Ce que Hegel appelle la culture "d’entendement" consiste à introduire un ordre dans le chatoiement bigarrée du réel sensible, c’est-à-dire à dépasser la simple perception des objets dans leurs différences déterminées pour élever la pensée au concept. C’est bien cette compréhension des relations que les objets entretiennent les uns avec les autres qui ouvre l’esprit à l’universel, qui ne le borne plus à quelque chose de particulier, mais le rend "apte à tout". La culture ne peut se limiter à tel ou tel objet, mais s’étend, se propage à l’ensemble des intérêts et des activités qui font la vie d’un homme : elle n’est pas seulement le produit sédimenté des oeuvres de l’esprit, c’est-à-dire un état, mais le devenir d’un processus en cours (toujours en marche) dont le résultat est la formation elle-même (les buts qu’elle poursuit lui sont intérieurs).
La condition d’une telle appropriation totale de la culture dans sa forme est, selon Hegel, un processus d’aliénation, c’est-à-dire de devenir-autre. La culture comme formation de soi est un processus d’"aliénation", c’est-à-dire d’extériorisation et de réintégration de soi, rendu nécessaire par cette autre aliénation dont les individus sont victimes dans les systèmes établis de la culture économique et politique : devenu étranger à lui-même par les conditions de vie (on pense immédiatement à l’esclave déshumanisée, privé de son droit élémentaire, commun à tous les hommes, d’être maître de son destin, mais l’on pourrait aussi citer les cas, institués ou simplement tolérés, des inégalités dans le système de caste en Inde ou de ces sous-citoyens au sein de nos démocraties libérales européennes, abandonnés, sans papiers, sans travail, sans domicile) ou de travail (l’exploitation dénoncée par Marx dans le cadre du mode de production capitaliste ou, d’une manière générale, l’accroissement des inégalités dans le monde de l’entreprise), qui lui sont imposées, c’est par un processus inverse, c’est-à-dire par un effort de décentrement, de dégagement par rapport à la perspective finie de son point de vue, en quoi consiste précisément la culture, que l’individu aliéné pourra récupérer cette possession de soi qu’est la liberté. En ce sens, c’est bien la culture qui fait de nous des "égaux" (unité principielle) puisque même simplement pensé, l’état d’aliénation (la prise de conscience de la différence entre le fait et le droit, de la dérive, inhérente à la démocratie, vers des inégalités, nées d’une exigence d’égalité totale, absolue) peut se changer en autre chose, et préparer les conditions de sa propre négation : l’esclave qui se découvre soudainement esclave l’est déjà moins parce que, dans cette distance avec lui-même qu’instaure sa conscience, se créer un espace de liberté, nourri par son désir, pas seulement rêveur et chimérique, mais actif qui débouche alors sur un projet de libération, qui se donne les moyens intellectuels de préparer sa libération effective future. La prise de conscience constitue en soi cette liberté intérieure qui est le commencement de la liberté au sens propre. C’est cette propriété de la culture qui explique le refus des régimes totalitaires d’offrir à ceux qu’ils exploitent l’éducation qui leur permettraient sans doute de prendre conscience de leur situation misérable. Le véritable esclavage est d’abord idéologique (le dominé l’est d’abord dans sa tête), et si la libération est souvent pensée comme un geste ample et simple, courageux mais tranchant, le grand refus qui, d’un coup, brise les chaînes, elle est en réalité et plus sûrement encore le travail lent et minutieux de détachement.
La culture est donc ce "milieu" (au sens hégélien du terme) où se réalise le processus par lequel un individu, ou un peuple, voire l’humanité toute entière, parvient à s’élever dans l’ordre de la spiritualité. La culture désigne donc l’ensemble des efforts consentis pour se rapprocher de la réalisation effective et concrète d’une dimension d’humanité et celle-ci nécessite l’union de l’instruction et de l’éducation, c’est-à-dire une relation "dialectique" entre la perspective finie du point de vue, la particularité subjective finie de l’opinion, même si celle-ci s’incarne dans la maîtrise spontané d’un savoir acquis et le pouvoir (connaissance efficace, savoir qui est un "art", artifice dont la finalité est de transformer la nature imparfaite) que ce savoir nous donne sur le monde et autrui (la culture est alors le résultat du processus de formation, elle est le produit sédimenté des oeuvres de l’esprit, c’est-à-dire un état) et l’universalité de la vérité, introuvable dans l’être-là concret des connaissances et des degrés de culture se succédant dans l’histoire, mais qui trouve sa propre condition de possibilité dans ce milieu de culture déjà donné, dans l’extériorité de la culture, au sens anthropologique, avec ses connaissances singulières, ses oeuvres culturelles constituées (la culture est alors un devenir-cultivé, la capacité acquise de rendre sa nature apte à tout, de revenir à soi, mais pas comme si de rien n’était, dans une sorte de fermeture sur soi, mais, bien au contraire, en s’ouvrant à ce qui n’est pas soi et en acceptant le choc de la rencontre avec ce qui nous excède).
La culture n'est donc pas une simple progression linéaire ou chronologique depuis l’instruction ("simple" réception ou apprentissage de connaissances, c’est-à-dire d’objets culturels extérieurs à l’esprit) jusqu’à la culture comme idéal d’humanité, que traduit en français la notion de civilisation (Kultur), laquelle est justement liée à celle de progrès universel (celui de la raison elle-même présente, depuis la Renaissance et surtout à l’époque des Lumières, dans l’humanité toute entière et non plus réservée, comme dans la conception transmise de l’antiquité grecque et romaine au moyen-âge chrétien, aux seuls hommes libres), progrès qui donc ne s’accomplit pas seulement au sein d’un sujet par l’éducation, c’est-à-dire, conformément à la très judicieuse métaphore agricole (cf. Cicéron dans les Tusculanes), selon laquelle il s’agit de prendre soin de soi (se rendre un culte, ce que traduit le latin cultura), comme on cultive la terre sans violence (ou avec une "violence" bienfaisante) pour la rendre féconde, sous la forme d’un processus intérieur et qualitatif de maturation intellectuelle et morale (la culture comme formation de soi par soi, chère à Hegel et que traduit le mot Bildung, formation qui implique toujours un travail de dépassement par la conscience des particularités culturelles, c’est-à-dire d’aliénation, d’extériorisation dans les oeuvres de l’esprit, travail s’accomplissant fondamentalement dans l’élément, lui-même culturel, du langage exotérique, seul capable de penser l’universel), distinct de toute préoccupation utilitaire et mondaine (propre à la Zivilisation), mais concerne la culture conçue comme patrimoine universel, c’est-à-dire comme développement de la nature humaine dans l’histoire (cf. Rousseau, Kant, Hegel). Cette notion de progrès, à la fois individuel et collectif, est totalement absente du terme allemand Zivilisation, entièrement voué à dénoncer l’enfermement de l’homme "cultivé" dans un système mécanique conditionné par des lois strictes (gage de la stabilité nécessaire à l’exercice du pouvoir, politique ou religieux…), démocratiques, égalisatrices, niveleuses (cf. Nietzsche), favorisant la "tête bien pleine" contre la "tête bien faite", inapte à renvoyer le sujet à son propre questionnement intérieur (le "connais toi toi-même" de la philosophie grecque), à faire de lui son propre maître, un homme libre (but suprême de toute éducation : cf. épicurisme, stoïcisme) et, au final, précipitant la décadence d’une culture au lieu de favoriser, comme dans toute civilisation véritable, l’apparition d’hommes d’exceptions porteurs d’avenir pour la culture (cf. Nietzsche).
Si la culture est un processus de spiritualisation, la formation de soi qui s’entend d’abord comme instruction, c’est-à-dire travail d’acquisition d’une culture selon ses règles propres, effort qui a effectivement le sens de l’ensemencement effectué en vue de la récolte, ne doit pas s’achever dans un résultat produit comme dans la visée technique d’un but : les véritables et plus beaux "fruits" de la récolte procèdent du phénomène intérieur de développement de la forme, c’est-à-dire de la formation elle-même, qui reste donc sans cesse en progrès et en marche, et c’est ce qui se nomme éducation. La culture est l’appropriation totale de ce à quoi on se forme (instruction) et qui forme (tout ce qui provient de la société à l’intérieur de laquelle ce travail de culture peut prendre racine et se perpétuer) au point qu’elle devient à elle-même sa propre fin (et c’est en cela qu’elle est d’essence philosophique) ouverte à l’infini sur la reconnaissance du génie des différentes cultures (ce vers quoi tend l'anthropologie de Levi-Strauss) : il s'agit de ne pas tomber dans le relativisme culturel (issu de l’ethnologie contemporaine), il faut accepter qu’au-delà des modèles sociaux que prescrit chaque culture, il existe des idéaux de la civilisation qui s’imposent par leur universalité (et dont l’instruction justement fait parti, le désir d’apprendre, exigence par laquelle une culture prend le risque de se confronter à l’altérité). La culture comme civilisation, au-delà d’un processus universel téléologiquement orienté vers sa fin, posée comme un idéal a-priori de l’humanité (cf. Hegel), est une idée régulatrice au sens kantien, reposant sur la manifestation de certaines formes (de tous ordres : coutumières, religieuses, politiques, poétiques, linguistiques…), de certains traits distinctifs qui caractérisent un peuple, une nation, un pays, et en constituent le génie propre, mais en même temps peuvent nourrir une "civilisation mondiale", un idéal de civilisation, synthèse d’une aspiration commune et de la diversification des cultures. Message édité par l'Antichrist le 08-04-2008 à 18:31:11
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