Citation :
La guerre 1914-18 va entraîner un brutal développement du recours à la main-d’oeuvre coloniale. On estime que 225 000 immigrants issus de l’empire sont venus travailler en France, à cette époque-là, la grande majorité d’entre eux provenant d’Afrique du Nord. Dès leur arrivée, les « indigènes » sont acheminés vers des dépôts et répartis ensuite dans des camps de travail dispersés sur l’ensemble du territoire. Recrutés au départ sur la base du volontariat, ils sont ensuite réquisitionnés, parfois par la force. A la différence des immigrants étrangers qui bénéficient de contrats civils négociés avec leur État d’origine, les travailleurs coloniaux sont donc soumis au pouvoir militaire. Dans les baraquements où ils sont rassemblés, ces derniers sont regroupés par « races » et par « ethnies ». Les dirigeants de la République sont alors hantés par la question du métissage. Les autorités militaires ont fait venir ces travailleurs coloniaux dans l’hexagone uniquement pour la durée de la guerre, avec la ferme intention de les renvoyer dans leurs pénates dès que la paix sera revenue. Ils sont sous la coupe de contrôleurs-interprètes, le plus souvent des sous-officiers de l’armée coloniale, qui cherchent à empêcher tout contact avec la population française. Dans l’Humanité, Marius Moutet, l’un des principaux dirigeants de la Ligue des droits de l’homme, dénonce ce traitement en le comparant à un « statut de servage ».
La plupart des travailleurs coloniaux recrutés pendant la Première Guerre mondiale sont rapatriés dans les mois qui suivent l’armistice. Néanmoins, cette expérience a permis aux émigrés algériens de découvrir la métropole et de tisser des premiers contacts avec la société française. Au cours des années 1920, le boom de la reconstruction entraîne une pénurie de main-d’oeuvre. L’immigration en provenance d’Algérie reprend alors en complément de l’immigration étrangère. En 1930, plus de 100 000 Algériens travaillent en France, auxquels il faut ajouter 15 000 Marocains, venus pour la plupart du territoire d’Agadir.
Néanmoins, les colons hostiles au développement de ces migrations vont réussir à les entraver en s’appuyant sur la rubrique « fait divers » de la grande presse. Le stéréotype de l’Arabe criminel débute dans l’hexagone en 1923. En novembre de cette année-là, l’assassinat d’une jeune femme par un émigré algérien est le prétexte qui permet aux journalistes de renouveler leur stock de stéréotypes en mettant à la une de l’actualité, le « problème des sidis ». A la suite de cette campagne de presse, le Conseil municipal de Paris crée le service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, placé sous la responsabilité du cabinet du préfet de Police. Plusieurs grandes villes de France vont mettre en place des structures du même genre au cours des années suivantes.
L’immigration algérienne, bien qu’elle soit encore marginale sur le plan statistique, constitue, dès cette époque, un enjeu de luttes. En raison de leurs préjugés raciaux, la majorité des chefs d’entreprises et des fonctionnaires considère ces travailleurs comme une main-d’oeuvre d’appoint, recrutée pour une durée temporaire ; ce qui correspond d’ailleurs aux souhaits de la plupart de ces immigrants. 75 % d’entre eux ne restent pas plus de 18 mois dans l’hexagone. Cette instabilité explique que les Algériens aient été les premiers travailleurs à faire les frais de la crise économique, à partir de 1931.
[...]
Entre 1946 et 1954, la population étrangère présente en France n’a pratiquement pas augmenté. Le nombre des Belges, des Polonais et des Espagnols est même en recul. Celui des Italiens progresse de 10 % (50 000 personnes). La seule hausse spectaculaire concerne les Algériens, dont le nombre est multiplié par dix, passant de 22 000 à plus de 210 000 personnes.
Au cours de cette période, le courant qui prône une politique d’immigration privilégiant les liens avec l’empire colonial a le vent en poupe. Beaucoup de chefs d’entreprises préfèrent recruter des travailleurs algériens plutôt que des étrangers. Le fait qu’ils soient moins exigeants sur le plan salarial, moins impliqués dans les grèves, est très apprécié par les patrons. L’importante mobilité qui caractérise toujours cette main-d’oeuvre est aussi vue comme un avantage, car elle donne de la « souplesse » au marché du travail. En 1949, lors du retournement de la conjoncture économique, les Algériens seront les premiers touchés par les licenciements, à tel point qu’une étude estime que le chômage les affecte cinq fois plus que l’ensemble des salariés européens.
Les projecteurs se braquent sur les nouveaux venus (qui sont aussi les plus nombreux). Dans l’une des toutes premières thèses de sociologie consacrée aux travailleurs algériens en France, Andrée Michel, constate que 50 % de ceux qui travaillent dans les grandes entreprises sidérurgiques du pays ne savent ni lire ni écrire ; près de 40 % ne parlent pas le français. Elle décrit les « camps d’Algériens » installés sur les chantiers éloignés des cités ouvrières européennes ou isolés en pleine campagne, parfois entourés de fils de fer barbelés. De véritables petits villages de 500 à 1 000 Algériens sont ainsi concentrés sur des espaces de relégation, surveillés jour et nuit. Les autres émigrants algériens vivent dans des garnis et des hôtels meublés surpeuplés, souvent insalubres. Beaucoup sont parqués dans les premiers « bidonvilles » qui se forment entre 1950 et 1955. Lors du fameux hiver 1954, qui a fait la célébrité de l’abbé Pierre, on constate que sur 1 677 sans abris, 67 % sont algériens. Andrée Michel ajoute que sur dix accidents du travail dans la sidérurgie de l’Est, la moitié des victimes sont des émigrants d’Afrique du Nord, alors qu’ils ne forment que 20 % de la main-d’oeuvre.
Cette nouvelle immigration algérienne, formée de travailleurs isolés et instables, devient l’une des cibles privilégiées des campagnes de presse concernant l’insécurité. Grâce au rôle qu’ils ont joué dans la libération de la France, la République a accordé la liberté de circulation aux Algériens. Les brigades nord-africaines ont été supprimées en 1945, mais les agents de ces services sont réintégrés ensuite dans les commissariats de police des quartiers où ces émigrants sont nombreux. C’est dans ce cadre que perdurent les pratiques d’encadrement et de répression de type colonial. Une violente campagne contre la délinquance algérienne est orchestrée en 1947, réclamant le rétablissement des brigades nord-africaines. Les rafles préventives contre le « vagabondage » se multiplient. Les journaux citent des statistiques affirmant que 36 % des auteurs d’agression sur la voie publique sont nord-africains. Même un journal réputé sérieux, comme Le Monde titre : « la criminalité nord africaine soulève un problème national » (16 septembre 1949). Point de vue que L’Aurore énonce en termes moins choisis : « Dans certains quartiers de Paris, l’Arabe est roi de la nuit » (5 novembre 1948). Les rixes entre Algériens et Français sont fréquentes. Le 6 août 1955, un locataire algérien est abattu par un hôtelier européen. Le 10 mai 1956, une véritable bataille rangée oppose des travailleurs italiens et algériens.
[...]
La guerre d’Algérie va profondément modifier la situation de l’immigration algérienne en France. Surexploités, constamment humiliés, les travailleurs algériens soutiennent massivement la lutte pour l’indépendance de leur pays car c’est aussi un moyen pour eux de défendre leur dignité. La fédération française du FLN compte 130 000 cotisants en 1961. Les débuts de la lutte armée en Algérie et les violences commises sur le territoire métropolitain débouchent sur une répression d’une violence sans précédent dans l’histoire de la République française. Mettant à profit la psychose des attentats, c’est une véritable administration coloniale qui est établie en métropole pour contrôler l’émigration algérienne, renouant avec les pratiques d’encadrement de l’avant-guerre. C’est à partir de ce moment-là que les Algériens deviennent la figure centrale, et même unique, symbolisant « l’ennemi de l’intérieur ». Un nouveau racisme émerge alors, au croisement de la stigmatisation de l’étranger et du colonisé. Ce processus est renforcé par le fait que l’immense majorité des émigrants/immigrants algériens qui vivent en France font partie du prolétariat.
Au lendemain de la signature des accords d’Évian, en quelques semaines (hiver 1962), une relation de type colonial s’est transformée en une relation d’État à État. La catégorie de « Français Musulmans d’Algérie » disparaît des nomenclatures officielles. Alors que le terme « immigré » n’était jamais employé auparavant par les fonctionnaires pour désigner cette population, car cela aurait signifié une sorte de reconnaissance implicite d’un État algérien, désormais il devient d’un usage courant. Tous les Algériens résidant en France sont alors traités juridiquement comme des « étrangers », sauf ceux qui ont choisi de redevenir français, ce que permettent les accords d’Évian. Ce nouveau mode d’assujettissement les place désormais au centre des négociations diplomatiques entre leur propre État et l’État français. Dans un premier temps, la libre circulation d’un pays à l’autre n’est pas remise en cause, mais la discussion se focalise sur la question du contingent des immigrés recrutés chaque année, l’État français s’efforçant de le réduire constamment. Les pouvoirs publics parviennent aussi à imposer l’obligation du certificat de résidence en 1968, ce qui leur permet de mieux contrôler les déplacements entre la France et l’Algérie. Il faut toutefois souligner qu’au cours de cette période de transition, les Algériens conservent un statut spécial plus favorable que la plupart des autres nationalités étrangères. L’importance de la question algérienne dans la vie politique française tient aussi, au rapatriement en métropole d’un million de « pieds-noirs » et d’environ 90 000 « harkis ».
Avec la fin de la colonisation, c’est donc le statut d’indigène qui disparaît. Mais d’autres événements vont contribuer aux transformations de la situation juridique des immigrants vivant en France. D’une part, l’application dans le droit français de la convention de Genève (1951) crée un statut de réfugié, permettant aux personnes persécutées dans leur pays de bénéficier du droit d’asile. D’autre part, la mise en place de la communauté européenne donne des droits spécifiques aux étrangers issus des pays appartenant à la CEE par rapport aux autres.
La population étrangère recensée en France avait progressé entre 1954 et 1962, mais à un rythme modéré (+ 500 000 personnes). Au cours des dix années suivantes (1962-1973), les flux migratoires s’accélèrent brutalement. Plus de trois millions d’individus (2 millions d’étrangers, plus un million de Français d’Algérie) arrivent dans l’hexagone. Entre 1962 et 1965, le taux d’immigration atteint un niveau que la France n’avait jamais connu dans le passé. Les violences perpétrées par l’armée française en Algérie, et les déplacements forcés de la population accélèrent l’immigration en provenance de ce pays. Entre 1962 et 1982, la population algérienne vivant en France passe de 350 000 à plus de 800 000 personnes. Le mouvement est encore plus net pour l’émigration marocaine (31 000 à plus de 440 000) et tunisienne (26 000 à 190 000). On assiste aussi au développement d’une immigration en provenance des autres pays africains (17 000 en 1962, 157 000 en 1982).
Cette période se caractérise aussi par un fort développement du racisme anti-algérien, alimenté par les nostalgiques de l’Algérie française. L’OAS, malgré son interdiction, conserve une certaine influence dans les milieux d’extrême droite, notamment en raison des amnisties dont ont bénéficié ses chefs. Ses membres prennent régulièrement pour cible les travailleurs algériens vivant en France. Entre mars et juin 1971, huit Algériens sont victimes d’attentats racistes. Le paroxysme de ces violences, qui touchent surtout le sud de la France, est atteint pendant l’année 1973, à Marseille. Là encore, c’est un fait divers qui sert de prétexte. A la suite du meurtre d’un traminot par un déséquilibré d’origine algérienne, des expéditions punitives sont organisées contre les immigrants. Des appels à la « ratonnade » sont suivis par le mitraillage de plusieurs foyers SONACOTRA et des bidonvilles. Au total sept personnes d’origine algérienne et marocaine sont tuées. Un très fort climat d’insécurité règne dans la population immigrée.
L’assassinat de Lounès Ladj, le 28 août 1973, abattu à la sortie d’un café, entraîne une révolte collective de la communauté algérienne. Une grève de plusieurs jours est organisée aux usines de La Ciotat. Elle s’étend ensuite à l’ensemble des départements des Bouches du Rhône et du Var. Quelques mois plus tard, en décembre 1973, Marseille est à nouveau le théâtre de cette violence raciste. Un attentat contre le consulat d’Algérie est organisé par le mystérieux club « Charles Martel ». Il fait quatre morts et douze blessés graves. C’est à la suite de ces événements que le gouvernement algérien décide de suspendre l’émigration en direction de la France. Au total, on peut estimer qu’entre 1971 et 1977, au moins 70 Algériens ont été victimes de crimes à caractère raciste en France.
Cette intensification de la haine à l’égard des immigrés est due aussi à l’exploitation qu’en a faite la presse, notamment les journaux d’extrême droite, comme Minute. L’exemple de « l’été rouge » de Marseille montre clairement que certains journaux locaux soufflent eux aussi braise sur le feu. Les titres des articles du Méridional sur ces événements se passent de commentaire : « Les immigrés attaquent » (20 juin 1973) ; « Ceux qui vont nous amener la guerre raciale » (5 septembre 1973).
|