Trail des tranchées, 32 km
Retour aux affaires après plusieurs mois sans dossard. Prépa marathon en cours, je borne 100km par semaine pour la première fois de ma vie. La course remplace à peu près une sortie longue. Je sens que j'ai de très bonnes jambes, très solides en tout cas, mais aussi beaucoup de fatigue accumulée. Qu'est-ce qui l'emportera ?
La veille, visite de Verdun. On se pose à la terrasse d'un charmant coffee shop, au soleil, sur un large quai en bord de Meuse, c'est trop mignon. On se dit que Verdun est beaucoup plus sexy que l'image qu'on en a. On enchaîne par une visite touristique menée par une guide locale. On monte les 73 marches d'un monument aux morts qu'on devra se taper en fin de course (les 5 derniers km sont en mode "trail urbain" ). Attention, on croit que c'est fini, mais il reste une volée sur la gauche ensuite ! Je me dis avec condescendance que c'est du pipi de chat, en pensant au LUT qui aura lieu le lendemain aussi. Puis on redescend par les ruelles et on retrouve le quai. Voilà, la visite est finie, ça aura duré 10 minutes. Finalement il y a plus d'échoppes abandonnées (150) que de coffee shops hipsters (1). Le soleil de barre, on se prend une méga drache, du vent, ça se calme, ça reprend, et le plus déprimant c'est qu'on annonce pire le lendemain matin, avec de grosses pluies entre 8h et 11h. Le départ est à 8h45.
Le lendemain, lever 6h ressenti 5h, on rejoint les navettes qui nous emmènent au front, enfin, au mémorial de Douamont, sur le champ de bataille de la bataille de Verdun. On est un vrai régiment, environ 1000 coureurs (autant pour le 15km qui part du même endroit plus tard, et 600 pour le 55 qui part du même endroit plus tôt). On débarque devant le cimetière géant et ses milliers de croix, c'est assez saisissant. Je ne sais pas si ça a un rapport mais tout le monde part pisser (côté fourrés, pas côté croix). On se met sous l'arche de départ, la bonne nouvelle c'est que le temps est toujours clair et sec, contrairement aux prévisions. Par contre il est évident que le terrain est bien boueux, avec ce qu'il a plu ces dernières semaines. Petite minute de silence pour nos arrières grands-parents, sous le regard de quelques hommes en costumes de poilus et quelques femmes en costumes d'infirmières.
Départ sans compte à rebours. Il y a un peu de monde devant mais ça commence par 1500 mètres route en descente, puis du chemin large, donc je peux me replacer sans souci. Ça part vite mais c'est pas fulgurant non plus.
Puis un petit fortin, et ça part en single. 25 km de single. Ça zigzag à gauche, à droite. Il n'y a jamais 10 mètres tout droit. Il n'y a jamais 10 mètres plats non plus, on descend dans des trous, on remonte. Le terrain est très accidenté, on se demande ce qui a pu se passer ici. C'est joueur, très, très joueur. Pour l'instant c'est glissant mais ça reste gérable. Enfin je tombe quand même 2 fois de suite (sur des appuis extérieurs jambe droite). Premier avertissement, ça me coupe un peu dans mon élan. Je tombe ensuite sur le cul, puis une quatrième fois où je me rattrape sur la main : la paume est râpée, j'ai du sang mêlé de boue jusqu'aux doigts. Mais bon je ne perds pas vraiment de temps, je me demande même si ça ne me fait pas accélérer.
Je me sens quand même un peu en difficulté sur les chemins glissants tortueux (95% du terrain) et je me fais rattraper et doubler plusieurs fois. Mais c'est drôle. Et assez émouvant, mine de rien, de penser à tous ces pauvres gars qui se sont faut exploser ou se sont congelés dans ce bourbier infâme. On traverse régulièrement des ruines, des monuments, des bunkers, des tranchées reconstituées... Je cours derrière un mec, et en longeant un énième fortin on trouve une rubalise qui a l'air de barrer le chemin. Mais comme elle est à moitié détachée, c'est pas clair, si ça se trouve c'est pour baliser tout droit. On s'arrête, on hésite, on voit d'autres balises sur la droite. Mais à nouveau un embranchement pas clair. Un petit groupe s'est formé derrière nous, et un mec dit "j'ai la trace sur ma montre, c'est à droite !". On part à droite. 50m plus loin, il change d'avis "ah non, c'était à gauche". Demi-tour, et je me retrouve en queue de groupe, au moins 12 devant moi. Bon c'est pas grave, de toute façon je suis pas au top sur ces chemins, ça ne fera pas de mal de temporiser un peu.
Les kilomètres passent dans les bois, toujours ces singles qui tournicotent, juste de temps en temps quelques portions de larges chemins. Le groupe s'est dispersé, j'ai un peu doublé, je me suis fait doubler, je me sens bien. J'ai encore les jambes solides. J'ai un effort sur l'alimentation (pâtes de fruit, fruits secs, barre D4). Je bois aussi, la soif j'essaye de l'étancher. Au passage, il y a eu 2 mini averses, les conditions climatiques sont parfaites, finalement. On ne ressent pas le vent, bien à l'abri.
Vers le 20ème kilomètre, on croise quelques routes et pas mal de spectateurs. Ils nous disent "courage !". Roh ça va franchement, il reste 7km avant la ville, c'est presque fini. Puis un gamin posté avant un virage montant nous dit "attention ça glisse !". Sans blague. Ah mais oui dis-donc, c'est de la vraie bouillasse là. Ça passe de justesse en sautant la bosse, mais je comprends qu'on entre dans la partie difficile. C'est vraiment TRES boueux, ça devient très dur de courir. Changement de stratégie quand ça va tout droit : on oublie les côtés du chemin, impraticables à cause du devers, et on passe au milieu de l'ornière. Si ça descend, méthode snowboard. Mais si ça tourne ou si ça monte, c'est le bordel. Je suis désarticulé et ridicule, j'espère que c'est pareil pour les autres. Souvent je dois passer les virages en marchant (même à plat). Quand ça monte (on parle de bosses de 2 mètres, c'est pas le Grand Col Ferret), passer à côté du chemin peut aider. Il y a une vraie montée, la seule du parcours (40, 50m peut-être ?), qui demande pas mal d'abnégation pour réussir à la passer.
Ça dure bien 3-4 kilomètres comme ça, archi-laborieux, avant de redevenir vaguement praticable. Enfin on peut allonger la foulée, mais ça reste glissant, d'ailleurs je me vautre sur le dos. Il y a un gars que je rattrape très lentement, mais un autre me double. Nouvelle portion roulante, excellente, je n'ai plus personne devant et j'essaye de maintenir la distance avec un mec qui a l'air bien en jambes derrière.
Ça remonte très légèrement et je rattrape vite le mec de devant, avec qui on a fait un peu de yoyo. Il ne reste plus que la descente sur Verdun, un bon kilomètre. Je passe devant, il me demande si je descends bien, je dis "oui" d'un air assuré. Le début de la descente est parfait, assez rocailleux pour pouvoir envoyer un peu. Mais très rapidement la boue revient. Des virages, du devers, je patine, j'arrive à rien. Le mec me rattrape, je tombe deux fois de suite devant lui. Il se moque de mes chaussures, je le laisse passer, ainsi que le mec en jambes qui arrive lui aussi. Comme ça je peux terminer la descente tranquille, sans avoir trop la honte. J'y vais comme je peux, tout doucement, et quand ça débouche en bas je vois au loin le mec du yoyo, facile 300m devant... L'autre est hors de vue.
Mais c'est pas grave, on arrive en ville y je suis content. Chic, du bitume ! On m'annonce 14ème, ce qui me surprend, j'aurais dit 25 ou 30... J'ai encore de très bonnes jambes et je peux bien relancer dans les rues. On arrive en bord de Meuse, il y a quasi 2km sur les berges. Parfois vent de dos, parfois vent de face. J'en vois 3 devant, assez loin. Mais je les grignote un peu. Voire beaucoup. Et je commence à me dire que je peux les troncher.
À la fin de la portion de berge, ils n'ont plus que 100-150 mètres d'avance et on se croise pour monter sur un pont, le mec du yoyo me fait un signe amical. Mon espoir, ce sont les fameux escaliers, qui arrivent juste après le pont. Je les vois marcher, plus ou moins gaillardement. Moi je les cours 2 à 2 sur l'élan et grille celui des 3 qui était à l'agonie. Je bénis l'entraînement LUT de ces 10 dernières années. En haut, je suis sur les talons des deux autres que je rattrape dans le faux plat qui suit. M. Yoyo me complimente sur ma forme, je le remercie avant de le lâcher. On arrive sur la fin, je relance toujours énergiquement, et je vois même le top 10 se rapprocher rapidement. Mais je suis un peu court, il finira 8 secondes devant.
2h47 pour 32km. Ça s'était gagné en 2h13 l'an dernier (sec), 2h31 cette année ![[:tinostar] [:tinostar]](https://forum-images.hardware.fr/images/perso/tinostar.gif)
Plus tard je me rendrai compte qu'à part les 2 premiers, c'est même assez serré. Bon le niveau n'était pas dingue.
Bilan : très bonnes jambes, bonne endurance, mais quelques difficultés techniques dans la boue 
Le parcours est absolument fantastique, par temps sec ça doit être du plaisir en barre. 25 bornes de singles non stop en forêt ! Et ludiques de chez ludiques. En VTT ça doit être l'éclate aussi. Mais avec de la boue c'est moins fun. Et dire que j'ai ouvert la voie... Une pensée émue pour les 1000 qui sont passés après moi, sur un terrain de plus en plus labouré. Et les 600 du 55km. Et les 1000 autres du 15, plus les randonneurs (les vrais). Tout le monde n'a pas kiffé l'expérience
Et puis une pensée aussi pour les X milliers de mecs sur les ossements desquels on a joyeusement couru, marché, glissé. Je sais qu'il y a débat sur la moralité de cette course sur le champ de bataille (organisée par la mairie et le mémorial, je crois), personnellement j'ai trouvé ça assez émouvant
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J'aurais voulu être un businessman