Prologue
Printemps 2002, le soleil brille sur la grise capitale, Nyar prend possession de son nouveau clapier insalubre logement parisien grand standing de 30m² digne de son statut de jeune cadre dynamique d'une boucherie grande société de service par le truchement d'un emprunt à TEG fixe de 1200%. Les négociations ont été dures avec l'usurier, mais finalement, les pâtes de chez ED au goût typique de carton d'emballage, c'est pas si mal à la longue.
Nyar est courageux, il se serre la ceinture en rêvant à des jours meilleurs que les futures augmentations promises par ces managers laissent envisager.
C'est sûr, c'est pas la fête tous les jours (jamais en fait), il a peu de contacts en dehors du boulot - qui lui prend 14h par jour hors transport - il sort à peu prêt aussi souvent que les billets de 100£ à la messe d'Edinbourg et le seul numéro enregistré dans son Mobicarte est celui de sa Môman adorée ainsi que celui de son (ex)chère et tendre qui le rappellera sûrement un jour malgré les mots définitifs échangés sur un quai de gare de province un soir d'hiver.
Qu'à cela ne tienne, la première prime tant attendue est arrivée (vu la taille elle a du s'user en route) et voilà notre héro en route vers Montgallet prêt à se faire enfumer conseiller par l'élite technologique de la vente sino-européenne pour l'achat d'un GRÖPECE et d'un modem qui compléterons habillement la déco intérieur feng-shui à base de lit de camps, cartons-table et piles de BDs.
Bienvenue dans l'ère du cyberspace à domicile (parce que bon au boulot, ça rame), du haut débit (non garanti FT), des meuhporgues et des branlettes-coca sur fond de topic Gif animés.
5 ans ont passé...
Revoilà notre brillant protagoniste, il est maintenant auréolé du titre de consultant senior, c'est un piiler de l'équipe (c'est son manager qui lui a dit lors de son entretien annuel avec 6 mois de retard) . Son lieu de vie n'est pas en reste non plus, après moult investissement dans l'ameublement design suédois, ravalement au karcher, décrassage des coins au Cif crème et autres transactions sur le grey market de la revente de puces Intel, le résultat est plus que correct.
Socialement aussi, il s'est lié d'amitié avec sa voisine de palier, un expatriée gironde d'origine commune avec les précédents meubles design dont il s'occupe des plantes, du courrier et du chat quand elle part à l'étranger en mission pour l'ONU pendant 6 mois cartographier des camps de réfugiés dans les pays en guerre pour un salaire de misère (1 misère = 80k€ non imposable en langage diplomatique). Mère Théresa ferait pas mieux. Le courant passe vraiment bien, elle pense toujours à lui ramener un petit souvenir typique local, souvent alcoolisé, souvent consommé le jour même, de ses nombreuses pérégrinations.... un jour peut-être, si elle finit par se fixer, lassée des contrées lointaines pleins d’anecdotes, d'ici 5 ans, peut-être 6, y'a moyen de tenter l'ouverture, se dit-il.
Mais tel Batman, consultant successfull le jour, Nyar se transforme le soir en "Nanazareth, premier démo au kiki-meter européen de War of Worldcraft©®" que les guildes du monde entier de France s'arrachent pour sa maîtrise du Theorycrafting (et pis un peu aussi parce que c'est le seul du serveur à comprendre ce qui est écrit en anglais sur les sites de Roxxors aux US et que même il peut poser une question sur le forum US sans se faire accueillir par un "Fuking french faggot, go eat shit and smile" assorti des 6 mois de Ban réglementaires).
Or donc, un soir (comme tous les autres depuis 5 ans), notre fier démoniste et sa cohorte de followers (dont au moins 2 goldsellers chinois et un coréen qui s'est gourré de serveur) débattant de "l'intérêt ou pas de poser de 3 ou 4 burn avant de spam incinerate en P3 avec le bonus full T6", notre fier démoniste, disais-je, perçois le cri de détresse d'un collègue fort mal en point requérant de toute urgence une zélée assistance
- Nounette says : Mais merdeuh de cul de Kobold de mes deux, je me suis encore fait pownzor par Lardeur
'/who Nounette
'Nounette - No Guild - Demoniste humaine, niv 3, 90-60-90 pareil pour la succube'
'aka : encore un ado prépubère qui fantasme sur les fesses rebondies de la succube, putain de serveur roleplay des mes c...
- Nanazareth says : Rassurez-vous gente dame, Moi, Nanazareth L'Ultime vais vous débarrasser de ce péril en moins de temps qu'il ne faut pour dire 'Furie de l'ombre'
Aussitôt dit, aussitôt le monstre fut défait.
- Nounette says : Merci m'sieur, c'est rare les démonistes de votre rang venant en aide à un pauvre ère comme moi /bisous
Surpris par cet excès de politesse (et l'absence de faute d'orthographe flagrante, ainsi qu'une demande express de renflouer ses finances à grand coup de péhos), le grand démoniste décida de prendre Nounette sous son aile afin de lui enseigner les secrets les plus sombres des arcanes démoniaques. Nonobstant le fait que l'extension c'est pas avant 6 mois et que cela ferait quelqu'un à qui parler pendant les séances de pêche au gros et bourrage d'orcs de la faction d'en face.
Rapidement une franche camaraderie teinte de respect - et de blagues sur les taurens sous la douche - s'installe et la petite Nounette devient vite connue et reconnue comme "Nounette la déboyauteuse" guidée par les conseils expert de son mentor. Elle est presque son égal et elle devient digne de porter les anciens atours de son mâitre (oui les démos mâles ça porte des robes et je vous merde, c'est viril). Rapidement, il est évident que le contact déborde du cadre du serveur et les mails fusent (ainsi que quelques bon milliers de powerpoints de calendriers Pirelli, Aubade, William Saurin et de recueils des meilleures blagues de Goebbels). Nanaz a trouvé son double viril en la personne de Noun, le bonheur chie des angelots roses à chaque coin de rue, il sera bientôt temps de passer au stade ultime, à savoir, le serveur vocal de la guilde.
Noun, t'es co mon con ?
frrfrrrrrfrrr
attends, bouges pas ma couille, je monte ton volume
eh.. euh.. Nanaz, tu vas bien ?
ouais très drôle, passe moi ton frère tu veux
non mais c'est moi Noun, la déboyauteuse, tout ça, tout ça
....
et euh, sinon, t'as tes billets pour la convention en juin ? Parce que moi j'y vais et je m'étais dit qu'on pourrait se voir...
ouais, ouais, en juin, ouais, tu viens.. euh.. les deux jours ?
oui et pis comme c'est pas donné avec le train et tout, je me suis dit que tu pourrais m'héberger non ?
...
qu'est-ce que tu en penses Nanazounet ?
bien sûr pas de problème.
et pis y me faudra une photo pour qu'on se retrouve le premier jour parce que y'aura plein de monde, je t'envoies la mienne
...
*vous avez 1 nouveau message*
euh, j'ai pas de photo là sur moi, j'en fais une vite fait et je t'envoies ASAP. Allez, @+ dans le bus !
une webcam pourrave @ 2Eur :
avec Mastercard
un sourire de winner @ 2Eur aussi :
avec Mastercard
une photo de tueur en série :
ca n'a pas de prix.
Il y'a des choses qui ne se photoshoppent pas, pour tout le reste il y a Mastercard.
*message envoyé*
We need to hurry up, RUN !
Jour J - 3 semaines
- état de l'appart : collec de 5 ans de boîte de pizza incrustée dans le lino
- état physique : prisonnier des FARCS
- moral : abyssal
- communication avec Noun in-game : as usual
- communication avec Noun by mail : incoming !
Jour J - 2 semaines
- état de l'appart : collec de 5 ans de boîte de pizza désincrustée du lino, changement de lino en cours, pots de peinture achetés
- état physique : a vu un coiffeur
- moral : pierre richard
- communication avec Noun in-game : ca flirte
- communication avec Noun by mail : avalanche lyrique
Jour J - 1 semaines
- état de l'appart : lino impeccablement ciré, peinture refaite, draps/llinge de maison propres woolite senteur lavande, bougie parfumée, cave à vin remplie, boites de préservatifs senteur lavande ton sur ton.
- état physique : séance chez le barbier like a sir
- moral : we can do it
- communication avec Noun in-game : int -18
- communication avec Noun by mail : int -18
Jour J-1
L'appart est nickel, JE suis nickel, une sorte de fusion hormonale et physique entre George Clooney et Martin Sheen. I AM UNSTOPPABLE.
Jour J
Bon j'ai pas dormi de la nuit, de toute façon ça aurait froissé ma tenue stratégique Geek-Chic, j'ai écouté du Cocciante en boucle - avec un peu de Reign in Blood au milieu quand même. Je suis 2 heures en avance sur place au milieu d'une horde d'Otaku décérébrés. Je pense à Shawn of the Dead. Je grille mon forfait SMS en traçant un plan exact au pigeon prêt de mon emplacement actuel en ASCII art. Je grille aussi un paquet de clope. Et une boîte de tic-tac. L'heure H arrive. J'en peux plus, j'ai les mains moites, je me pose des questions, pas les bonnes.
Elle est en retard. Et si elle était pas venue. Et si elle avait changé d'avis. Et si t'avais fait une photo correcte, abruti. Et si elle vient pas, t'auras pas l'air con ce soir tout seul au resto péruvien où t'as reservé. Et si t'avais rêvé tout ça. Et si c'était un gros barbu vosgien qui s'appelle Gunther en train de se foutre de ta gueule avec son caméscope en ce moment même. Et si..
Et si c'était bien ELLE que tu vois en train de fendre la foule dans ta direction. Et si t'allais à sa rencontre. Et si t'oubliais pas de sortir ton sourire n°5. Et si tu la prenais dans tes bras pour plus jamais la lâcher. Je l'embrasse. Sur la joue... Je la repose. Elle effleure le sol comme une danseuse orientale jouant de sa robe comme un voile de satin d'un harem des milles et une nuits. Elle tend la main avec la grâce d'une princesse autrichienne et tire de la foule... un truc. Un truc grand, brun, ténébreux, une espèce rare de gothique-surfeur au sourire jovial à aveugler le télescope Hubble.
- Je te présente Wolfram, il joue avec nous sur les Sempiternels, on a fait une IRL la semaine dernière avec la guilde, c'est marrant, il habite pas loin de chez moi
Je lui tends la main, machinalement, sourire n°3 de facade. Je penses un instant à lui broyer la main et lui éclater la tronche sur le bitume avant de faire passer ses restes ensanglantés sous le tram.
- Alors c'est toi le célèbre Nanazareth, je suis super content de te rencontrer, ils ont pas arrêté de parler toi à l'IRL !
Merde. Il est sympa ce con. Du coup c'est plus éthique de tenter le passage sous le tram.
La journée passe dans un vague brouillard, elle est là, elle virevolte, elle s'amuse, elle me sourit parfois, elle l'embrasse, lui, beaucoup. Moi sourire de facade, faux intérêt pour le monde extérieur, intérieurement chaque cellule de mon corps alterne rage et désespoir que seul le dernier des Mohicans à du connaître à son heure.
Le soir arrive, en deux sourires à la serveuse, le bel éphèbe nous arrange le coup et on arrive à avoir 3 places dans un resto pourtant bondé. Je bois. Beaucoup. On discute, on papote, on rigole même aussi. On rentre chez moi. Mon appart, tout beau, tout propre était pas prévu pour 3. Je leur laisse. Je vais dormir chez ma suédoise. Avec le chat. Je pleures aussi. Beaucoup. Ils ont aimé mes bougies parfumées, mes vins colombiens, mes draps en coton égyptiens. Il me manque 3 capotes dans ma boîte.
Epilogue
Le lendemain, je prétexte avoir pris froid, trop bu, fatigué, pas bien et je ne les accompagne pas pour la deuxième journée.
J'efface mon personnage, mon compte, le jeu sur mon disque.
Je commande une pizza, il me reste un chianti.
Ma voisine vient de rentrer.
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Don't fuck me, I'm anonymous.