l'Antichrist a écrit :
Intéressant mais bien trop court jeune homme ! Seul un être libre, même dans la fièvre de la passion, peut "faire le mal" sans y penser, innocemment, parce que la force en lui doit nécessairement s’épancher, parce que la recherche du plaisir s’accomplit dans l’immédiat et dans le sens de la vie. C'est en effet la volupté douloureuse de la tragédie que de savourer et chercher à boire jusqu’au bout avec une ardeur secrète le philtre de la grande Circé, « cruauté » ? Car la cruauté est première, on peut la déceler à l’origine de toute culture si raffinée et si humaine qu’elle se croie ou se veuille, jusque dans la pitié tragique et le sublime du sacrifice expiatoire du Christ. Le fondement judéo-chrétien de nos valeurs morales est celui de la dette irrémissible reversée au débiteur et que celui-ci paie par la souffrance de la morsure de la « mauvaise conscience » exigée par un dieu compatissant estimateur de notre souffrance mais toujours insatisfait. Le Grand Amour chrétien accomplit le retournement de la cruauté vers l’intérieur, il est l’esprit de vengeance devenu ressentiment, état d’esprit du troupeau en proie à un délire de la volonté dans la cruauté mentale.
Votre "guide" est donc un grand séducteur ! Mais sa "séduction" est foncièrement ambiguë !
Il peut s’agir de la fascination qu’exerce la figure du maître sur son public décadent, malade de ses instincts devenus anarchiques (lors des périodes troublées de l’histoire), qui se reconnaît en lui plus ou moins inconsciemment et dont il attend et accepte la domination sous la forme d’un changement de direction de la violence qu’il subit (mal de notre époque "sécuritaire" ). Bien sûr la séduction est partout, dans toutes les métamorphoses de la vie, dans les charmes multiples de la beauté, dans l’attrait de la féminité, parce que la vie elle-même, comme une femme que l’on désire, est apparence, masque, tromperie consciente ou non, volonté de mensonge. Mais la force de séduction du maître ne peut l’emporter par elle-même si elle n’agit pas sur un instinct décadent devenu grégaire, l’instinct du troupeau, que celui-ci prenne la forme d’un processus psychologique général d’identification à l’autre, d’une "volonté d’égalité" (qui est une forme intellectualisée dans l’idéal démocratique) ou de "l’amour du prochain" (issu du Grand Amour chrétien). La séduction du maître, de type "socratique", est celle du médecin, du sauveur, du "messie" (d’où son exploitation dans le domaine politique: force du pouvoir sacré, "pouvoir charismatique" du guide inspiré conducteur des peuples) qui, au désordre des passions, à la maladie d’une existence en acte, se faisant, s’inventant à chaque pas, substitue la solution stable et prévisible d’une nouvelle tyrannie, la maîtrise de soi par la raison, intellectuelle et morale : suprême cruauté que celle du maître qui consiste à intérioriser la violence que la raison morale condamne, à la retourner contre soi dans le "sentiment de la faute", les "remords", la "culpabilité". Il suffit de lire ici même les lamentations de uns et de autres... Saines lectures !
Mais le "méchant" qui séduit (et pas seulement par son physique), c'est aussi celui qui a le sens de la distance, le solitaire qui voit partout entre les hommes des différences de hiérarchie, de degré, d’ordre, qui fait des distinctions et s’arrache ainsi à la plèbe, à la populace, au troupeau ! Ce "méchant" plaît parce que sa "méchanceté" n’est pas celle de l’esclave qui se venge, de l’homme du ressentiment, méchanceté qui suppose la conscience, la "mauvaise conscience", la ruse et le calcul, la jouissance des souffrances, non seulement d’autrui, mais aussi, dans l’idéal ascétique, des souffrances infligées à soi-même (on peut voir l’exemplification de l’impératif catégorique kantien dans les leçons de morale que chacun ici donne aux autres...).
Mais avez-vous tous la liberté joyeuse, lumineuse, du "méchant" de coeur, à l’opposé de la rigueur morale du vrai "faux méchant" inquiétant et sombre ? Etes-vous vraiment tous au-delà des exigences d’une raison judéo-chrétienne adhérant à l’illusion du bonheur, fondant la morale sur le sentiment de pitié, sur son ascétisme et son abnégation du vouloir ?
La liberté dont je parle se trouve dans l’acte créateur, dans l’effort vital de l’enfantement, aussi bien selon l’âme que selon le corps, mais toujours dans l’ambivalence, loin de toute forme d’optimisme, y compris darwinien. Au contraire, c’est en reconnaissant un pessimisme de la force (cf. Nietzsche), que l’on peut donner à l’amour tout son sens. Si l’amour émane de l’égoïsme déclinant de l’individu narcissique à l’horizon étriqué, de l’atome grégaire de la civilisation occidentale, alors c’est la force du troupeau qui triomphe encore et toujours et le darwinisme social, que beaucoup défendent, et qui situe la condition du progrès dans toutes les formes de concurrence, y compris sexuelle, ne promet que la victoire des faibles, des malades, des médiocres, c’est-à-dire des plus nombreux ! Cet amour n’est pas celui de l’égoïsme sain qui ne cherche pas à perpétuer le monde ancien dans la normalisation des individus par la naissance et par l’éducation. L’avenir n’est pas dans la répétition du même, dans le refus du devenir qui doit intégrer le passé tout en le prolongeant, mais au contraire dans l’effort de civilisation pour laisser apparaître des individualités, à la fois exceptionnelles et accidentelles, a-normales. Ainsi, la douleur de l’enfantement n’est pas dans l’effort pour produire quelque chose, effort qui suppose toujours un choix, une préférence dont la valeur consiste moins dans ce qui est "désiré" que dans ce qui est "désirable" selon un environnement moral déterminé, mais dans le courage d’affronter l’avenir en s’opposant à la puissance collective, en s’échappant de la civilisation aliénante dans la culture. Si l’amour est une sélection à la Darwin, c’est parce que Darwin à généraliser et transposer dans la nature des pratiques proprement humaines : l’amour de l’individualiste sain est un anti-darwinisme parce qu’un darwinien ne veut pas voir la volonté de puissance à l’origine de la décadence, dans le refus de la nature, des différences et des inégalités qu’engendrent la vie. Au-delà d’un libre-arbitre qui n’est le plus souvent que le refuge du pire des conformismes sociales, celui qui nous fait croire en notre liberté alors qu’il nous attache aux phénomènes de mode, aux habitudes de consommation et à toutes les idéologies collectives, l’amour qui a la passion de la vérité parce qu’il est toujours plein de courage et de vie, éternel, c’est-à-dire pauvre en satisfactions complètes ou durables, mais riche d’aspirations, ni absolument ignorant, ni absolument savant (car il n’y aurait alors en lui nul désir de savoir), mais curieux et vraiment "philosophe", c’est-à-dire conscient de son ignorance, un tel amour est créateur : désir sans manque, il ne convoite pas une vérité déjà là, cachée et réclamant qu’on la découvre, mais nous incite à nous dépasser nous-mêmes pour donner au monde quelque chose qui ne s’y trouve pas et dont celui-ci n’a pas (encore) besoin. L’esprit libre qui, sans faire abstraction du devenir auquel rien n’échappe, donne à sa création un certain caractère d’éternité, c’est-à-dire enfante, non dans la laideur, la difformité ou la stupidité, mais dans le beau et le bon, celui-là retrouve son lien avec l’univers, se re-naturalise sans tomber dans les fantasmagories idéalistes des religions ni dans l’hyper-conscience scientifique. Bref, la procréation ne peut avoir de sens, dans le corps comme dans l’esprit, que si elle est le surgissement, fragile et improbable dans sa solitude et sa nouveauté, d’un être différent grâce auquel la vie peut surmonter l’épreuve de l’épuisement ou de la décadence pour retrouver un nouvel élan.
Il faut que vous abandonniez le fantasme de la fusion avec sa moitié qui fait de l’amour un désir naturel d’union. Issu du mythe d’Aristophane dans le Banquet de Platon, l’amour proviendrait du sentiment d’inachèvement, d’incomplétude et de manque, il viserait à rétablir l’unité primitive. L’amour rappellerait notre mutilation originelle, notre privation d’être et tout à la fois nous porterait à l’effacer : "L’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine". Au contraire, l’amour est mise en relation, c’est-à-dire séparation et relation, de deux singularités qui se rencontrent au hasard, selon les aléas de la vie et des activités, et doivent créer ensemble un espace nouveau où ils peuvent se donner l’un à l’autre en étant modifiées, transformées, voire transfigurées par ce processus. Mais ce phénomène culturel d’acceptation du hasard de la rencontre, non seulement implique l’affinité, l’inclination réciproque, une affection naturelle contre laquelle le choix arbitraire ne peut rien (c’est ce que veut traduire l’expression "trouver chaussure à son pieds" ), mais surtout il est l’expression même de "l’amour de soi", condition de la pitié naturelle qui nous pousse à aimer en autrui d’autres nous-mêmes et nous incite à l’indulgence et à la compassion. Amour de soi et pitié sont naturels et fondent ce que la société doit réaliser, ce qui est propre à l’homme et le caractérise éminemment ! Nous ne sommes donc pas fait pour la solitude si bien sûr l’amour de soi ne devient, ni narcissisme, ni amour-propre. Comment aimer sincèrement une personne si l’on ne s’aime pas soi-même ? Mais, plus fondamentalement encore, l’amour qui unit deux êtres est la condition d’accès au bien car c’est en voulant le bien de l’élu, en le cherchant avec lui, que nous devenons véritablement des hommes, que nous enfantons l’œuvre de notre vie, nous-mêmes comme fin.
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