Petit CR des familles
: Belgian Coast Walk 2022 - 80km
Evènement pour lequel je me "préparais" depuis presqu'un an; j'avais ce rêve de me dire "un jour, peut-être, je saurai faire "ça"". Je m'étais préparé physiquement il y a quelques mois, j'avais commencé un petit peu à suivre une pente de plus en plus croissante dans mes durées et mes intensités puis, avec des changements professionnels récents, ça a été la course à l'échalotte et l'impossibilité de pouvoir vraiment faire un entrainement dédié. Tant bien que mal, je m'efforçais de maintenir un minimum de forme (vélo elliptique, salle...)
Face à la date qui se rapprochait, je n'avais plus que deux choix: y aller au culot ou au mental. Je savais que 42-50km j'en étais parfaitement capable sans vraiment de séquelle. J'étais convaincu d'arriver jusqu'à 60 sans difficulté mais peut-être en souffrant.
L'inscription était payée, les logements réservés, bref, plus le choix
. Et comme disait Madame: une fois arriver à 60 (un record pour moi), j'aurais de toute façon déjà gagné la partie.
Départ: 5h11 à Knokke-Heist
Nous partons un peu en retard de l'appartement loué à Knokke où nous avons royalement dormi environ 5heures, le temps de se faire les 5h de train juste après notre sortie du boulot vendredi soir. Je fais le 80 avec une amie traileuse; ma compagne fera sagement le 42km et démarrera donc plus tard.
Km 0-38
Tout se passe sans trop d'encombre, nous avons un bon rythme, probablement un peu trop bon. Nous tournons autour de 6km/h et passons notre temps à remonter la file des gens qui ont démarré avant nous, probablement au début du timing de départ autorisé (4h30).
Sur le coup de 11h, une bonne fringale se déclenche, moi qui ne mange "jamais" pendant une rando. J'engloutis du sucré, ça ne passe pas, je sens que ça ne va pas le faire. Je ne sais pas quoi faire. Je tombe sur un paquet de TUC que je m'engouffre un à un en marchant au même rythme et en expliquant aux gens qu'il n'est jamais trop tôt pour l'apéro
.
12h05
Une fois arrivé au kilomètre 38, le 2 ou 3e ravitaillement nous attend à l'hippodrome d'Ostende, qui servait avant de départ pour le 42km. Nous y sommes ravitaillés avec soupe, sandwiches, eau. Nous nous arrêtons quelque peu pour les pauses biologiques réglementaires, sortir les pieds des chaussures. Il fait plein soleil, sans faire trop chaud, c'est agréable et nous sommes toujours en bonne forme.
Je reçois une message de mon ami kiné (ultra-trailer), qui aurait dû être de la partie (en me tirant par la barbe) et qui m'encourage en espérant que je suis environ à la moitié. Ca tombe bien, j'en suis pas très loin; tout semble en ordre.
Nous repartons et c'est là que la "grande aventure" commence; c'était de la tarte pour le moment, c'est là qu'on va commencer à se tester.
Nous avons relativement bien aimé le tracé sur cette première moitié même si les passages bétonnés en ville ne nous ont pas franchement emballés. On a quand même eu l'occasion de passer par de très jolis coins et l'organisation est, comme toujours sur les évènements AG, très bonne. On se sent portés par de bonnes ondes.
14h56
Arrivée à Westende pour 53km, pour un ravito complet avec toilette, "vrai" repas (salades de pâtes & co). Mais je ne prends plus aucune nourriture; depuis 10 km mes intestins me font mal (légèrement) à chaque pas et je commence à rationner ma prise d'eau de peur de finir en vrai thru-hiker du PCT
Je me dirige vers ls toilettes; rien ne sort à part un immonde pet qui fait rire anonymement toute l'assemblée dans les chiottes, je suis fier de mon méfait, je me relève, "ah ! Mes mollets commencent à dire non".
On se pose dehors sur un banc car la collègue commence à vraiment avoir besoin de se poser. Dès que je m'assois, j'ai l'impression qu'un interrupteur se déclenche et que mes jambes "freezent" d'un coup en se rigidifiant. Sensation pénible quand je me relève, j'ai l'impression d'avoir des jambes dures comme de la pierre. La collègue me rassure en m'indiquant qu'il faut s'y remettre et que ça passera, on verra.
Kilomètre 60
Au kilomètre 60, le physique et le moral de la collègue ne sont plus là. L'humeur change. Moi, physiquement ça va "encore" et le moral est toujours au beau fixe; j'ai atteint mon objectif et, pour moi, la partie est finie tant que je ne finis pas dans un fossé; je n'ai plus qu'à enchaîner les kilomètres et atteindre mon but pour finir en beauté. C'est que je le veux mon beau t-shirt de finisher et ma médaille, merde quoi
.
Kilomètre 65
Le moral est toujours très bon mais mon physique commence à lâcher. Le rythme réduit très nettement; on le voit d'ailleurs sur ce graphique:
Ma collègue commence à parler d'abandonner depuis quelques kilomètres; je ne la sens plus très lucide sur la chose alors qu'elle est bien plus entraînée que moi physiquement (mais pas forcément pour ce genre d'épreuve, certes). Par un pseudo-tour de passe-passe psychologique, je la convaincs de rester au moins jusqu'au kilomètre 70 et de voir ensuite, ce qui semble fonctionner. Mon but est de l'emmener jusque là et d'ensuite lui indiquer qu'il sera plus simple de finir que d'abandonner
.
18h22 - Ravitaillement Coxyde 68km
Nous arrivons au dernier ravitaillement, et cela c'est un marqueur important. On sent les mines fatigués des marcheurs; mais toujours avec l'envie de poursuivre. Les pauses semblent plus longues. J'aurais préféré ne pas m'arrêter pour ne pas repartir avec des jambes de pierre. De plus, je soupçonne d'avoir quelques ampoules mais je pense que c'est mieux de ne pas trop s'en préoccuper pour le moment; j'ai peur de sortir mon pied des chaussures pour ne plus pouvoir l'y remettre si ils gonflent.
Nous nous arrêtons un moment; il y a du café (que je rêverais de boire mais que je ne peux plus, ordre du médecin) et j'engouffre tout de même deux petites tartelettes aux riz (spécialités belges et du nord
) et je remplis les gourdes avec l'optique de me dire que c'est bien la dernière fois avant le finish. Plus que 12 kilomètres mais cela va être long.
Physiquement, mon état "empire": ma main gauche enfle depuis un moment (mais pas la droite, allez savoir) ; rien de gênant mais je ne sais plus fermer le poing et mes mollets sont durs comme de la pierre. Mes cuisses ont travaillé mais résistent très très bien (j'y suis naturellement assez musclé). Post-course, je lirai qu'il s'agit probablement de rétention d'eau due à l'effort intense du corps qui se concentre à fournir le matos là où on le demande en délaissant d'autres fonctions moins vitales.
Nous repartons, doucement mais sûrement. La suite du tracé sera plutôt urbain résidentiel; plus nous nous rapprochons, plus nous croisons du monde sur les différentes digues ou quartier. Certains nous demandent ce qu'est la course à force de voir du monde passer avec les mêmes accoutrements et cartes de course. Les gens au courant commencent à nous féliciter; probablement en lisant la douleur et la souffrance accumulées, mais encaissées, sur nos visages.
Mentalement, je suis toujours là. Physiquement, je suis parti. Mais je fais abstraction. Je me pose souvent la question de ce qui me motive à avancer, à mettre un pas devant l'autre. Au-delà du défi sportif, au-delà du dépassement de soi-même, c'est la possibilité de se retrouver soi-même et de savoir ce qui me fait avancer; l'envie de progresser, l'envie de me pousser, l'envie de finir et de réaliser un projet prévu de longue date (et je veux mon putain de t-shirt de finisher, j'insiste
) .
A défaut d'arriver à manger quelque chose, je bois régulièrement de petites gorgées de boissons isotoniques; elle m'apporte un peu de calories en plus de m'hydrater. Ca ne peut pas faire de mal.
Je me rappelle cette première semaine à l'UCPA dans le Verdon; parti avec ma b*** et mon couteau avec du matériel non adapté. Je me rappelle cette semaine de souffrance à sentir les coutures de mes sous-vêtements, à me blesser à chaque orteil et à sentir chaque cailloux pendant 5 jours. Et pourtant j'ai adoré la randonnée montagne et je n'ai plus jamais raccroché. Je suis toujours là et je veux avoir quelque chose à raconter de positif, une évolution. Je repense à là où j'étais physiquement et en rando il y a 2-3 ans. Je me dis que je rigolerais bien relisant mes questions et mes interrogations du topic.
Quel parcours et, en partie, grâce à vous ! En tout cas, pas de scoots ici
On avance, on résiste, les derniers kilomètres sont longs, durs et difficiles. Ma compagne m'envoie sa photo près d'un panneau que je pensais annoncer les 10km; je suis content, elle va finir et peut-être qu'on la rattrapera d'ailleurs, mais je n'y crois pas trop. Je réaliserai d'ailleurs ensuite que c'était le panneau de 5km qu'elle avait pris en photo.
Nous sommes proprement hallucinés par la qualité de certains participants. On se fait mettre de sérieuses piles par des seniors de 60+ qui nous dépassent dans un rythme soutenu et maintenu; probablement celui que nous avions au début et que nous n'avons pas su garder. Ca sent l'entraînement vu le palmarès sur les sacs-à-dos.
Au final, je suis content pour eux et je suis content pour moi. Je ne suis pas là pour la compétition, sauf avec moi-même. La seule existence même de ma participation me satisfait, pour autant que je ne la bâcle pas. Je pense aussi à tous ces gens qui croient en moi et qui me suivent via le tracking de puce. Je ne peux pas et je ne veux pas les décevoir. Le moral est là, la météo est toujours belle, les coins traversés sont sympas, allez, on y va, un pas devant l'autre.
Bientôt nous atteignons le panneau 10 km; bizarre nos montres semblent être en décalé à présent alors que les checkpoints avant nous semblaient bien calibrés. J'ai l'impression qu'il y a de la baise sur les kilomètres annoncés
9, 8, 7, je vois pas le 6 on arrive directement au 5. 5 kilomètres et c'est l'arrivée
on peut pas abandonner là quand même
Nous marchons en silence sauf pour l'absolu nécessaire; chaque pas est une épreuve, mais chaque pas est une épreuve réussie et une épreuve de moins. L'arrivée n'était plus loin mentalement depuis longtemps, mais elle n'est vraiment plus loin physiquement non plus. Je rêve de cette bière qu'on nous promet à l'arrivée dans le pack finisher
( on est en
bordel )
De panne - km 81 - 21:08:41
L'arrivée se fait en ville; après avoir passé la digue et être rentré de nouveau dans la ville. Le dernier dédalle entre les rues me paraît long, interminable alors qu'il ne représente qu'une fraction ridicule du tracé totale. On commence à entendre la musique, les voix du speaker, l'animation... Ca y est, j'aperçois la fin, on arrive, les prénoms sont lus dans l'ordre, je ne fais même pas gaffe si l'animateur parle en néerlandais ou en français à ce moment-là, je sais juste que nous sommes dans la bonne file (finisher 80), on nous passe les médailles en nous félicitant.
On se sert nous-même en file dans les boîtes, personne ne surveille, j'avoue hésiter à me prendre 2 bières au lieu d'une
.
Je n'ai qu'une obsession en tête: mon t-shirt de finisher bourdel
.
C'est bon j'ai mon t-shirt et ma zolie médaille
.
Malheureusement, les "petites" tailles (tout < L ) n'est pas disponible par un souci de commande d'après le comptoir; ils devront l'envoyer séparément à ma collègue qui repart bredouille et pas très confiante sachant que sa carte de course ne lui est jamais parvenue par voie postale... Affaire à suivre.
On se pose un peu, je ne me laisse pas refroidir avec la polaire puis la doudoune, on mange un peu de chips et on se boit cette bière, enfin !
Post-rando 22h : en attente du tram
Péniblement mais sûrement, on se traîne 500 m plus loin au premier arrêt de tram. Notre hôtel est à 25 minutes de tram et il nous faut encore manger pour ce soir (même si je n'ai pas vraiment faim sur le moment je dois avouer).
L'abri de tram est complet; je suis posé contre un rail de sécurité à côté pour consulter mon téléphone. Ma compagne et ma collègue sont à côté. J'ai la tête penchée sur le téléphone, je consulte. A un moment, je décide de fermer le téléphone, de le ranger dans ma poche et de relever la tête pour faire quelque chose.
Et là, d'un coup, je sens la tête qui tourne d'un coup, la lumière en train de s'éteindre et j'ai juste le temps de prévenir mes accompagnantes que je suis en train de faire un malaise et que je me sens tomber. Je ferme les yeux une demi-seconde et me retrouve porté, moi gaillard de 1m85 et maintenant 75kg par deux fines femmes qui demandent aux gens de faire de la place pour m'asseoir. Je rate la moitié de la conversation si ce n'est, qu'en néerlandais, je comprends qu'on veut me mettre à terre, puis les jambes en l'air.
Aaaaah, oui, là ça va mieux
. Une infirmière, ayant fait le 42 km, indique qu'il faut que le sang monte au cerveau et veut à tout prix me fourguer du coca cola. J'arrive tant bien que mal à expliquer que je ne peux pas en boire pour raisons médicales et ma compagne s'efforce de vérifier que je ne fais pas un malaise cardiaque. Je rassure tout le monde en plaisantant les jambes en l'air en attendant le tram et dit jusque j'ai reçu un coup d'assomoir brusque et soudain. Mon erreur: je n'ai pas mangé de sucré depuis un moment et je le paye à l'instant. Heureusement, une personne présente me file deux tablettes de dextro energy et me voilà reparti comme en 40
. Je me relève assez vite en remerciant mes sauveurs mais je suis vraiment abattu. Je ne demande plus qu'une chose, aller me coucher
.
Nous prenons le tram et rentrons à l'hôtel.
Finalement nos recherches de nourriture seront infructueuses et je ne pense pas que cela sera un mal, d'ailleurs. Nous mangerons quelques denrées restantes de nos sacs, à notre chambre. Le temps de prendre une douche et de se coucher, nous irons prendre un repos largement mérité, avant de se faire réveiller par une bande de jeunes sportifs en stage et sauvages dans les couloirs à 6h30 dont les encadrants ne faisaient manifestement pas leur boulot
.
Post-rando: bilan
Superbe expérience, limites de soi-même repoussées, très belle météo (bronzage inégal au passage et il me tarde de recevoir mon t-shirt longue manche D4 Tropic900 pour éviter la crème solaire). Globalement: parcours sympa même s'il y a des passages relous et ennuyeux, surtout sur la deuxième partie (ou alors c'était parce qu'on avait déjà fait beaucoup de kilomètres qu'on trouvait la seconde moitié ennuyante, allez savoir) .
Bref, une jolie petite rando que Pulpipi plie entre le café et le croissant en lisant, dans Le Dauphiné, les derniers articles de son journaliste préféré raconter les histoires de scoots morts de faim et de soif
Les stats
Sur la journée: du matin jusqu'à l'arrivée:
81+1 = 82 km
D+ = 547m
Temps (actif): 14h40
Temps (total): de 5h11 à 21h08 (j'ai la flemme, calculez
)
Calories brûlées (estimation): ~4700 Kcal
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