In Ze Navy II Obsédée textuelle | Alors alors voilà, voilà, voilà.
Il me semble que c'est terminé.
Spoiler :
Le vent d’hiver souffle. En avril, j’aurai moins mal, sans doute. Et puis en juillet, encore moins. En juillet, comme chaud, l’air immobile de la nuit sur l’escalier de ciment, dehors, la nuit sans âge. En octobre j’attendrai, je guetterai, je n’oublierai rien. J’aurai de moins en moins mal. Tu me manqueras un tout petit peu moins. Moins souvent, pas moins fort. On ne meurt pas d’amour, je le sais chaque jour depuis le début, depuis que mes lèvres embrassent d’autres peaux, depuis que j’ai 12 ans. Mais je pourrais me jeter par la fenêtre.
L’arrière-garde catholique et romaine, si prompte, naguère, à m’enseigner les mille et un tourments qui attendaient l’impie, l’insouciante, l’emportée, n’avait pas eu de mots assez vifs pour dépeindre les flammes de l’enfer. Quelle blague. Aux oubliettes, l’enfer, quand toi tu t’en vas, disparu, après m’avoir signé ton arrêt maladie, ton congé dépressionnaire, ta volte-face tragique.
J’ai rien à dire ; personne sait rien. Je soupire en fredonnant toute seule, là, quai Voltaire, les yeux grattant le bord des briques, le salpêtre, la crasse parisienne si poétique, pour retrouver les traces, certaines, de nos véhémences, de nos débordements. Du sang, peut-être. Je me demande si l’homme des cavernes souffrait déjà de maux d’amour. Je me demande toujours des trucs d’une pertinence fascinante, c’est miracle si je suis encore en vie. Même si je pourrais me noyer.
T’es parti, t’as disparu : ça m’a pas plu, vraiment. Pendant que je me tourmentais, les vertueuses bien intentionnées, les coupeuses de citrons du banc de touche qui vont jamais au charbon, au caramel, à la putain de grosse bourre, bon sang, me claironnaient : «Laisse-le souffrir, t’occupe pas de lui, c’est indécent, cette douleur, c’est morbide, c’est du cinoche !» Elles se retenaient pour ne pas dire «des salamalecs» parce qu’elles ont de l’éducation, mais ça sentait quand même pas très bon la morue qui se néglige le cœur.
Je me dis parfois que, quitte à sangloter de désespoir, il eût mieux valu m’épancher sur le volant gainé de lézard d’une R16 Gordini lors d’un meeting de tuning à Douchy-les-Mines : le premier roadie venu m’aurait probablement témoigné davantage de compassion. Et pas simplement parce que je suis blonde avec de gros seins embarrassants.
T’avais jamais rien dit, toi, pour mes seins. Comme si c’était même pas grave, cet encombrement, comme si ça n’effrayait pas tes doigts légers, délicats, la soie pourpre de tes lèvres – de me rappeler ta tête enfouie là-dedans, tes dents, aussi, ça me saccage la respiration avec de l’eau qui coule, encore, salée. Pourquoi je pense à tous ces pauvres gars d’avant qui se sont trouvés malins, l’affaire sur le point de se conclure, de s’exclamer, le nez à deux doigts de mon avant-scène de compétition : «On peut pas dire, y a du monde au balcon ! T’as pas plus gros ?»
«Ou plus petit, comme ta bite ?» répondais-je fort courtoisement avant de disparaître dans la nuit silencieuse, mon Leatherman gentiment raccroché à la ceinture de mon blue-jean. Faudrait pas croire que j’ai toujours été aimable, non plus. T’étais le seul à savoir à quel point je pouvais être douce. Et sauvage, aussi, mais tes dents de loup en avaient autant à mon service. On buvait sec de la vodka épaisse d’être glacée, nos peaux brûlantes un instant apaisées, endormies des langueurs de l’alcool, on s’allumait des clopes assis épaule contre épaule, on se berçait, on était bavards jusqu'à chanter tout bas, quand l’aube venait, des vers égarés de chansons contestataires, oh…
Comment oses-tu m’parler d’amour, hein ?
Toi qui n’as pas connu Lola Rastaquouère…
Assez. Depuis quand l’amour serait-il rigolo, je vous le demande ? Enfin, c’est comme ça que j’en ai fait une maladie et que je me suis acheté un congélateur. Un gros. Comme un coffre à jouets. Et que…
Là, j’ai bien vu que ça lui plaisait moyen, à Jean-Paul Jones, que je mentionne mon équipement électroménager avec autant de désinvolture. Il se renfonce en grommelant dans son fauteuil, il nous ressert une tasse de thé au jasmin, secoue la tête. Il ne devrait pas faire ça. Ses cheveux…
- Non mais, faites pas cette tête, quoi ! C’est vous m’avez forcée à tout vous raconter, capitaine.
C’est bien ma veine. Depuis qu’ils m’ont mis la main dessus, à la Foire du Trône, ma vie (enfin, le peu qu’il reste de cet éclat d’étoile opaline, de celle que j’étais avec toi) est devenue toute simple. Ordonnée, pour la première fois. Ils me gardent dans cette petite cellule, sous les toits, quai des Orfèvres. Ça me rappellerait presque la fac, ma chambre de bonne, les courants d’air sibériens dans le couloir grinçant, le rideau de douche en plastique bleu ciel qui vous aspirait la peau des fesses. Sauf qu’ici, il fait chaud. C’est l’été. Et puis Jean-Paul m’a à la bonne, évidemment, faut voir comme il me nourrit : fruits frais, concombres vert tendre émincés dans le yaourt bio à la menthe et au citron, petits sandwichs à la coppa ou à la mortadelle de chez le traiteur italien de la rue de Buci, avec la roquette qui froufroute et les pignons qui s’éparpillent grassement sur le clavier de sa machine à écrire, celle qu’il me laisse quand il ferme la porte à clé le soir. Enfin, la nuit. De plus en plus tard.
J’ai pas eu de bol, la semaine dernière, quand même. J’aime pas trop les fêtes foraines, ça me rend piteuse et déjà que j’ai le fond mélancolique, mais c’est là que j’avais rendez-vous avec Mylène, qui vend des confiseries à côté du grand manège de chevaux de bois, avec sa sœur, pour me ravitailler en neige à nez fraîche qu’on voudrait des skis pour se rouler dedans. Mylène, elle est marrante, aussi, même si je crois qu’elle est un peu sourde, à force : faut dire que le vieux saligaud d’à côté (c’est elle qui dit ça, moi, vous pensez, j’aurais juste écrit « vieux dégueulasse », évidemment), il met la musique de son carrousel tellement fort qu’on croirait qu’expirent ensemble une petite centaine de flûtes à bec quand c’est le moment du pompon, le pompon, le pompon !!! (Rien que de penser à ce truc poussiéreux qui vous gifle la figure, ça ôte toute envie de redevenir petite.) Mais, surtout, le vieux, il est bien trop radin pour remettre de l’huile, alors quand le tour s’arrête et que les mômes font la gueule, ça y va le freinage en grinçant au secours les oreilles avec d’interminables skouitch-skouitch tchouk-tchouk.
– Nougat, pommes d’amour, chichis, qui veut des chichis ?
Ah, ça, elle est belle, Mylène, avec sa petite robe en panne de velours décolletée : ses boucles platine étincèlent sous les spots, elle s’agite, preste, sous les suspensions de mols ballons de baudruche veinés rose et pêche sur fond vert céladon marqués au nom de la maison mère : Les douceurs de Milou. Ça en jette, y a pas à dire. Pour de sombres histoires de fisc, sans compter leur petit commerce perpendiculaire de sucre en poudre, les sœurs changent de raison sociale tous les ans. Si ça se trouve, la prochaine fois, c’est Tintin. – Non mais je blague, capitaine. Vous avez l’air tout tendu. Il faut me prendre telle que je suis. C’est vous qui avez insisté pour me garder ici, pour que je vous raconte. A la Santé, ç’aurait été différent. Mais puisque vous vouliez que je ne fasse pas le voyage…
Avides d’en savoir toujours davantage, les yeux de Jean-Paul Jones ne me quittent pas d’une semelle. Il s’en fout, lui, des histoires de Mylène, de sa sœur, du manège. J’étais accessoirement tombée dans la souricière qu’ils avaient tendue pour mettre fin à un trafic de photos volées de jeunes filles très mineures : écolières en maillot de bain, écuyères en jupe à volants, petits rats de l’opéra en tutu ; pour le coup, l’opération «Lac des Cygnes», comme ils avaient appelé ça, les avait amenés jusqu’au vieux du manège. Quand j’avais appris ça, plus tard, je m’étais moquée : je croyais pas que dans la police on donnait vraiment des noms aussi tartes à des chasses à l’homme dégueulasse. Jean-Paul s’était excusé, il avait un patron sentimental, qui était fou de Margot Fonteyn depuis l’enfance. Le code d’avant, c’était «Belle au bois dormant», pour une inquiétante affaire de maniaque qui profitait du sommeil des voyageuses dans le RER C pour leur retrousser la jupe et leur imprimer des marques sur les cuisses avec des forceps en acier suédois. Y a vraiment des malades, quoi. T’es là, tu rentres du taf, tu t’endors tranquille en écoutant les Rita Mitsouko, et, au lieu de repos bien mérité après ta dure journée de labeur, tu risques de te faire pincer. Très fort. Jusqu’au sang, même. Par un obsédé né par césarienne, si ça se trouve. Ils m’ont attrapée la main dans le sac, à côté du manège, avec mes cinq grammes de rêve blanc serrés dans le creux de mon gant de satin vermillon. J’ai croisé les yeux de Jean-Paul, une fois, ça a suffi. Je suis nulle en capitaines, moi, j’ai lu que des polars avec des types bien élevés, à principes, qui s’effacent devant les dames et boivent trop de whisky. Enfin je croyais qu’on leur demandait encore d’aller chez le coiffeur de temps en temps. Parce que cette tignasse, là. Ce désordre… Même si c’est ça qui m’a plu (dans la mesure où quelque chose peut encore éveiller mon attention, me sortir de cette torpeur gluante, anesthésier cette plaie qui ne cesse de se rouvrir), et puis sa grande bouche toute rouge, indécente, évidemment. Que j’ai reconnue. Il m’a sorti les trucs habituels, le blabla officiel, que j’ai aussitôt oublié, enfin il m’a coincée à part et a dit qu’il allait perquisitionner chez moi, des fois que j’aurais quelque chose à voir avec cette histoire de petites filles dérobées. Il est mignon, Jean-Paul, quand il raconte, vous devriez voir ça, on dirait plus du tout un flic : il s’emballe, je le vois comme si j’y étais, quand il était petit garçon, par exemple. Faut pas croire tout ce que je raconte, c’est vrai, mais depuis que je suis là, tous les soirs, lui et moi, on parle, voilà. Il me dit «vous», toujours. Il m’appelle Rose. Il me parle de son enfance à Lyon, de son père horloger, de ses débuts glorieux comme portier dans l’équipe de foot de l’école du Parc. Son kif à lui, c’était pas les danseuses classiques, c’était les marmottes qui nichent au bord du lac de Paladru. Il débusquait les terriers, été comme hiver. Il les observait avec des jumelles. Un jour, il avait trouvé quatre petits tout seuls, affamés, planqués derrière un buisson de ronces émaciées. Il les avait nourris des jours et des jours. Je revois ses yeux quand il m’a dit :
- Et vous savez, elle avait dû se faire bouffer par un renard, parce que je n’ai jamais vu la mère. Mais il paraît qu’une fois que…
- On y est ! Elle est bonne, putain ! Elle est faite ! L’ADN est formel !!! C’est bien elle qui l’a désossé !
Jean-Paul a toisé le gars qui avait fait irruption dans la mansarde en oubliant de frapper à la porte. Il a pris le compte-rendu du labo sans piper mot, et l’autre s’est tiré, déconfit. Comme si j’avais jamais nié quoi que ce soit. Et puis, que je suis bonne, Jean-Paul, il le sait bien, merde.
J’aime bien quand il secoue ses cheveux, comme ça, même avec son air désolé. Cette java de mèches brunes qui sautille sur sa figure tout embrouillée de poils. Comme toi.
La malice sombre sous tes cils en bataille.
Tes mains douces sur mes seins que j’aimais tant. Tes dents serrées sur mes doigts, nos peaux mouillées dans la nuit, dehors, nos peaux ruisselantes sous mes draps rouges, le sel qui nous brûlait les yeux, nos grondements désespérés, nos sourires et cet amour étrange, imbécile, violent, sortis de nos vacarmes jetés à nos pieds, nos sources amères mêlées, la fontaine de nos cœurs éperdus, des attractions…
J’ai rien objecté. Je suis montée dans la bagnole, à l’arrière, le front collé contre la vitre, j’ai même pas pensé que je pourrais m’enfuir à un feu rouge, non, ça suffisait, ma course, je crois. Je leur ai ouvert chez moi. Enfin à Jean-Paul et à l’autre type. Ça leur a pas pris cinq minutes. Le congélateur au milieu du salon, derrière mon canapé, qui ronronnait bravement. J’avais même pas posé un plaid au crochet par dessus. Attention, j’ai dit, quand il m’a interrogée du regard, avant de m’évanouir un peu parce que j’ai des principes. C’est fragile, et puis ça fait peur. L’amour.
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Message édité par In Ze Navy II le 16-12-2007 à 23:47:07 ---------------
n° 11 * RED * Tiens, voilà ton thé, c'est du café.
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