SUITE DE LA COMPARAISON ENTRE DYNAMIQUE MESURÉE (et dynamique subjective)
Je poursuis mon investigation sur la pertinence des indices de mesure de la dynamique.
J'ai cherché, parmi ce qui était à ma disposition, un élément vraiment emblématique de ladite loudness war (ou guerre du volume).
Un même album, dont le DR d'origine est de 15, et qui deux décennies plus tard passe à 6, semble être un excellent candidat. Pour plusieurs raisons.
- Un DR 15 est une excellente valeur, avec la promesse d'une plage dynamique très large. Surtout lorsqu'il s'agit d'un groupe de heavy metal. La plage dynamique affichée dépasse d'ailleurs celle d'une majorité de disques de musique classique. C'est dire si le mélomane soucieux de la qualité du son doit impérativement se ruer sur cette perle.
- À l'inverse, un DR 6 est assez unanimement jugé comme très bas. Il est la promesse d'une compression dynamique exacerbée, d'un son plat, fatigant, sans vie. À fuir donc.
- En plus, la version moderne et compressée est par ses caractéristiques techniques — un échantillonnage de 24 bit — qualifiée d'audiophile par certains, et idiophiles pour d'autres. C'est le paradoxe de nombre de rééditions dite de haute résolution : la plage dynamique possible est majorée alors que la plage dynamique réelle est atrophiée.
Le glorieux vainqueur de notre casting se nomme Fear of the Dark, album d'Iron Maiden sorti en 1992 et ayant depuis bénéficié de deux remastering au moins (un dans les années 2000, l'autre l'année passée), chacun se traduisant par un volume sonore plus élevé que le précédent. Pour ma part, j'ai mobilisé les extrêmes de la chronologie :
- la version CD d'origine qui date de 1992
- la version haute résolution/studio master/24 bit (terme au choix) qui date de 2015.
Pour commencer, voici mon petit tableau comparatif de mesure de la dynamique, opérée par le TT-DR archi utilisé et l'autre par le plus récent et standardisé par l'Union Européenne de Radio (EBU R128)
ANALYSE SUCCINTE DU TABLEAU
- versant DR : il n'y a aucune ambiguité, la version de 1992 est très largement plus dynamique sur chacune des plages de ce disque. L'écart entre les deux masters oscille entre 7 et 10 selon la plage envisagée. En moyenne, sans pondération de durée, l'écart est supérieur à 8 (DR 6,1 vs DR 14,5). Ce qui laisse entrevoir un monde d'écart entre les deux masters.
- versant R128 : les chiffres montrent ici aussi que pour chacune des plages, la dynamique mesurée est supérieure pour la version 1992. Mais ce qui change, c'est la faiblesse de cet écart, qui varie dans une fourchette très pincée et comprise entre 0,2 LU et 0,8 LU. Autrement dit, cet indicateur nous affirme que l'écart dynamique séparant les deux masters est proche de l'insignifiance et qu'il n'y a pas lieu de s'en soucier.
- conclusion : deux résultats diamétralement opposés. Et il convient donc de déterminer plus en avant lequel deux prophéties est la plus conforme à l'expérience subjective des auditeurs.
Mais avant de procéder à l'écoute des morceaux, je vais utiliser un autre outil de métrique, très souvent utilisé à des fins de jugements de la dynamique : l'œil. Comparons en effet les variations de l'amplitude sonore de chacune des versions. À cette fin, et la suite du test, j'ai limité le champ de la comparaison à la dernière plage, qui est celle dont la plage dynamique est la plus large en raison de sa grande introduction très douce :
LA DYNAMIQUE EN IMAGES :
On voit très clairement la brutalité du traitement sonore appliqué au remaster de 2015. Les ¾ du morceau ressemblent à un interminable boudinet aux angles droits, privé de toute variation. Alors que la version de 1992, avec sa forme d'arêtes de poisson, révèle des changements continus et frénétiques de l'intensité dynamique. La valeur de crête (peak) est en outre en faveur de la version originale, puisqu'elle est de 1.000000 (autrement dit, l'échantillon le plus élevé atteint le maximum possible) — alors que la version de 2015 ne va pas au-delà de 0.832000. De visu aussi, on constate que les 100 premières secondes sont d'un niveau sensiblement plus faible avec la version de 1992, puisqu'un gain a été appliqué vingt ans après.
On récapitule : la version de 1992 a des passages doux d'intensité plus faible que celle de 2015, tout en ayant des crêtes d'intensité plus forte. La meilleure dynamique (écart entre le faible et le fort) penche donc très clairement en faveur de la version CD de 1992.
Ce qui tend à montrer que l'indice DR, en exprimant des différences majeures, est bien plus proche de la réalité subjective que l'indice LRA proposé par l'EBU, qui lui semble s'être planté.
Oui, mais, nous n'avons pas encore idée de ce que donnent ces masters à l'oreille.
LA DYNAMIQUE À L'ÉCOUTE : préalables
Comparer les deux versions telles quelles ne permet que de s'assurer une chose : que l'une est plus forte que l'autre. Il y a une différence de gain moyen de près de 7dB (-9,02 vs -1,37). Or toute personne réalisant des tests audio sait, ou devrait savoir, qu'il est indispensable que les niveaux sonores soient ajustés pour qu'une comparaison non biaisée puisse fournir des résultats pertinents. Cela voudrait dire qu'il faille jouer du bouton de volume, ce qui serait très approximatif. Fort heureusement, l'informatique peut venir à notre secours, et nous aider à produire pour les deux masters deux fichiers au niveau sonore rigoureusement identique. C'est ce que j'ai fait en utilisant foobar2000 (par familiarité) et en normalisant les deux versions d'après les données ReplayGain. Ce qui donne :
— une diminution du volume de -1,37 dB pour la version CD de 1992
— une diminution du volume de -9,02 dB pour la version HR de 2015
Au final, les deux fichiers produits sont juste moins forts, la plage dynamique étant rigoureusement identique, ce que corroborent autant les valeurs de la DR comme celles du LRA :
Lorsqu'on regarde ces images, la première pensée est de se dire que jamais de la vie les deux fichiers ont le même volume global. Et pourtant…
Je rappelle que le gain a été ajusté pour rendre la comparaison des deux masters pertinentes. Il reste encore un petit détail à régler, c'est l'offset. Rien de méchant, c'est juste que les deux morceaux ne coïncident pas tout à fait, l'une version ayant un silence légèrement plus long en début de plage. Pour y remédier, il a fallu refaire moi-même des points de découpes et enlever quelques millisecondes sur un des fichiers. Passons maintenant à l'écoute.
LA DYNAMIQUE À L'ÉCOUTE : tests d'écoute
La comparaison a été réalisée avec un logiciel de type ABX. Par commodité, j'utilise foobar2000. Mes fichiers ont donc été ajustés en terme de durée mais aussi de niveau. Ils se superposent parfaitement, et je peux basculer en un clic d'une version à l'autre en cours de lecture, sans que le morceau s'interrompe. C'est ultra-pratique pour comparer deux masters, car toute rupture dans la continuité du morceau sauterait aux oreilles.
— premier constat : je suis stupéfait tant les deux morceaux semblent identiques. Je crois même avoir fait une erreur et pourtant…
— constat plus attentif : une des versions (remaster) présente plus de basses. Elle est plus « boomy ». Chez moi ce n'est pas trop marqué (casque Audio-Technica ATH A-900), mais cela peut l'être davantage sur d'autres configurations matérielles qui mettent en valeur les basses fréquences. Il n'empêche, la différence reste du domaine du subtil à mes oreilles. J'ai même tendance à préférer cette version 2015 pour la présence sonore.
— côté dynamique : je suis extrêmement loin de ce que les valeurs DR (DR6/DR15 pour rappel) laissaient présager, extrêmement loin aussi de ce que la représentation imagée de l'amplitude laissait voir. La dynamique subjective n'a pas bougée. J'entends en effet le côté plus puissant de la basse de Steve Harris, sans que je puisse affirmer si cela entache ou non la dynamique.
Pour des raisons de droits d'auteur, je ne peux évidemment mettre à disposition les fichiers obtenus. Le droit français (article L. 122-5 du CPI) autorise toutefois certaines exceptions dont celle qui correspond aux analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées.
J'ai ainsi créer un petit fichier, où 7,5 secondes d'un master sont raccordés à 7,5 autres secondes de l'autre master.
En image, cela donne ceci :
Et en son, cela donne cela :
http://www79.zippyshare.com/v/CUPdp1j9/file.html
Chacun en tirera sa conclusion
J'en retire plusieurs :
— que l'écart de dynamique affirmé par l'indicateur DR n'existe pas sur cet exemple posté, et qui est pourtant difficile d'être plus emblématique de l'usage qui en est habituellement fait
— que cet algorithme valorise des versions et en discrédite d'autres sur la base de calculs erronés
— que le LRA continue de fournir une mesure de la dynamique qui semble fidèle à l'expérience auditive
— que l'écoute elle-même induit en erreur, tant que les conditions d'une comparaison saine n'ont pas été mises en œuvre : fichiers sonores égalisés — offset corrigé — audition en aveugle — répétition des auditions. Et idéalement, j'ajoute le maintien d'une continuité musicale lors du changement de sources, qui procure un immense confort.
J'insiste sur ce dernier point, car j'ai moi-même jeté aux orties des rééditions remasterisées cherchant à confirmer lâchement par l'écoute les promesses de massacres établies par la mesure DR. Une fois que l'on sait qu'une version a une dynamique plus pauvre, on entend une dynamique plus pauvre. C'est comme le MP3, c'est comme les câbles, c'est comme le 24 bit : la connaissance des caractéristiques techniques biaise le jugement lié à une information perceptuelle et amènent a exprimer des préférences qui cessent d'être une fois le cerveau privé des éléments symboliques influents.
En ce qui me concerne, c'est une bonne leçon que ces petits tests m'ont donné. Jusqu'à la semaine dernière, je continuais à m'appuyer sur le DR bien que certaines de ses limites m'étaient connues. Je n'aurais d'ailleurs jamais cru qu'entre un DR6 et un DR15 il puisse y avoir aussi peu de différences en dehors du niveau sonore qui de toute façon est ajusté logiciellement par bon nombre de logiciels audio sur PC, MAC et Android. Cela m'offre la possibilité de réhabiliter des travaux de remastering que j'avais hâtivement déconsidéré tant le stigmate du DR était voyant.
Cela dit, ce n'est pas un plaidoyer contre l'analyse et les benchmarks logiciels. Ces derniers peuvent être très utiles mais à condition qu'ils fournissent une information pertinente et correcte. Or le DR ne mesure pratiquement que du vent, je pense l'avoir assez bien montré avec les quatre exemples postés depuis deux jours. Le LRA semble bien mieux adapté même si, je le répète, il risque dans un premier temps de décevoir ceux qui auraient espéré des réponses franches et nettes pour juger rapidement les propriétés dynamiques de leurs disques. La loudness war existe peut-être, mais elle semble être massivement brandie pour dénoncer des ravages qui n'existent pas sinon comme placebo.
Message édité par gURuBoOleZZ le 11-03-2016 à 15:40:19