« Le sens de la fête » (2/6). En vogue depuis le mouvement #MeToo, le concept des soirées exclusivement féminines essaime partout en France et permet aux « bringueuses » de relâcher leur vigilance.
Dans l’arrière-salle du club, près du fumoir et de sa lumière rouge envoûtante, Allison (les personnes mentionnées par leur seul prénom n’ont pas souhaité donner leur nom de famille) s’est arrêtée un instant dans son élan. Une jambe posée sur le bar, la jeune femme de 21 ans étire ses muscles, déjà endoloris après une heure de danse débridée. « J’ai voulu tenter un grand écart, prise dans le feu de l’action », rigole cette étudiante en comptabilité. Impossible de réfréner son ardeur joyeuse sur le dancefloor où, ce soir de mai, elle se sent libre comme jamais de se laisser aller, sans craindre des regards lourds ou des gestes déplacés.
Libre aussi d’arborer la tenue de son choix, chemise nouée au-dessus du nombril et courte jupe à carreaux. « En temps normal, je n’oserais pas venir en soirée avec le ventre si découvert », précise la jeune femme à la longue coupe afro. Mais ce jeudi-là, dans une boîte du centre de Toulouse, elle aborde la fête d’une manière inédite : la soirée est réservée aux femmes, invitées à remiser au vestiaire l’autocensure à laquelle elles sont souvent contraintes.
« Girls only ! », est-on prévenue au moment de réserver son billet pour une « Bringue », ces soirées en non-mixité qui essaiment partout en France et en Belgique. A l’origine du concept, l’envie inopinée d’une vingtenaire parisienne qui n’avait aucune copine disponible pour l’accompagner danser. Clarisse Luiz poste alors un tweet pour proposer à des inconnues de la rejoindre : elles sont finalement dix à s’amuser entre filles. Cette community manager (animatrice et gestionnaire des réseaux sociaux) de profession veut répliquer l’expérience et La Bringue naît en 2019. Elle est désormais présente dans une dizaine de villes, féminine des fêtardes jusqu’aux DJ – seul le staff des lieux qui accueille est parfois masculin. Dans un contexte post-#MeToo, le pari de la fête sans hommes a rencontré son public. Si bien que d’autres entreprises se positionnent sur ce marché, à la manière des « soirées maman » qui émergent à l’attention des mères.
Pour cette Bringue de mai, à Toulouse, les 200 billets se sont écoulés en quelques jours. Dès l’ouverture du club – mixte le reste du temps –, une rangée de femmes se pressent à l’entrée dans le vent frais, rabattant leur manteau sur leur tenue plus légère destinée à la piste de danse. Des minijupes, des bodies dentelés, des nuisettes satinées et des styles gothiques côtoient des jeans, des baskets et quelques joggings. « Ici, on s’habille comme on veut. L’idée, c’est de permettre aux filles de se sentir à l’aise et safe [“en sécurité”], de danser comme elles en ont envie, de pouvoir poser leur verre n’importe où sans s’inquiéter », explique Aurélie-Kolab Szymaka, 37 ans, coordinatrice des événements de La Bringue dans le Sud.
Reprendre littéralement du terrain
A chaque soirée, la même euphorie saisit Léa, 25 ans, et son groupe de copines, rencontrées des mois plus tôt sur une application de rencontres amicales. Ressourcées par ces moments libérés du regard masculin, elles sont des habituées de La Bringue, dont elles ne ratent aucun rendez-vous à Toulouse. « J’aime bouger mon corps, mais, en boîte, je me prends à coup sûr des réflexions, de celles qui disent que c’est pour attirer l’attention des mecs, ou de gars lourds qui pensent que c’est une invitation, déplore Léa, conseillère clientèle. Ici, ça disparaît, on peut juste s’amuser. »
En toute aisance. « D’habitude, on doit garder des pantalons qui collent à la peau, ou des collants sous la jupe. Ça paraît un détail, mais j’ai déjà tellement moins chaud, s’exclame son amie Jervi, 22 ans, en minijupe noire. On peut le faire en sachant qu’on ne se fera pas frotter par des mecs toutes les cinq minutes. » En ce printemps, le refrain de Marguerite, révélée par la « Star Academy », est alors massivement repris sur TikTok par toute une génération de jeunes femmes qui se reconnaissent quand elle chante : « J’me sens plus tranquille quand y’a des filles dans la teuf ! »
Car le monde de la nuit agit comme un miroir grossissant des discriminations. Selon l’association Consentis, qui milite contre les violences dans les milieux festifs, 60 % des femmes ont déjà été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle dans ces espaces, d’après une enquête réalisée en 2018. « On a vu un essor de l’engouement pour nos soirées entre femmes après le confinement. A la réouverture des clubs, beaucoup d’histoires circulaient sur des personnes qui se faisaient piquer par des seringues, se souvient Laurianne Bema, 25 ans, gérante de La Bringue, qui a repris le flambeau de sa sœur Clarisse. Les femmes en ont juste marre de ne pas pouvoir s’amuser sans être constamment sur leurs gardes. »
Les « bringueuses » s’octroient un moment pour relâcher enfin leur vigilance. « D’autant plus que les violences, c’est au quotidien », souffle Noa, 20 ans, étudiante en japonais à Toulouse. « Je me fais harceler tout le temps. On s’est fait suivre dans la rue l’autre jour, abonde sa copine Sarah, étudiante en psychologie de 22 ans. On s’empêche d’aller dans certains coins, on ne s’approprie plus notre ville. » A la faveur de ce type d’espace en non-mixité, ces femmes ont la sensation de reprendre littéralement du terrain.
Dans le club, elles s’incitent à prendre leur place, s’encourageant mutuellement quand elles s’embarquent dans une danse enflammée. Les fêtardes « twerkent » en rythme ou chantent à gorge déployée sur une musique éclectique, de la pop des années 2000 à l’afrobeats. Cette sororité fait du bien à Angelica, 31 ans. « Des filles qui s’encouragent entre elles comme ici, tu trouves ça nulle part ailleurs. Et quel plaisir de ne pas être perçue comme un morceau de viande », souligne cette aide de vie à domicile, venue danser dans une flamboyante nuisette rouge. « Les mecs sont persuadés que si on sort en boîte comme ça, c’est pour draguer, alors que c’est juste pour moi ! Pouvoir s’affirmer franchement ici, cela booste la confiance en soi. »
Les organisatrices de La Bringue ne veulent pas en faire un objet politique. « Même si cela le devient en soi », convient Aurélie-Kolab Szymaka, qui remarque les résistances. Notamment quand il s’agit de trouver des patrons de boîte de nuit partants : « On nous demande : qui va payer les verres des filles, s’il n’y a pas de gars ? On nous dit aussi que c’est de la discrimination. » Les soirées en non-mixité masculine existent pourtant depuis des siècles et perdurent dans des lieux élitistes comme le Jockey club, interdit aux femmes. « Nous, juste de temps en temps, on propose aux filles de s’amuser entre elles. Ce ne sont pas des soirées contre les hommes, et cela ne leur change rien qu’une proposition entre mille ne leur soit pas destinée, mais ils ont besoin de ramener ça à eux », regrette Aurélie-Kolab.
Une « instrumentalisation des luttes »
Autant de libérations que certains cherchent à étouffer. Recevant régulièrement des menaces en ligne, deux événements de La Bringue ont été attaqués : la première fois à Marseille, en 2020, quand des hommes ont jeté de l’essence sur les fêtardes qui fumaient sur la terrasse, la seconde à Paris, en 2024, où elles ont été ciblées par des tirs de feu d’artifice.
Ces mouvements tendent également à être récupérés. « Ça fait un moment qu’on voit le mot “safe” utilisé à outrance », fustigeait en 2023 le collectif de DJ féministe Sœurs malsaines, qui critique une « instrumentalisation des luttes ». L’aspect inclusif et responsable est devenu un argument marketing, souvent galvaudé. « Pour commencer, on ne peut jamais assurer qu’on sera 100 % safe, ce serait mentir », martèle Louise Pétrouchka, fondatrice de La Chatte en feu, qui préfère parler de soirées « safer » [« plus sécurisées »].