Témoignage d'une rescapé du Génocide :
Sans que nous en sachions le pourquoi, officiellement dans tous ses papiers administratifs français notre grand-mère est née le 18 mai 1920 pourtant la date exacte de sa naissance est le 15 août 1915 ce qui explique le choix de son prénom. Elle est née à Biledjik, commune se trouvant à louest de lAnatolie dans le Vilayet de Brousse (désormais Bursa), près dIstanbul.
Fille de Panick et dAravni , notre grand-mère voit donc le jour alors qua débuté le génocide des arméniens de 1915 qui va la priver de son enfance.
Brousse et Biledjik où vivaient des colonies arméniennes florissantes furent les dernières villes dAnatolie à recevoir lordre de déportation. 170 notables avaient été arrêtés et fusillés en juin. Au moment de la naissance de notre grand-mère, au mois daoût 1915, les autorités turques accordèrent quelques jours aux Arméniens pour partir. On prit même la peine de donner une forme administrative à la déportation : les propriétaires arméniens passaient devant un magistrat qui leur faisait signer un acte de vente et leur remettait une somme dargent, laquelle était reprise à la sortie par un policier, qui la rendait au magistrat. Les maisons étaient investies par des Mohadjirs (immigrants musulmans en provenance des Balkans ou du caucase) et le mobilier était vendu à des prix ridicules.
Habitant une région beaucoup plus en vue des étrangers non ottoman les 115 000 Arméniens du Vilayet de Brousse furent pour la plupart déportés en Syrie par le chemin de fer reliant Constantinople à Bozanti au pied des chaînes du Taurus cilicien où la ligne était interrompue en attendant lachèvement des tunnels donnant accès à la plaine cilicienne. Autour des gares dIsmidt, de Biledjik et dEski-Chehir sentassaient des campements improvisés de milliers de déportés qui devaient régler le montant du transport et les déportations se faisaient en fonction des disponibilités de la ligne. Souvent les déportés devaient descendre en cours de route et attendre des jours et des semaines, sans nourriture, dans des campements installés auprès des gares. Ils en étaient réduits à chercher de lherbe et des racines pour se nourrir. Notre grand-mère étant trop jeune pour se rappeler des conditions du voyage un témoignage de touristes américains permet de les illustrer :
« cest le cur brisé que nous quittâmes la ville, et à peine notre train sétait-il mis en marche que nous avons rencontré lun après lautre des trains remplis, bondés de ces pauvres gens quon emmenait en des lieux où on ne pouvait se procurer aucune nourriture. A toutes les gares où nous nous arrêtions, nous nous trouvions côte à côte avec ces trains ; ils étaient formés de wagons à bestiaux et lon apercevait derrière les fenêtres barrées de chaque wagon des figures de petits enfants qui regardaient. Les portes de côté étaient grandes ouvertes et on voyait facilement des vieillards, des vieilles femmes, de jeunes mères avec leurs petits bébés, des hommes, des femmes, des enfants, tous étaient pressés pêle-mêle comme des moutons ou des porcs, des êtres humains plus maltraités que des bestiaux. Vers huit heures du soir, nous arrivâmes à une station où ces trains attendaient. Les Arméniens nous dirent quils étaient là depuis trois jours sans nourriture. Les Turcs les empêchaient dacheter des vivres et il y avaient au bout de ces trains un wagon rempli de soldats turcs prêts à déporter ces pauvres gens, jusquau désert salé ou à tout autre lieu assigné.
« Des vieilles femmes se lamentant, des bébés pleurant à faire pitié. Cétait une chose terrible de voir pareille brutalité et dentendre de pareilles souffrances. On nous a dit quon moment où le train traversa le fleuve, vingt bébés avaient été jetés à leau, par les mères elles-mêmes, qui ne pouvaient plus supporter dentendre les pleurs de leurs petits demandant à manger, alors quelles navaient rien à leur donner.
« Une femme donna naissance à deux jumeaux dans un de ces wagons ; et en traversant le fleuve elle jeta ses deux bébés et se jeta elle-même à leau.
« ceux qui navaient pas le moyen de payer leur voyage dans ces wagons à bestiaux, étaient obligés daller à pied. Tout le long de la route, nous les apercevions de notre train, marchant lentement et tristement, emmenés de leurs maisons comme des moutons à labattoir ».
Cest ainsi que notre grand-mère et sa famille sont passées par des camps de concentration qui se mettaient en place au fur et à mesure des arrivées. Chaque convoi passait par des camps de transit plus ou moins grands. Evidemment la stratégie générale des autorités turques était alors de laisser « pourrir » les déportés dans ces camps provisoires durant quelques semaines, puis de les remettre en route pour un autre camp, et ainsi de suite jusquà ce que les convois ne se résument plus quà quelques moribonds. Les déportés du groupe le plus important, qui arriva par louest à la fin de lété et au cours de lautomne 1915 transitèrent systématique par la gare de Konia où un premier regroupement était opéré dans un terrain vague des environs : on y compta jusquà 28 000 tentes, soit plus de 100 000 personnes, au plus fort des déportations. En les stationnant là durant des mois la Direction des déportés y procéda en quelques sorte à un premier écrémage qui eut pour conséquence la mort de plusieurs milliers de déportés, notamment parmi les enfants en bas âge.
Cest donc à Konia que notre grand-mère et sa famille passèrent lhiver 1915. La famille ne se composait plus alors que de 9 personnes ( le grand-père Hagop, la grand-mère Nouritza, ses trois oncles (frères de sa mère) Artin , Ohanès et Stépan, dune tante ( sur de sa mère) Marie, de ses parents et delle-même). En 1916 Artin est déporté à Ourfa. La famille échappera aux déportations qui se poursuivent et survécu à Konia.
La destruction des Arméniens fut stoppé le 30 octobre 1918 par lArmistice de Moudros signé entre la Turquie et les puissances de lEntente. Cest à Konia quAravni met au monde la sur de notre grand-mère Takouhie en 1920.
Le répit fut de courte durée. En 1920, le contexte régional comme chacun le sait est en train de changer et les stratégies des puissances alliées face à lessor du mouvement Kémaliste également. Cest en septembre 1920 que Mustafa Kemal décide de porter le génocide contre les arméniens de Transcaucasie par le réengagement des anciens chefs du Comité Union et Progrès ceux même qui avaient procédé à la planification et à lorganisation du génocide. Devant cette nouvelle menace notre famille décide de sexiler en Grèce en 1921. Elle restera deux ans au Pyrée dans un camp de réfugié. Cest la-bas que décède son père Panick de maladie mais cest aussi la-bas que la famille retrouve son oncle Artin miraculeusement rescapé de retour dOurfa.
En 1923 notre famille débarque en France à Marseille par bateau. Un arménien leur trouve immédiatement du travail dans une fonderie à Ugine qui se trouve à 8 kilomètres dAlbertville en Savoie où les 9 membres de la famille résident dans un appartement de 3 pièces. Ainsi pour la première fois de sa vie cest à Albertville que notre grand-mère dormira dans une maison faite de pierres. Le travail à la fonderie était un travail de nuit épuisant et pénible. Cest à Albertville que son oncle Artin qui avait alors 22 ans se marie avec Aigouhi orpheline de Yozgat âgée de 15 ans en provenance de Corinthe en Grèce. La pauvreté fait que ma grand-mère et sa grande Tante Aigouhi partagent le même lit. Ne parlant pas le français notre grand-mère et sa sur sont mis dans la même classe à lécole maternelle. Notre famille vivra 7 ans à Albertville. Malheureusement la Grande Tante Aigouhi est victime dun trachome, maladie des yeux pouvant entraîner la cécité. Aussi pour la soigner il est décidé de retourner à Marseille pour trouver un médecin compétent. Une fois la Grande Tante guérie la famille prend la décision dy rester. Cest donc à Marseille que notre grand-mère fera des études de secrétaire sténo-dactylo. En 1936 elle arrive à Villiers le Bel, en région parisienne, chez sa tante pour trouver du travail. Cest à ce moment quelle rencontre celui qui allait devenir son époux Dadjad . Celui-ci est arrivé également en 1923 en France en provenance de Grèce en passant par le célèbre camp Oddo de Marseille. Ayant retrouvé sa mère et son frère Hmayak à Constantinople il les fait venir tout dabord à Ville dAvray puis en 1934 à Chaville où il construit lui-même sa maison. En 1937 notre grand-père et notre grand-mère se marient, de leur union naît le 5 octobre 1938 Edouard. Jusquau début de la guerre notre grand-mère aidera Hmayak dans son travail de tailleur à domicile. En 1939 Dadjad est mobilisé dans les usines Renault en tant que monteur tandis que son frère Hmayak est appelé dans larmée française. De peur dêtre pris pour un mercenaire et de nêtre pas considéré comme un prisonnier de guerre car son livret militaire indiquait en rouge « ne possède pas la nationalité française » comme de nombreux arméniens envoyés au front il déchirera ce document. Durant loffensive allemande de 1940 Hmayak est grièvement blessé près de la ligne Maginot par des éclats de mortier aux yeux et au visage. Soigné par un chirurgien autrichien il restera prisonnier de guerre.
En 1943 Dadjad est renversé par une voiture dont les freins ne fonctionnaient plus sur la route du Pavé des Gardes. Il décèdera sur le coup. Se retrouvant seule avec son fils de 5 ans et sa belle-mère notre Grand-mère survit jusquà la fin de la guerre en faisant divers métiers dont celui de coudre des parachutes à la base aérienne de Vélizy-villacoublay.
Peu après la guerre successivement ses grands-parents décèdent.
En 1945 elle épouse en deuxième noce Hmayak. De cet union naîtra le 17 juillet 1948 sa fille Patricia.
En 1946 et 1947 les naturalisations sont rapidement et généreusement attribuées aux étrangers établis en France ayant servis dans larmée française.
Ensemble Marie et Hmayak travailleront jusquen 1955 en tant que tailleur à domicile avant quHmayak ne perde définitivement la vue.
En 1957 sa belle-mère décède puis sa mère. En 1962 son premier petit-fils Gilbert voit le jour, suivi en 1967 du deuxième Stéphane issu du second mariage dEdouard avec Vartouhie et en 1979 de son dernier petit fils Axel. En 1981 sa fille Patricia se marie avec Patrick que notre grand-mère appelait affectueusement son pacha. Tandis que lannée 1994 voit son mari Hmayak disparaître elle devient la même année arrière grand-mère pour la première fois avec la naissance dAzad. En 1996 naissance de son deuxième arrière-petit-enfant Avédis et enfin en lan 2000 est née son troisième arrière petite enfant et première arrière petite fille Nouné.
De Beledjik à Chaville , de camps de transit en camps de concentration puis en camps de réfugiés et pour finir son appartement à Chaville quelle occupa 67 ans, tel fût le destin de notre grand-mère qui aura vécu tous les soubresauts de lHistoire. Avec elle disparaît lun des derniers liens avec notre terre dArménie.
En conclusion je souhaiterais vous lire un poème arménien
Nous étions en paix comme nos montagnes
Vous êtes venus comme des vents fous.
Nous avons fait front comme nos montagnes
Vous avez hurlé comme des vents fous.
Eternels, nous sommes comme nos montagnes
Et vous passerez comme des vents fous.