#TagCR - Once in a Million Times
Le récit qui va suivre à deux lectures. La première, un instant de vie banale sur la planète Terre. L'autre, pour ceux qui me suivent un peu, est le résultat de choix de vie qui finissent par payer.
Si ma ville est rose, les pigments de ma peau, eux, sont encore marqués de l'empreinte des reflets d'un soleil de plomb sur l'océan. Pour rien au monde je ne refuserai une escapade sur la côte : le bruit des vagues pendant un coucher de soleil et le rire de ma barmaid préférée ont pouvoir que le vent du Sud n'a pas. J'avais décidé de rentrer le jour de l'été, composant avec mon frigo vide et les spectres d'une canicule étouffante. Comme souvent depuis ma rupture, je navigue à vue, vivant au jour le jour. Je n'aime pas les choses programmées : l'impression d'être privé de liberté. Point de programme pour la fête de la musique donc. Alors au dernier moment, je rejoins mon collègue dans un bar que nous affectionnons. Hors de question de ne pas profiter de cette soirée, mon grain de sable caramel dans l'assiette de purée du destin.
C'est ainsi que débute notre histoire. Yelena est une femme intriguante, elle n'a qu'une seule photo, et mon âge. En nous croisant, Happn provoquera sans le savoir notre rencontre. C'est le jour suivant qu'elle me charme, tandis que je ne prêtais guère attention à l'application. Quelque chose m'attira en elle, sans vraiment comprendre. J'acceptais, et nous commençâmes à parler. Peu, je suis distant, exulté par toutes ces discussions et mes envies d'IRL que je trouve plus éclatantes. Mes premiers mots seront "Tu m'intrigues". Ni bonjour, ni présentation. Elle, elle a de l'audace, me disant au bout de 2 jours qu'elle aimerait bien me voir, si j'étais d'accord. Je suis surpris, autant de simplicité bon enfant. Elle doit partir en vacances quelques jours, mais me dit revenir vite.
Durant ce laps de temps, nous parlons, lentement. Elle dira se délecter de ma répartie, moi je trouvais qu'elle s'en sortais bien aussi. De Happn, à messenger, vient l'ajout sur Facebook. Vous connaissez mon goût pour la prose. Je pense souvent à GG et sa façon de disséquer FB pour en retirer le nectar d'une âme. Il y a sur ma page des photos accompagnées de bribes d'un monde imaginaire, discussions irréelles de personnages comme le fait Saint-Exupery dans le petit prince. Je l'apprendrais plus tard mais elle lira tout ça, et en apprendra plus sur moi qu'au cours d'échanges absurdes que nous faisons tous. L'importance ici de soigner "sa vitrine".
Rendez-vous est donné dans un bar. Le même que lors de la soirée où nos portables se sont croisés, mais ça, elle ne le sait pas. 15mn avant, mes pieds étaient happés par l'escalator quand elle me dit vouloir repousser 30mn plus tard. J'étais parti plus tôt du travail, et Yelena était censée finir 1h avant. Je grommelle un peu par SMS, j'ai eu une sale journée et prévenu plus tôt, j'aurais pu me reposer un peu et me changer. Je suis encore en gilet de costume cravate à ce moment là. Mais j'ai l'habitude des sorties solo, de jouer ma propre partition. Je décide alors d'aller au bar et d'en profiter pour discuter avec la patronne, d'une gentillesse exemplaire. Je dis à Yelena que j'y vais, et qu'elle me rejoindra, ou pas.
Sur place, le bar est désert. La patronne est là, discutant avec Patrick. Patrick est un type souriant, en habit de travail, des couches de plâtre enveloppent la paume de ses mains et ses cheveux hirsutes, lui donnant un aspect grisonnant. La patronne me sourit, se trompe de prénom comme à chaque fois, running gag bienveillant. Une bise, et je tends la main à Patrick, mon nouveau compère d'un soir, que la patronne me présente pour la première fois. Elle est surprise de me voir, je lui dit que cette fois je viens avec une gente féminine, mais qui est en retard. Les deux rigolent avec des clins d’œil. Je rentre à l'intérieur, demande une bière, Corona extra pour corones express. J'apprends que c'est l'avant dernier jour avant sa fermeture. Curieux, je lui demande ce qu'elle fera, elle me raconte ses déboires menant à la fermeture. Patrick nous rejoint, il reprend à boire. Nous sommes tous les 3 devant le comptoir, comme 3 clients.
Tandis que nous échangeons sur le monde en rigolant, 25 minutes se sont passées quant une voix féminine se présente dans mon dos. En me retournant, j’aperçois Yelena. Son sourire me captive rapidement, il n'y a pas la gêne que l'on ressent traditionnellement. Son chignon est parfait, et je suis surpris. Je la pensais grande et large d'épaule, c'est une jolie femme menue, plus petite mais pétillante. Mes 2 compères rigolent, je l'intronise alors avant de lui dire que finalement elle est venue à l'heure. Elle me dit m'avoir averti, je lui réponds que je refaisais le monde avec des bulles. La patronne lui demande ce qu'elle veut, elle dit "la même chose que lui, c'est très bien
". Je paye pour elle, elle me remercie. Je lui dit que l'on va se mettre dehors, profitant des derniers rayons de soleil.
Je me mets devant elle, la chaise et mon corps en biais. Ce n'est pas un interrogatoire, et de cette façon je montre inconsciemment qu'elle va devoir gagner mon attention. Je reprends nos discussions passées, me moque de ses origines Pyrénéennes. On est bien. Je remarque ses ongles longs, soignés, vernies avec soin. Son sourire est déstabilisant, je me dis qu'il sera difficile de lui résister en cas de conflit. Avec les nombreux articles lu ça et là, je mène la discussion, rebondissant sur tout, passant du coq à l'âne. Mais contrairement à avant, mes blagues sont plus subtiles (humour d'un sombre auteur russe sans doute), et mon débit de parole plus posée.
On en vient à parler de notre famille, des divorces. La discussion n'est pas joyeuse, mais toute épreuve génère du positif et je me concentre là dessus. Nos deux histoires sont différentes, mais les émotions nous parlent. Un lien se créé, dans ceux qui ont vécu la douleur. Yelena aussi a su en retirer le positif avec le temps. Le temps, parlons-en. Pause, je la regarde, souris. Elle aussi. Un éclair traverse mon corps, ça revit là dedans. Je remarque ses yeux, d'une couleur irréelle. De ma bouche s'échappe un compliment, il est mérité. Elle m'explique une caractéristique chez elle qui donne cette couleur. Il fait froid, le soleil se cache. Je lui demande si ça va, elle me dit que oui, et qu'elle a sa veste.
Le bar se remplit, mais nous sommes seuls sur la terrasse, affrontant le vent et la fraicheur. Sur Facebook, j'avais vu une photo de Yelena, cheveux bouclés. "Je trouve que ça te va bien" lui dis-je. Elle me répond qu'elle pense à refaire cette coupe, en plus court. J'acquiesce, avant d'ajouter en souriant "on dit que lorsqu'une femme change de coupe de cheveux, c'est qu'il se passe quelque chose dans sa vie
Est-ce le cas ?". Yelena sourit gênée, avant de répondre "peut-être bien...
". Nos yeux se sont parlés. Un silence flotte. On parlera encore. Yelena est sans filtre, elle se moque avec bienveillance d'un handicapé remontant la piste cyclable en fauteuil électrique, ou de ses deux personnes âgées venant au bar "ils servent les maisons de retraite ici maintenant ?". L'heure tourne, je lui propose de manger ici, ce qu'elle acceptera après une petite hésitation.
Elle va aux toilettes, je l'attends pour y aller aussi, avant de commander nos tapas. Il fait vraiment froid, plus de place à l'intérieur, on va devoir se tenir chaud. Lorsque je reviens à mon tour, je la vois de dos, avec sa veste. Je reste planté au milieu du bar. Yelena porte un haut avec de fines dentelles ajourées sur les épaules, et moi, pour la première fois depuis longtemps, j'ai envie de poser ma mon bras autour d'elle et de l'embrasser par surprise dans son cou. Je marche vers elle, mais je me contente de laisser ma main effleurer son dos de gauche à droite avant de m'assoir. On luttera pour le froid. Chemise retroussée, j'entreprends de cacher mes poignets. Le premier bouton de manche de chemise est toujours pénible. Elle me regarde avec délectation, ma souffrance vestimentaire faisant pale figure pour quelqu'un d'habillé de la sorte. Je finis par vaincre l'ennemi. Yelena me dit "tu veux que je t'aide pour l'autre peut-être ?
", ce que j'accepte sous forme de challenge. Voir si elle était si maligne. Je tends mon bras gauche sur la table, elle le soulève alors de sa main et commence à s'affairer. Deuxième éclair dans mon corps. Il y a dans ces gestes une projection touchante. Un moment de complicité, que l'on retrouve au stade du couple. Je revois mes ex, m'aider pour un nœud de cravate, défroisser mes chemises, refaire mes lacets. Une fois terminée, la tension est palpable.
S'enchaine nos tapas, et toujours mes questions. Elle aime que je sois sans filtre moi aussi, qu'il est mieux que je sois moi même et pas un autre. Je lui dit que j'aime ça, je préfère les étoiles : tantôt piquantes, tantôt accueillantes. L'erreur des gens étant de chercher à tout prix ce qui les unit, plutôt que ce qui les différencie. J'aime poser mes contours et mes barrières, on sait à qui nous avons affaire. On continue, "Salé ou sucré ?", ses rêves, puis un double discours : "Matin ou soir ?". Yelena me demande de quoi on parle, je souris sans lui répondre. Elle me dit qu'il n'y a pas d'heures pour manger. Que c'est bien de ne pas toujours manger à la même heure, qu'elle est gourmande, avec un gros appétit. Elle finit par esquisser un sourire gêné, que je lui rends. "Par contre toi je ne sais pas..." me dit-elle. Je lui explique que je vais avoir besoin d'un frigo bien rempli, et que tout ça pourrait bien m'épuiser. Elle sourit. J'ai envie de l'embrasser, là, tout de suite. On mange toujours, le plateau est grand. Elle a la chair de poule, le vent est encore plus froid. Je lui touche le bras pour lui montrer, sa veste étant retroussée à ce niveau. Je lui dit que si elle tombe malade demain, elle pourra contacter mon avocat. Plus faim, la patronne nous débarrasse.
J'entends "salut Budy !". Je tourne la tête, Patrick s'en va tout sourire. Je lui répond "bonne soirée, à un de ces 4". Yelena le regarde partir, et m'interroge de ses yeux : "C'est ton ami ?". "Je l'ai rencontré aujourd'hui
". Elle semble interloquée. A cet instant, ce sont des mois de travail qui portent leur fruit.
Il fait trop froid, mais j'aime bien ma coéquipière, alors je lui propose de s'en remettre un coup, dans un autre rade. Elle décide de payer les tapas, sympa. On marche ensemble en rigolant, je la sens un peu timide. Peut-être ma présence, moi je suis sur un nuage, comme si j'étais Dicaprio dans Wall Street. Les gens nous regardent, je tranche avec la rue, tiré à 4 épingles. Les bars sont peu légions ici. En fin de rue, un dernier bar. Je le trouve trop "roots", et continue. Rien ensuite. Je me souviens que ce sont toujours les endroits imprévus qui génèrent les belles anecdotes : "allons-y !".
On rentre... Nom de dieu. Café Rock, 50's. Le fabuleux destin d'Amélie Poulain : pareil. Un film, où les gens sont sortis d'une autre planète, d'une autre époque. Fracture dimensionnelle, les yeux se portent sur nous deux. On est à l'arrêt, un peu surpris. On finit par aller au comptoir, le tenant porte un béret, bien habillé. 2 bières. Autour s'accapare 3-4 pieds nickelés avec des coupes Elvis et des chemisettes à fleurs. Yelena choisit une table, elle me demande si je préfère la banquette ou la chaise, je réponds "la banquette" alors qu'elle était déjà dessus. "On a qu'à se mettre l'un à côté de l'autre
", oui faisons ça. Nos corps se touchent. Un grand miroir de l'autre côté de la pièce nous renvois notre image, on en rigole. A gauche, toujours de l'autre côté, 2 couples. Elle s'imagine qu'ils viennent de se rencontrer. On fait les discussions à leur place. Elle dit que l'une rigole, et qu'elle finira au lit. Je lui dit que elle aussi rigole beaucoup ce soir : sourire complice. On plaisantera comme ça 10 minutes.
Dans la sono, du rock qui réchauffe, avant de faire planer salement. Je Shazam le morceau avec peine, m'obligeant à demander l'auteur au barman. Il me dit, "Dick Ryan". La chanson me rappelle "True detective", et je me sens l'âme d'un Matthieu Mcconaughey, la dépression en moins. La chanson s'appelle "Once In a Million Times" et me rappelle que ce soir, ça marche bien, pour une fois. Pendant 2mn30, nous nous taisons, observant cet instant de vie sorti de nul part.
https://www.youtube.com/watch?v=ifbPahXRHqw
Des guitares et une contrebasse jonchent le sol, là bas, au fond. Tandis que rentrent une foule de gens hétéroclites et extrêmes en tout point, les pieds nickelés se vêtissent. On se dit qu'ils vont chanter, alors qu'ils sont sacrément allumés. Ni une ni deux, l'ampli se met en route, la batterie est testée, elle ne faisait pas uniquement partie du décor. Le show commence, un cercle se forme autour. Les gens nous regardent, on reste à notre table, collé au mur de l'autre côté.
Et là, c'est...surréaliste. Fou rire à me rouler par terre. Ca ressemblait à ça
Le chanteur principal commence à se rouler par terre, en imitant la guitare et en sautant partout avec un masque de zoro. Le contrebassiste à un masque de scream mais avec des oreilles de Pluto. Le batteur un chapeau de paille, et ne regarde que ses pieds. Chaque chanson est un fou rire, tout le monde est médusé et mort de rire. Les cinquantenaires sont chauds. Yelena est de plus en plus stoïque au fil des chansons, je le sens. Pourtant c'est elle qui me dit "ça va, tu passes un bon moment ?", comme si elle doutait qu'elle me plaisait. Le bruit m'oblige à lui chuchoter dans l'oreille. Pour ça, je me tourne et ma main s'appuie sur sa jambe à chaque fois. Nos corps sont rapprochés. Avant de la perdre, je lui dit "2 chansons et on y va", elle acquiesce.
En sortant, on hallucine de ce que l'on vient de vivre. "On est en train de se créer des souvenirs là
", me glisse-t-elle. Je lui demande si elle s'en remettra, si elle ne veut pas faire demi tour pour voir si ils sont toujours aussi frapadingue. Nous remontons la rue, vers le métro. La station approche au loin, mais au détour d'une rue elle me dit être garée plus loin et m'abandonne là.
Alors viens le temps de se faire la bise. Yelena me regarde, il y a une tension mais tout se passe vite : gauche, droite, et je fonds sur ses lèvres, ce qu'elle fait aussi. Tout est lent, posé, subtil, et délicieusement sensuel. Ma main droite remonte et se pose dans le creux de son cou, je lui caresse la joue tandis que nous continuons notre étreinte. Ses bras passent derrière moi, mon autre main se pose derrière sa tête pour la guider.
30 secondes, avant que nous reculions, un peu surpris. Je lui dit bêtement en souriant "je crois que je suis un peu excité", alors que mon jean fait une bosse. Elle rigole en me disant "tu crois que j'étais trop près ?", ce à quoi je réponds "je ne sais pas... il faudrait réessayer pour voir". Je lève les bras légèrement, pour lui suggérer de me tenir fermement par la taille. Elle le fait, nous nous embrassons à nouveau, prenant notre temps. Puis sa tête se recule doucement "tu embrasses bien" me dit-elle... J'en profite pour l'embrasser sur le front, avant de la laisser libre. "Je te souhaite une bonne nuit", pareillement. Je lui demande de me de dire quand elle sera rentrée, et promet de faire de même.
Chez moi, je recevrai un message "bien rentrée. J'ai passé un excellente soirée en ta compagnie. Je t'embrasse. Bonne nuit".
Depuis, nous avons continué nos discussions, moi mes provocations bon enfant. On doit se voir ce soir. Elle dira au cours d'un message, "pour toi, je serai toujours disponible". Darya's rule.
TL;DR : rencontre avec une femme de mon âge, par le biais d'Happn. Soirée avec une complicité et quelque chose d'indescriptible dans les sensations. On finira par s'embrasser à la fin, en se promettant de se revoir. Je dois la revoir ce soir. Il y a un petit truc en plus cette fois, à voir.