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Beaucoup de misère sexuelle, des tonnes de cynisme, peu d’amour. Le journaliste français Stéphane Rose raconte, dans un livre, la réalité crue des sites de rencontres.
Les sites de rencontres cristallisent nos névroses, élargissent nos failles et décuplent nos distorsions narcissiques. Ils sont, en somme, le miroir grossissant des dérives de la relation amoureuse en ce début de troisième millénaire. On peut, certes, trouver le bonheur grâce à eux. Mais il faut pour cela avoir un équilibre émotionnel supérieur à la moyenne et beaucoup de temps à perdre. C’est la conclusion à laquelle aboutit le journaliste et auteur français Stéphane Rose dans un livre* aussi atypique que pertinent: l’auteur de Défense du poil (également aux Editions La Musardine) y mêle expérience personnelle (dix ans de pratique), témoignages et commentaires d’experts. Le résultat n’incite pas exactement à se précipiter pour s’inscrire, mais offre un poste d’observation passionnant sur le théâtre relationnel contemporain.
D’abord, ce paradoxe que vous mettez en évidence: fréquenter un site de rencontres est devenu quelque chose d’avouable, de presque banal. Pourtant, les sondages le montrent, les couples qui s’y forment sont rares. On n’y trouve que des «plans cul», c’est ça?
Stéphane Rose: La publicité des sites essaie de faire croire que ces derniers offrent l’espace idéal pour trouver l’«âme sœur». C’est un mensonge. Cela arrive, bien sûr, mais c’est l’exception plus que la règle. D’ailleurs, des géants de la branche tels que Meetic se sont mis récemment à organiser des soirées où l’on peut faire de vraies rencontres. Cela prouve bien que pour qui cherche une relation amoureuse durable, les sites ne font pas l’affaire.
Pourquoi?
Quand on est en quête d’un partenaire sur Internet, on est poussé à chercher le meilleur, celui qui nous correspondra le mieux, selon des critères toujours plus précis. Sans même s’en rendre compte, on est pris dans une logique consumériste. Or ce processus de ciblage n’a rien à voir avec la magie de la rencontre amoureuse, celle qui nous pousse à érotiser précisément ce que nous considérions au départ comme un défaut. Celle où l’autre fait résonner quelque chose en nous, mais quelque chose d’inattendu, qu’on ne pouvait pas prévoir. Celle qui n’est pas réductible aux questionnaires d’affinités proposés par certains sites, et qui ne marchent jamais.
Bien des habitués des sites ne cherchent, en fait, pas la rencontre: que font-ils là, alors?
Ils essaient de se prouver qu’ils peuvent encore séduire, ils jouent avec le feu sans intention de franchir le pas. C’est une forme contemporaine du badinage, qui vise la réassurance narcissique. Ou alors, simplement, ils cherchent à rompre leur solitude, comme des millions d’autres gens devant leur écran. On croise, sur les sites, un nombre incroyable de gens qui mentent sur leur localisation géographique. Ils se font croire Parisiens par exemple, simplement pour avoir accès à plus de contacts, alors qu’ils vivent à l’autre bout de la planète et savent dès le début qu’ils ne vous verront jamais.
Le plus étonnant est que les internautes mentent massivement même lorsqu’ils envisagent une rencontre. Vous citez le cas extrême de cet homme noir qui s’était fait passer pour blanc: qu’a-t-il dit à sa correspondante le jour où ils se sont vus? «Au moins, je t’ai rencontrée.»
Au moins, s’est-il dit, il a eu une chance de lui plaire. Et parions que le fait d’être rejeté l’a conforté dans l’idée qu’on ne veut pas de lui parce qu’il est Noir. J’ai vécu la même chose avec une femme arrivée au rendez-vous avec 20 kilos de plus qu’annoncé. J’aime bien les rondes, mais là, ce que j’ai vu arriver, c’est juste un gros mensonge. Comment voulez-vous développer une relation sur la base d’un mensonge?
Ces deux personnages, ce sont des désespérés de la relation?
Je crois, oui. Il faut être dans une détresse terrible pour se mettre dans ce genre de situation, qui alimente le sentiment d’échec, qui lui-même pousse à retourner sur la Toile. Et la boucle de l’addiction est bouclée.
Expliquez-nous pourquoi, selon vous, les sites de rencontres incitent au comportement addictif.
Sur Internet, on passe facilement sa journée à essuyer des refus, simplement parce que les possibilités de contact sont démultipliées. On oublie que, dans la vie réelle, les vraies rencontres sont rarissimes. On se comporte comme si on essayait de draguer systématiquement l’ensemble des personnes d’une rame de métro. Et on devient addict précisément parce que ça ne marche pas et qu’on espère toujours se refaire. Ou alors, on obtient facilement des rendez-vous, mais on se dit qu’à la prochaine rencontre, ce sera mieux. On consomme, on consomme, et on ne s’arrête que lorsqu’on est écœuré. C’est ce qui m’est arrivé.
Il y a aussi une manière «saine» d’utiliser les sites et vous l’avez expérimentée également. Que faut-il faire pour que ça marche?
Dans mon expérience, il faut, le plus vite possible, sortir de l’échange virtuel pour se rencontrer dans la vraie vie. Puis, si on entre en intimité, éclaircir sans tarder la question de la fidélité sexuelle. Par exemple en posant la question: est-ce qu’on se désinscrit ensemble du site? Les uns trouveront naturel de le faire car une histoire qui commence suppose la fidélité réciproque. Mais d’autres trouveront normal de continuer à draguer sur la Toile en rentrant chez eux: le postulat de fidélité n’est plus implicitement compris dans le paquet relationnel.
En ce moment, sur les murs de Paris, la publicité pour «le premier site de rencontres extraconjugales pensé par des femmes» montre une mariée en blanc, doigts croisés derrière le dos. On est carrément dans la glorification de l’infidélité et du mensonge.
Ce site, Gleeden, a bien compris que, sur le front amoureux, l’air du temps est au cynisme et aux histoires «qui ne prennent pas la tête», selon une formule qui tourne en boucle sur le Web. Le couple est en mutation, la fidélité tombe en désuétude. Mais j’ai le sentiment que c’est temporaire: il me semble que, comme avec le bio, l’avenir est à une authenticité relationnelle renouvelée.
Un autre site cynique, c’est AdopteUnMec?
Effectivement, il se présente comme un lieu où les femmes font leurs emplettes comme au supermarché. En réalité, il est surtout conçu pour pallier un fléau de la Toile: à peine inscrites, les femmes y sont assaillies par une nuée d’hommes en rut qui leur font des propositions cochonnes. Sur ce site, un homme ne peut pas écrire à une femme si elle ne lui a pas donné le feu vert.
Il y a plus d’hommes que de femmes sur le marché des sites?
Il n’y a pas de chiffres et ça dépend des sites. C’était probablement le cas au début puisque plusieurs d’entre eux offraient l’inscription gratuite aux femmes. Ils ont cessé de le faire, on peut en déduire que la proportion s’est rééquilibrée. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une dissymétrie dans la nature de la demande: beaucoup plus d’hommes ne cherchent que des «plans cul», et en des termes qui ne font pas toujours dans la dentelle.
Il y a tout de même des sites plus tranquilles où les dames ne sont pas importunées?
Effectivement, il y a les sites chics et chers où on se rencontre entre gens d’un certain monde. Une des illusions entretenues par les opérateurs de rencontres est celle que vous allez enfin pouvoir, sur la Toile, rencontrer des gens d’un autre milieu que vous. En réalité, les clivages sociaux y sont reproduits à l’identique. Et les largués restent des largués.
Une autre tendance, c’est le site communautaire: pour les adeptes du bio, les Noirs, les geeks, les gens de droite ou de gauche. Il y a même un site pour les gays de droite et un autre pour les gays de gauche! Ca marche?
Non, ils sont trop peu fréquentés. Je crois que la plupart des sites communautaires sont appelés à disparaître. A ma connaissance, un des seuls qui marche est celui pour les rencontres musulmanes.
Vous avez souffert d’addiction aux sites. Où en êtes-vous?
J’ai arrêté depuis deux ou trois ans. Je fais encore des rencontres, mais via Facebook.
Les réseaux sociaux vont-ils supplanter les sites de rencontres?
Oui, je crois. Car on y entre dans la séduction assez naturellement, dès qu’on commence à échanger, mais sans être étiqueté comme la personne en manque qui cherche une relation, ce qui est un immense avantage. Et en plus, c’est gratuit. A mon avis, dans quelques années, seuls quelques rares sites de rencontres, particulièrement performants, auront survécu.
* Misere-sexuelle.com, de Stéphane Rose, Ed. La Musardine, 193 p.
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