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L’Europe est fatiguée de la Russie
20/06/2011 à 11h55 | 704 vues | 0 réactions
L’UE ne croit plus dans la possibilité que se créée, en Russie, un État européen moderne
L’Union européenne a abandonné le désir d’obtenir un changement en Russie, et est prête à traiter avec le pays tel qu’il est et non avec celui que les Européens voudraient voir exister. L’Europe n’attend déjà plus rien de Moscou : ni en bien, ni en mal.
Les sommets Russie-UE font depuis longtemps déjà figure d’événements de routine, ne soulevant aucun intérêt. À la veille de la rencontre qui se déroule actuellement [les 8 et 9 juin 2011 s’est tenu à Nijni-Novgorod le dernier sommet Russie-UE, ndlr], les media ont à nouveau souligné la nécessité de réduire la quantité de telles manifestations annuelles de deux à une, et un expert européen influent a même déclaré que, afin d’économiser les ressources des contribuables, une vidéo-conférence serait plus appropriée, voire une simple correspondance.
Sans l’embargo russe sur l’import de légumes depuis l’UE, les deux côtés n’auraient strictement rien eu à se dire.
Le partenariat pour la modernisation ? Même sans soulever le débat sur le fait de savoir si ce processus est effectivement en marche en Russie, le rôle que doit y jouer l’UE est loin d’être évident.
Le programme de crédit de 2 milliards d’euros, soi-disant à l’étude avec l’approbation des Européens, vu les prix actuels du pétrole, est comparable à l’augmentation des réserves monétaire russes de change en quelques jours.
L’annulation du régime de visas ? Mais le plus important partenaire de la Russie dans l’Europe unifiée, le président français Nicolas Sarkozy, a déjà annoncé que ça n’arriverait pas au cours des 10-15 prochaines années.
On ne croit pas, à Paris et Berlin, que les Russes souhaitant dépenser leur argent dans les pays de l’UE cesseront de voyager simplement pare qu’il leur faut se rendre à l’ambassade ou au centre de visas à Moscou. En revanche, on pense que, vu l’état actuel du système de protection des droits de l’homme en Russie, on verra se précipiter en Europe une foule d’éléments indésirables.
Mais le problème, bien évidemment, ce ne sont pas les sommets. Les sommets sont l’instrument de mesure, le thermomètre. En 1994, quand a été passé l’accord prévoyant d’organiser de telles rencontres tous les six mois, l’avenir des relations entre la Russie et l’UE semblait si dynamique qu’une perpétuelle remise des montres à l’heure au plus haut niveau du pouvoir était considérée comme indispensable. Aujourd’hui, il en va tout autrement.
Les deux côtés sont habitués à la stagnation dans leurs relations, et l’absence de progrès, non seulement n’est pas perçue comme un problème, mais même, à l’inverse, convient à merveille à la machine bureaucratique : il y a moins de travail.
À l’intérieur de l’Union européenne s’est établie une situation franchement « idéale » : celle où les désirs s’accordent aux possibilités. N’existent notamment, pour s’occuper sérieusement du dossier russe, ni les ressources, ni la motivation.
Et la question n’est pas dans le fameux « krach imminent » du projet européen.
Ce n’est justement, de très loin, pas un axiome. Avec toutes les dettes nationales, et même les potentielles banqueroutes, l’UE ne cesse pas, même au plus petit degré, de constituer un géant économique ; et le niveau de vie demeurera plus élevé en Grèce et au Portugal qu’en s’éloignant vers l’est ou vers le sud à partir des frontières de l’Union.
La file d’attente de ceux qui désirent devenir membres ne désemplit pas. L’immigration, sans conteste, représente un immense défi : en raison de la moindre qualification de la force de travail qui arrive, et en raison de la non-adéquation des mécanismes d’intégration des migrants.
Mais il est tout à fait possible que le glissement à droite qui se dessine en Europe fasse précisément office de médicament : amer mais nécessaire. On cessera de tourner le dos aux problèmes, de se cacher derrière le politiquement correct, et le débat interne franc et ouvert permettra de trouver des solutions.
En réalité, la crise de l’UE est, au premier chef, une crise de leadership : qu’est-ce qui revient au niveau « fédéral », qu’est-ce qui revient au national ?
À l’intérieur, cela se ressent moins : les institutions sont si nombreuses que la machine bureaucratique se débrouille, dans l’ensemble, avec les tâches de gestion courante.
Cas exemplaire : le problème de la Belgique, qui vit depuis déjà un an sans gouvernement, sans que personne n’ait entendu que l’on n’y collectait plus les impôts ou que l’on n’y versait plus les retraites. Pourtant, le phénomène se ressent tout de même : les décisions politiques indispensables – concernant, par exemple, cette fameuse immigration – ne sont pas prises, pour la raison que personne ne souhaite prendre sur soi la responsabilité précisément politique, et non plus technique.
Mais, en matière de politique extérieure, l’absence de leadership et de vision à long terme est un défaut de première importance. Pour l’essentiel, l’UE est confrontée à deux questions fondamentales : ses relations avec la Russie d’une part, avec le monde musulman de l’autre. Et Bruxelles a toujours tenté de résoudre ces deux questions de façon bureaucratique – avec relativement peu d’argent et des déclarations bruyantes – et pas de façon stratégique. Cette approche s’est, visiblement, épuisée d’elle-même, mais l’Europe n’est, au moins pour l’instant, pas en état de la modifier.
Il faudrait être un grand optimiste pour croire que Catherine Ashton – qui passe 250 jours par an en déplacement et qui, en ses qualités de haut-représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’Union et de première vice-présidente de la Commission européenne, est tout simplement obligée d’être présente lors de centaines de manifestations – trouve encore le temps de réellement planifier une politique.
Tout cela, du reste, n’est pas nouveau.
Ce qui est nouveau, c’est que l’Europe est manifestement fatiguée de la Russie. Tout de même, des ressources diplomatiques sont dépensées, des entretiens sont menés, des initiatives sont soutenues « avec enthousiasme », mais le progrès n’est pas vraiment perceptible.
On s’était mis d’accord, semble-t-il, déjà en 2005, sur un abandon progressif des versements de compagnies aériennes européennes pour les traversées transsibériennes : et les taxes continuent d’être prélevées.
On s’était mis d’accord, il y a un an, sur la création d’un comité collaboratif Russie-UE pour les questions de politique extérieure et de sécurité, en échange d’un progrès dans le processus de régulation du conflit transnitrien : on n’a fait ni l’un, ni l’autre. Des dialogues fructueux sur l’énergie, le transport et quelques autres thèmes encore, on en entend plus parler dans les conférences de presse que dans la vraie vie.
Bruxelles a, peu à peu, abandonné le désir d’obtenir le changement en Russie, passant à une position selon laquelle il faut traiter avec la Russie qui existe et non avec celle que les Européens voudraient voir.
Ce point de vue s’est avéré très confortable. Et ce non seulement parce qu’avec une telle approche, il est plus facile de ne pas critiquer les dirigeants russes pour ce qui se passe à l’intérieur du pays. Mais aussi parce que de la Russie, en gros, on n’attend rien de particulier : ni en mal, ni en bien. Aujourd’hui, la Russie, aux yeux des Européens – à certaines exceptions près – ne fait plus figure de défi prioritaire de sécurité. « Laissons, juge-t-on à Bruxelles, les problèmes de la Géorgie à Tbilissi et, peut-être, à Washington ». C’est, certainement, une bonne chose, mais cela signifie également que la Russie, dans la liste des possibilités, ne se trouve, de très loin, pas en première place.
Tout le monde se rend parfaitement compte qu’il n’arrivera pas moins de gaz depuis la Russie de Poutine que depuis une Russie gérée selon des méthodes plus libérales, étant donné que le pays, pour ses fluides énergétiques, n’a pas d’alternative à l’export européen.
La crainte d’un diktat venu du fournisseur de ressources a disparu. Mais, d’un autre côté, tous comprennent de façon tout aussi précise que la Russie, du fait du tempo de son développement, a déjà tant perdu dans l’Asie montante que regagner le manque est déjà pratiquement impossible. En guise d’illustration : l’auteur de ces lignes s’est retrouvé face à des chiffres indiquant que, dans la seule zone économique de Shanghai, vivent actuellement en permanence plus de citoyens finlandais qu’à Moscou : quelques milliers, contre quelques centaines. Et nous parlons d’un pays ayant traditionnellement un intérêt économique fort pour la Russie.
De son côté, Moscou se sent également parfaitement à l’aise dans cette situation. Les invitations aux dîners de gala sont envoyées et reçues, et l’on peut tranquillement ignorer l’expression formelle de préoccupations à tel ou tel propos. Et il n’est nul besoin de fournir un quelconque travail pour rapprocher la Russie des standards européens de vie, de sécurité et de gestion étatique : ce qu’exigerait une véritable alliance de la Russie et de l’UE.
Il est difficile de croire qu’en 2003, au sommet de Saint-Pétersbourg – et ces manifestations, alors, n’étaient pas encore régulières -, la Russie et l’UE s’étaient mises d’accord sur la création de quatre espaces communs : dans les domaines de l’économie, de la sécurité extérieure, de la justice et des affaires intérieures et, enfin, de la science, de la recherche et de la culture. Comparé à cet objectif, l’annulation du régime de visas semble microscopique.
Il y a seulement huit ans, l’intégration de la Russie et de l’UE, la création d’un ordre des choses commun, c’est-à-dire similaire, à l’Europe – soit, en d’autres mots, la construction en Russie d’une société et d’un État européens modernes – était perçues comme un objectif accessible, même si éloigné. Aujourd’hui, tout cela sonne, au mieux, comme un rêve sans rien de commun avec la réalité et, au pire, comme un outrage au bon sens, qui continue, du reste, d’être utilisé comme convention officielle internationale.
Cette différence des perceptions est originale, mais significative, et il est peu probable qu’elle inspire le même optimisme que celui déclenché par le segment historique que la Russie a traversé au cours de la dernière décennie.
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Auteur : Arkadiï Moshess, directeur de programmes de recherche sur « Le voisinage oriental » de l’UE et de la Russie à l’Institut finlandais des relations internationales
Source : Gazeta.ru
Traduit par JULIA BREEN
Sélectionné par NINA FASCIAUX
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