Herbert de Vaucanson a écrit :
Je ne vois pas très bien en quoi c'est "rassurant" de préserver l'unicité des êtres au cours du temps. Perso ça me plait plutôt de me dire qu'à chaque instant j'ai une infinité de "successeurs".
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Bob2024 a écrit :
Ouai, je n'aime pas trop cet arguments selon lequel les gars de Copenhague seraient des pleutres ou pire, des culs bénis. Je trouve au contraire qu'ils développent l'idée puissante et assez courageuse du refus de la métaphysique. Ce qui ne peut en aucun cas être mesuré/observé, même très indirectement, existe-t-il ?
Ils posent cette question finalement. Je ne vois dans la réponse négative aucune couardise, juste un point de vue
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De votre dernière discussion, je relève ces deux remarques qui me semble vraiment symptomatiques du blocage sémantique qui nous sépare : comme je l'ai (déjà !!!) expliqué plus haut en m'appuyant sur la pensée cartésienne, il ne faut surtout pas confondre (en philosophie comme en science) " existence " et " essence " : l'existence se constate dans l'expérience, l'essence se déduit, se conclut d'un raisonnement. " Tout est possible " lorsqu'il est question des essences (y compris la banalité d'un mal inhumain, comme le montre Hannah Arendt dans La condition de l'homme moderne en analysant le fondement idéologique du totalitarisme), alors que l'existence (la vôtre, la mienne, celle qui est vécu dans l'immédiateté du sentiment) trouve " sa " condition dans un libre-arbitre lui-même conditionné par " les " conditions aléatoires imposées par le milieu culturel. Tout n'est donc pas possibe pour un être libre ! Que ces conditions puissent être calculées (aujourd'hui ou demain) ne change rien à la nécessité pour l'homme d'être " la " condition de son existence, c'est-à-dire de choisir à chaque instant le sens de sa vie ! Le temps d'une vie, n'est donc pas, ne peut pas être, le temps des mathématiques et de la physique, tout simplement parce que ce temps humain, le temps d'un sujet conscient et désirant, est une durée pure, non quantifiable.
Notre temps, celui de notre vie, est cet assassin célèbre qui emporte avec lui nos rêves et nos espoirs comme nos heures. Mais notre destination est justement de nous rendre compte de ce que ce mouvement de fuite signifie dans nos vies seulement lorsqu'il est tard, même s’il n’est jamais trop tard. C'est ce qui s’appelle alors illusoirement la sagesse et celle-ci s'accompagne naturellement de la consolation (relire Epicure). Mais la philosophie, comme anthropologie critique, peut nous aider à y voir plus clair sans tomber, ni dans l’anarchie des sentiments contradictoires soumis au dehors d’un monde contingent, ni dans un déterminisme substantialiste rassurant qui ordonne le monde par la logique pour le rendre maîtrisable. C’est même là notre seul privilège. Comment jouir de sa vie ? Cette question n’a-t-elle pas un rapport avec la liberté par essence créatrice et non conservatrice ? Vouloir maîtriser sa vie comme on maîtrise le temps, n’est-ce pas substituer au mouvement absolu de propagation qui transforme réellement nos vies parce qu’il est le mouvement d’où émerge la pensée (celui du processus inventif d’individuation psychique, de l’épreuve originaire de toute pensée consciente, c’est-à-dire capable de retracer sa genèse et, du même coup, d’orienter sa fin), un mouvement relatif abstrait, géométrique, de simple déplacement dans l'espace (fruit d’une symbolisation universelle sans sujet vivant qui traduit un besoin d’anticipation des événements du monde), mais dans lequel se perd l'activité du sujet lui-même irréductible à toute structure objective, à tout plan d'ensemble ?
La question philosophique du sens (direction et signification) de la vie est au fond la même que celle qui porte sur le " concept " deleuzien ou la " perception pure " chez bergson, ou encore, avant eux, sur la " substance" spinoziste : comment fonctionne le plan d’immanence (la Vie dans laquelle prend place toute vie) pour donner sens à ma personne au centre d’une relation avec l’univers entier ? La durée n'a rien d'artificielle, de conventionnelle, elle n'est pas le contenu d'un discours, même scientifique, elle est une aperception pure. Or, dans la relation aperceptive qui unit le corps, la conscience et l'univers, la cause est sentie dans l'effet qu'elle provoque et l'effet dans sa cause (c'est cela la " substance " de Spinoza), ce qui signifie que le temps n'est jamais pour nous une " information ", une forme fixe et idéale se projetant sur une réalité fixe et idéale, mais une histoire individuante qui est à la fois transformation et conservation : la " durée " (Bergson), comme mouvement absolu, est l'instance communicationnelle, la relation amplifiante, qui passe (le temps est mouvement) entre la topologie de notre existence (organisation codifiée de notre espace de vie, comme le pensent Foucault et Deleuze) et sa chronologie (son rythme, sa musicalité tragique partagée entre force et faiblesse), entre la condition structurale et normative de l'action, qualitative donc ou culturelle, institutionnelle, et sa condition énergétique ou quantitative (la force ou la faiblesse de la volonté de puissance est bien ce qui chez Nietzsche favorise ou déprécie la vie). Le temps de notre individuation n'est donc pas le réel, le commencement ou la fin, mais seulement le réel en tant qu'il se manifeste dans une transformation et, dans le procés de cette relation d'information, engendre des dimensions nouvelles, au-delà du réel pré-individuel, de la ligne pré-fabriquée que j'empreinte dans le milieu culturel qui est le mien. Les dimensions de la relation d'information qu'est la durée sont modifiées par le procés de la relation. Le temps de notre vie n'est donc connaissable, perceptible, que lorsqu'il change, c'est-à-dire lorsqu'il engendre des dimensions nouvelles, lorsque nous pouvons suivre le procés de notre individuation dans la manifestation d'échange entre toutes ses dimensions, bref lorsque nous pouvons suivre la genèse de notre temps propre, de notre histoire intérieure.
Bref, la vie n'est pas substance matérielle, elle est un principe interne de mouvement. Il est impossible d’en rester à une modélisation abstraite du mouvement. Il faut passer à l’épreuve intime de l’effort, à l’expérience intime de la motricité qui me porte à habiter mon propre corps. Une réflexion de simple bon sens sur le mouvement doit prendre en compte notre expérience intégrale du monde et penser ce mouvement dans la continuité et l'unicité dynamique de son passage : le mouvement n'est pas une succession discontinue de positions, mais il est un (c'est-à-dire indécomposable). C'est une puissance mouvante, union vivante du moteur et du mobile (le mobile est à lui-même son propre moteur). On ne peut donc simplement concevoir le mouvement dans l’extériorité d’un monde géométrisé, simulé : il faut le saisir comme intériorité. La matière n'est pas substance, c'est le changement qui l'est. La mobilité devient la réalité même. L'essence du monde matériel est de se dissoudre dans le passage. Or, dans l'expérience de mon propre corps, dans l'exercice des fonctions sensori-motrices, j'apprends à la fois à maîtriser mon corps et à construire mon identité : loin de l'objectivation vide parce qu'improductive du mouvement spatial des modélisations scientifiques, la réflexion philosophique veut penser le passage productif du temps de l'histoire humaine (individuelle et collective). Comme un morceau de musique, une vie n'est pas une chose qui change mais un changement pur, une histoire dont nous saisissons la substantialité mouvante dans l'expérience intime et irréductible de notre propre moi.
Allons plus loin dans l'analyse du changement :
La question essentielle est celle de la transformation réelle d’un système vivant (et donc de sa modalité culturelle comme civilisation). Il faut donc développer les termes du problème sans confondre le mouvement relatif du physicien (dans un système matériel partiel et clos) et le mouvement absolu (au sein d’un système vivant qui se transforme). Comment un changement est-il possible dans un système qui conserve son information et lui assure son unicité, voilà la question ? Dans la physique classique galiléenne/cartésienne, qui succède à la physique aristotélicienne, le mouvement devient quelque chose de relatif entre deux corps, c’est un simple transport. Le mouvement cesse alors d’être un mouvement de transformation du corps comme il l’était chez Aristote. C’est le propre de la physique mécaniste de ne penser que le mouvement relatif, c’est-à-dire le mouvement sans mouvement, le mouvement purement géométrique, purement spatial, simple " ordre de succession des phénomènes ". Or, le mouvement relatif du géomètre, parce qu’il n’est pas le mouvement réel d’un corps, mais celui " des axes ou des points auxquels il se rapporte ", n’est rien, pur déplacement spatial, transport qui ne crée rien. Impossible alors de laisser de côté une philosophie de la nature : une théorie du changement doit aujourd’hui intégrer plusieurs champs, potentiel thermodynamique, théorie de l’information et physique quantique. Or, le mouvement de transformation est ontogenèse et histoire. Le progrès transformatif d'un système découle de la relation d'information entre des pôles hétérogènes, relation qui est un mouvement ontogénétique parce qu'elle exprime un échange intérieur à partir de l'énergie de transformation du système, c'est-à-dire de sa métastabilité. Dans un système, l'information n’est pas une forme fixe qui le stabiliserait, mais l’histoire intérieure qui rapporte quantité et qualité, la " relation amplifiante " qui relie la condition structurale et la condition énergétique, la résonnance interne qui se crée entre la qualité-structure et la quantité-énergie, bref l’intériorité qui s’engendre. Elle exprime des oppositions qui sont les dimensions qui surgissent du système lorsqu’il s’individue. L’information d’un système s’individuant ne décrit donc pas le réel, mais seulement le réel en tant qu’il se manifeste dans une transformation, et dévoile alors des dimensions nouvelles. Le mouvement interne d’un système est un mouvement absolu, à la fois information et transformation, communication d’information entre pôles dissymétriques et transformation ou genèse d’une histoire intérieure. C’est cela fondamentalement l’ontologie dont parle Hephaestos : la communication active qui s’établit entre les ordres hétérogènes d’un système, le mouvement absolu d’un système potentialisé qui est en même temps " signification " et " opération " pour les parties de ce système, signification qui surgit d’une disparition et ontogenèse. Autrement dit, c’est l’union du " métaphysique " et du " logique " jusqu’au niveau de l’esprit : la manière d’appréhender un mouvement absolu dépend des dimensions analogiques et significatives qui sont justement " l’horizon " du problème : le mouvement absolu est à la fois dans notre esprit et dans les choses, la démarche de notre esprit qui s’efforce de suivre le mouvement des choses et " l’intuition " d’une résolution structurante, d’une résolution possible dans la tension du système, bref l’esprit qui est mis en mouvement par les choses. Le système s’individuant est le " penser " même : la pensée exprime l’individuation du système, elle s’applique à l’ontogenèse et est l’ontogenèse même. En ce sens, ordre et désordre du système sont à la fois des phases de l’être et manifestent le " fil " de l’être : le mouvement absolu est un mouvement qui se transforme, mais il se transforme en se conservant. Le mouvement de l’être est une conversion-conservation, mort et vie intimement liés ! Ainsi, le mouvement réel se manifeste dans la conscience, comme mouvement absolu d'exister, et dans le Tout de l'univers, comme Ouverture, incessante création jamais close sur elle-même. L’universel devenir se fait nécessairement l’écho d’une conscience d’un changement en moi. C’est dire que la vie est multiplicité qualitative sans partie, continuité sans division actuelle, bref elle est ce qui ne cesse de se créer en changeant de qualité. Rien n'empêche donc la conscience de sonder sa propre profondeur (elle n'est pas, comme le pense les matérialistes, un épiphénomène de la matière, ni une pure transcendance, comme le pense les spiritualistes) et de pénétrer dans l'intérieur de la matière, de la vie, de la réalité en général, bref de nous " désordonner " pour retrouver le lien originaire de la psychologie à la cosmologie.
Message édité par l'Antichrist le 22-11-2010 à 06:17:04