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La théorie du chasseur de viande de brousse
Cette théorie initialement avancée par Beatrice Hahn, Paul Sharp et Bette Korber et reprise par Stanley Plotkin, Hilary Koprowski ainsi que par Paul Osterrieth, suppose la contamination d'un chasseur par le virus simien : cela a dû se produire à la suite d'une morsure par un animal, ou par une écorchure à l'occasion du dépeçage d'un animal infecté. La consommation de viande insuffisamment cuite aurait pu être également une voie de contamination16. Cela se serait produit dans les années 1930 probablement entre 1915 et 194117, dans l'ouest de l'Afrique centrale dans des pays comme le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Gabon ou le Congo Brazzaville. La personne ainsi infectée, ou une personne infectée par lui, serait arrivée à Kinshasa (alors Léopoldville) où le virus aurait été transmis à d'autres personnes. De là, le virus, épousant la circulation humaine, aurait remonté le fleuve Congo pour gagner d'abord d'autres parties de ce qui est aujourd'hui la République démocratique du Congo pour se répandre ensuite en d'autres régions d'Afrique dans les années 1970.
Les opposants à cette hypothèse d'une transmission accidentelle du singe à l'homme, au cours d'une chasse, font valoir qu'elle n'explique pas pourquoi le SIDA est apparu soudainement alors que le singe - porteur du SIV depuis plusieurs milliers d'années - est depuis toujours chassé en Afrique. De la même façon il est reproché à cette théorie de ne pas rendre compte de la simultanéité de l'apparition des cas contaminés et de leur localisation géographique. Par ailleurs, les pygmées - grands chasseurs, ne sont quasiment pas infectés par le VIH (les cas constatés seraient à mettre sur le compte de rapports sexuels avec les peuples bantous voisins). De même, l'étude menée par Nathan Wolfe et Donald Burke18 pour mettre en évidence des traces de contamination par VIH dans une population de chasseurs cueilleurs du Cameroun n'a pu produire aucun résultat confortant l'hypothèse de la contamination par la viande de brousse.
Les travaux de Preston Marx et Ernest Drucker19,5 peuvent répondre à l'argument interrogeant la date de déclenchement de l'épidémie : la réutilisation de seringues non stérilisées, l'usage de pistolets injecteurs, à l'occasion d'actes médicaux divers (des vaccinations, des transfusions, etc.) ont pu considérablement contribuer à accroître l'épidémie20. Cette hypothèse fut portée à son extrémité par un groupe de chercheurs mené par Gisselquist qui alla jusqu'à affirmer en 2003 que ces mauvaises pratiques médicales étaient responsables de 60 % des contaminations21.
D'autres arguments viennent expliquer pourquoi l'épidémie s'est développée dans la deuxième partie du vingtième siècle.
Les hypothèses avancées sont que les VIS ne seraient pas particulièrement adaptés à l'espèce humaine et que les éventuelles contaminations survenues par le passé seraient restées isolées faute de conditions épidémiologiques suffisamment favorables à la diffusion de ces virus dans notre espèce5. Ainsi l'isolement dû à l'absence de moyens de transport modernes (tels que la voiture, le bus ou encore l'avion) et l'absence de développement de villes importantes auraient empêché le VIH de se propager.
L'origine de l'épidémie, devenue par la suite une véritable pandémie, est expliquée par le développement de l'urbanisation, la paupérisation, la prostitution, les déplacements de populations, les changements de comportement sexuel et l'apparition des drogues injectables5,11,12.
En août 2011, le Dr Jacques Pépin publie un ouvrage, The Origins of AIDS, où, reprenant la théorie du chasseur, il expose le rôle de différentes interventions médicales (injections non stériles lors d'actions contre la syphilis, le pian, la lèpre, la tuberculose…) dans la propagation de l'épidémie22.
La théorie du vaccin anti-polio (en cours d'élaboration)
C'est la théorie selon laquelle le passage du VIS à l'homme aurait eu lieu à l'occasion d'une trentaine de campagnes de vaccination anti-polio pratiquées en République démocratique du Congo23, ainsi qu'au Rwanda Burundi entre 1957 et 1960. L'argument premier de cette thèse est d'ordre épidémiologique24 : il s'appuie sur une coïncidence non seulement temporelle mais aussi géographique liant les premiers cas de sida avec les campagnes de vaccination avec un vaccin polio oral (OPV) expérimental « Chat »25 qui fut administré à environ un million d'africains. Hooper fait ainsi valoir que 64 % des cas de SIDA observés en Afrique avant 1981 et 87 % des échantillons testés HIV-126 positifs avant 1981 viennent des villes et des villages mêmes où ce vaccin a été utilisé vingt années plus tôt. Documentée et ayant fait l'objet de recherches, cette théorie qui n'a pas été retenue par la communauté scientifique, est toutefois encore défendue aujourd'hui par Edward Hooper qui la fit le plus27 connaître mais qui n'en était pas à l'origine.
C'est Louis Pascal, un Américain, qui émit pour la première fois cette hypothèse en 198728. Sans aucune affiliation académique, il ne parvint pas alors à se faire publier. En 1992 toutefois, un éditorial du Journal of Medical Ethics, appelait les chercheurs à prendre cette hypothèse – OPV Theory – en considération29. Indépendamment de Louis Pascal, deux équipes proposèrent chacune une hypothèse reliant le SIDA au vaccin polio : il y eut d'abord l'article resté sans suite des professeurs Gerasimos Lecatsas et Jennifer J. Alexander30, puis celui de Blaine Elswood – un militant américain – et de Raphael Stricker - un scientifique – que le journal Research in Virology demandera d'abord d'écourter avant d'accepter finalement de la publier en 1993 mais accompagnée d'un éditorial désapprobateur.
Entre temps, le journaliste texan Tom Curtis informé de l'hypothèse de Elswood, la retravaillera pour la soumettre – augmentée d'interviews de Koprowski, Sabin, Salk – au magazine Rolling Stone en 199231. Cet article32 connut immédiatement une très large audience, non seulement dans des média grand public mais aussi dans la presse scientifique dans laquelle une controverse se développa par articles successifs. L'institut Wistar – à l'origine du vaccin utilisé en Afrique – constitua un comité d'experts qui rendit son rapport non pas dans une revue reviewée mais à l'occasion d'une conférence de presse en octobre 1992. Aussitôt, Koprowski et Wistar poursuivirent en justice pour diffamation Tom Curtis et le magazine Rolling Stone. Celui-ci fut quitte33 de toute peine au seul prix d'un article rectificatif - le 9 décembre 199334 - disant en substance qu'aucune preuve scientifique n'imputait l'origine du SIDA aux vaccins35. La thèse avancée par Curtis quitta alors l'actualité éditoriale et scientifique36 tandis que Curtis lui même connut un discrédit durable.
Dès 1990, un journaliste britannique, Edward Hooper, interpellé par cette hypothèse, commence un long travail d'investigation qui l'amène à recueillir documents et témoignages sur le terrain. Il est soutenu par Bill Hamilton, un biologiste reconnu, qui l'accompagne au Congo pour recueillir des données. Hooper exposa le résultat de son travail dans un livre fleuve, de 1097 pages, intitulé The River, A Journey to the Source of HIV and AIDS. Paru en 199937 aux États-Unis et en Grande Bretagne, mais jamais traduit en français, cet ouvrage connut une large diffusion et fut abondamment commenté. Peu de temps auparavant, Julian Cribb fit également paraître (en 1996) un ouvrage sur le sujet intitulé The White death.
La confrontation de la thèse proposée par Hooper avec celle défendue par ses opposants s'ensuivit par le biais de différents articles. Elle culmina à l'occasion de la conférence qui se tint à la Royal Society de Londres les 11 et 12 septembre 2000 et à la suite de laquelle la théorie du vaccin anti-polio fut présentée comme défaite. Hooper ne le considéra pas ainsi, comme il eut plus le loisir de l'exposer à la conférence moins médiatisée de l'Accademia Nazionale dei Lincei qui se tint à Rome en 2001.
Après sa mort annoncée à Londres, la thèse bénéficia d'une nouvelle notoriété à la suite de la réalisation par une équipe franco-canadienne du documentaire Les origines du sida38. Diffusé à partir de 2003 dans des festivals puis à la télévision, ce documentaire, qui n'abordait pas les aspects phylogénétiques, apportait des éléments nouveaux dont la valeur a été catégoriquement contestée par Koprowski, Osterrieth et Plotkin39.
L'hypothèse du vaccin contre la polio tombe si l'on peut démontrer l'existence de cas de SIDA avant les campagnes de vaccination : Hooper s'est donc attaché à enquêter sur les premiers cas de SIDA cliniquement reconnus et notamment sur celui de David Carr qui avait d'abord été présenté comme le premier cas connu de décès par SIDA (en 1959)40. Les résultats d'analyses additionnelles par le Dr David Ho viendront indirectement appuyer l'hypothèse de Hooper : David Carr ne serait pas décédé du SIDA41.
La controverse porte plus spécifiquement sur les points suivants :
résultat des tests effectués sur des lots de vaccin : l'examen d'un échantillon du vaccin d'origine conservé dans les laboratoires Wistar, testé négativement, fut alors présenté comme l'argument mettant un terme à cette polémique. Faute de savoir si cet unique échantillon fit effectivement partie d'un lot utilisé en l'état sur place, Hooper s'oppose à cette conclusion ;
les chimpanzés vivant à proximité de Lindi étaient-ils d'une espèce susceptible d'être infectés par le VIS ?
les chimpanzés de Lindi étaient-ils infectés par le VIS considéré comme l'ancêtre du VIH ?
du matériel biologique extrait des chimpanzés fut-il utilisé ?
même si des reins de chimpanzés ont été utilisés, le VIS aurai-t-il pu survivre dans les doses vaccinales ?
interprétation des données phylogénétiques : contestées par Kevin De Cock lors de la conférence de Londres42, les données épidémiologiques qui sont à la base de la théorie du vaccin polio sont toujours considérées comme valables par Hooper qui pointe des faiblesses dans l'étude de De Cock43.
L'autre argument fort - mais contesté - repose sur l'hypothèse que ces vaccins auraient été cultivés sur des reins44,45 de chimpanzés - porteurs du virus simien le plus proche du VIH - et non pas sur reins de singes asiatiques comme l'avance46 Koprowski (les macaques Rhésus sont exempts des VIS « incriminés »). Dans son livre The River, Hooper a en effet mis en évidence l'existence près des laboratoires de Stanleyville (aujourd'hui Kisangani), dans le camp de Lindi, d'une ménagerie ayant accueilli entre 1957 et 1960 près de 600 chimpanzés47 et ce, dans des conditions favorisant l'éventuelle contamination des singes entre eux. De surcroît, après la tenue de la conférence de Londres en décembre 2000, Hooper a recueilli des témoignages attestant de la préparation de vaccins sur place, ou plus précisément de l'amplification du vaccin sur des reins de chimpanzés. Ces témoignages qui figuraient dans le documentaire Les origines du sida ont été récusés par Koprowski et Osterrieth pour lesquels tous les vaccins utilisés pendant ces campagnes de vaccination émanaient directement des laboratoires Wistar à Philadelphie sans jamais subir quelque préparation que ce soit dans le laboratoire médical de Stanleyville. Ceci parait toutefois hautement improbable, en raison de la décroissance de titrage du vaccin dans le temps et des conditions de transport de l'époque.
Par ailleurs, lorsque la communauté scientifique avance que d'autres régions du monde ont bénéficié de ce vaccin sans connaître l'épidémie naissant dans l'ex-Congo belge au début des années 1980, Edward Hooper propose de mettre à l'épreuve certaines de ses hypothèses sur le cheminement des différentes souches de virus, en prenant en compte le contexte historique, notamment aux États-Unis, à Haïti, et en Allemagne de l'Ouest48. De façon générale, la spécificité de la campagne de vaccination menée par Hilary Koprowski, au Congo belge, sur un million d'Africains, se trouve dans son utilisation du chimpanzé au mépris de toute considération sanitaire, selon l'enquête du journaliste38.
Cette explication est réfutée par la communauté scientifique12, notamment par le biais d'une étude parue dans la revue Nature en 2004, qui écarte catégoriquement cette hypothèse. Les principaux points de cette réfutation portent sur la grande différence génétique entre le virus du SIDA humain (VIH1) et le virus du SIDA du singe (SIVcpz), sur des études montrant la présence du VIH1 dans la région de Kisangi plus de 30 ans avant les expériences d'Hillary Koprowski ainsi que sur l'absence totale d'ADN d'un de ces deux virus dans les échantillons conservés de cette campagne de vaccination49.
Hooper a répondu à cette étude par plusieurs communiqués dénonçant les conflits d'intérêts des intéressés dans ce domaine50,51.
Réalisée dans le cadre de la controverse, l'étude de Bette Korber remet en cause la date de l'apparition, mais son équipe a reconnu que leurs travaux ne permettaient pas de remettre définitivement en cause le scénario décrit par Hooper. Pour que ce scénario soit valable selon eux, le vaccin anti-polio aurait dû produire neuf versions génétiquement distinctes du VIH, ce qui a été estimé impossible52. Pour sa part, Hooper continue d'affirmer, envers et contre toute preuve, que son hypothèse est correcte53 et que la campagne de vaccination à grande échelle a pu produire de multiples versions du VIH. Gerry Myers, travaillant tout comme Bette Korber à Los Alamos, juge que les données produites ne permettent en rien de trancher et que la conclusion de Korber « n'est qu'un pur jugement »54.
Autres voies de passage
Charles Gilks a signalé dès 1991, puis en 2001, que d'anciennes expériences sur le paludisme (à des fins thérapeutiques, mais aussi simplement théoriques) auraient pu favoriser le passage de virus simiens du singe à l'homme et ainsi être à l'origine de l'épidémie55. Daniel Vangroenweghe, faisant référence également à de telles expériences, doute qu'elles aient pu être à l'origine de l'épidémie56. Cette hypothèse ne semble pas avoir été ensuite dûment examinée.
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