rahsaan | Jétais parti pour vous dire : « je nai pas trop le temps de parler du virtuel. Vous pouvez relire ce que javais écrit plus haut, sur la différence possible / virtuel. » Mais voilà, vous mavez donné envie de mettre à plat ce que javais appris sur le virtuel. Et du coup, je me suis lancé dans une explication ardue sur Spinoza. I) LE VIRTUEL COMME DYNAMIQUE
1) Etymologie
Quest-ce que le virtuel ?
Virtuel se dit en latin : virtualis, et, avant, se dit en grec : dynamis. Aristote accouple cette notion à celle dentelechia, qui désigne létat de la chose en acte, effective. Au contraire, la dynamis désigne la chose en puissance. Ainsi, le bourgeon est en puissance un arbre et larbre est lentelechia, leffectuation, lactualisation du bourgeon. A son tour, larbre est le bourgeon en puissance, car larbre donne des bourgeons, qui, à leur tour, donneront un arbre
La nature dune chose est son principe de mouvement et de repos delle-même et vers elle-même, à partir delle-même. La nature dune chose contient à la fois sa puissance et son acte. La nature dun être est aussi bien actuelle que virtuelle. (Sur la définition de la nature comme principe de mouvement et de repos, voir Physique II)
2) Paradoxe sophistique
Pourquoi Aristote parle t-il de dynamis et dentelechia ?
Il répond par ces deux concepts à un problème sophistique. On demande, par exemple : quest-ce quun maçon ? Cest un ouvrier qui construit un mur. Mais quentend-on par « qui construit un toit » ? Si lon veut dire : le maçon est un ouvrier qui est, en ce moment même, en train de monter un mur, alors le maçon nest maçon que dans le temps où il bâtit le mur. Et il cesse dêtre maçon aussitôt le mur fini. Mais comment peut-il cesser dêtre maçon une fois son mur fini ? Et comment peut-il le redevenir lorsquil se met à bâtir un nouveau mur ?
Autrement dit : comment une chose peut-elle cesser dêtre ce quelle est ? Et comment une chose peut-elle commencer à être ce quelle nest pas ? La difficulté nest pas levée si lon dit : un maçon est un ouvrier qui sait construire un mur, car on retombe sur la même difficulté : car quest-ce quun maçon qui nest pas, là maintenant, en train de construire un mur ? Si on peut être maçon sans être en train de monter un mur, alors pourquoi dautres ne seraient-ils pas maçons, puisque eux non plus ne bâtissent pas de mur en ce moment ?
Le paradoxe sophistique ruine ainsi lidée dêtre : soit lêtre est la pure effectuation, au moment où je parle, mais alors lêtre peut cesser dêtre
ce qui est contradictoire. Soit on peut être quelque chose, sans lêtre en ce moment, ce qui nest pas moins contradictoire. Pour répondre à ce paradoxe, Aristote propose donc de distinguer létat dune chose en acte et en puissance. On dira ainsi : un maçon qui se repose est maçon en puissance. Il est virtuellement maçon. Il doit donc ajouter un état intermédiaire entre être et non-être, cest létat de dynamis. La dynamis assure le passage entre non-être et être. Le bourgeon nest pas arbre actuellement, mais seulement virtuellement. La dynamique est ainsi mouvement de la chose vers sa nature, à partir de sa nature. La puissance propre du bourgeon est de sactualiser en arbre. La puissance propre du maçon est de pouvoir bâtir un mur. De même, le bloc de marbre est en puissance une statue et il appartient au sculpteur dactualiser cette puissance. Mais le bloc de marbre est un objet naturel, car il sactualise à partir de lui-même, tandis que la sculpture sactualise à partir dun autre (le sculpteur). Le mouvement naturel est donc autonome, le mouvement artificiel est hétéronome. La statue, pour sactualiser, a besoin de la puissance propre du marbre et de la puissance du sculpteur. 3) La puissance en tant que puissance
Le virtuel est donc la puissance dun acte en tant que tel. Non pas lacte effectué, réalisé, achevé, mais la puissance même de cet acte. Aristote insiste sur ceci : ce qui est premier, cest lacte et non la puissance. Toute puissance est commandée par un acte, qui en est son principe et son achèvement. Cest larbre en tant quacte qui détermine la nature du bourgeon. Lacte est ontologiquement premier par rapport à la puissance. Sans quoi, si on prétendait que la puissance est première, il faudrait admettre que la nature dune chose est virtuelle et dans ce cas, limparfait, linforme, linachevé aurait la primauté sur lachevé, le parfait, le formé, ce qui est absurde. Car une chose en acte a trouvé sa forme, alors que la matière nest que virtuelle. Lacte est la forme même de la chose qui sest appliquée à sa matière. La nature du lit est dêtre une couchette, pas dêtre en bois. Mais dans le bois il y a bien le lit en puissance. (là encore, cf. Physique II, mais aussi Physique I sur le mouvement).
Nous avons donc vu ce quest le virtuel : la puissance en tant que puissance. Mais le virtuel nest que second par rapport à lactuel, état premier qui commande leffectuation de la puissance dune forme vers une autre matière qui reçoit une forme à son tour. Objection
Nous navons pu comprendre le virtuel que de façon autonome, mais seulement comme subordonné à lactuel. En effet, ce qui est seulement en puissance est second par rapport à ce qui est acte, sans quoi on devrait dire que linachevé précède ontologiquement lachevé, ce qui est absurde. Nous ne voyons en effet quune chose est inachevée que parce que nous savons quelle est sa nature achevée. Peut-on comprendre le virtuel à partir de lui-même, sans le penser sous la dépendance de lactuel ?
II) LE VIRTUEL COMME ESSENCE DE DIEU
1) Leibniz ?
Qui a pratiqué un peu lhistoire de la philosophie sait quil existe un grand penseur qui a placé la notion de virtuel au cur de son système : Leibniz. Toutefois, même chez cet auteur, le virtuel nest-il pas encore subordonné à un autre principe, celui du plus grand bien possible ? (cf. Théodicée)
Parmi tous les mondes possibles, dit Leibniz, Dieu a créé le meilleur, c'est-à-dire celui où le mal est le moins important et le bien le plus grand. Le monde que Dieu a choisi nest donc pas exempt de mal, mais le mal y est réduit au minimum, en sorte que dans nimporte quel autre monde que Dieu aurait pu créer, le mal y aurait été plus grand. Malgré tous les malheurs qui y règnent, notre monde est donc absolument le meilleur que Dieu ait pu faire parmi tous les possibles. Pascal75 m'a trouvé cette citation de la fin de la Théodicée, juste après un passage sur l'harmonie universelle :
"...Cette présente suite de l'univers, qui embrasse les événements dont nous nous étonnons, les jugements que nous adorons, a été jugée par Dieu la meilleure et préférable à toutes..."
L'expression de "meilleur des mondes possibles" serait de Voltaire qui, il est vrai, ne comprenait pas grand'chose à Leibniz.
La composition de ce monde obéit donc à une harmonie préétablie entre toutes ces composantes (les monades, mais ce nest pas le sujet ici) qui sont chacune lexpression virtuelle du monde entier. Dès lors, le virtuel nest-il pas subordonné, dans le système leibnizien, à un principe supérieur, celui du Bien ?
Avant dexprimer les virtualités divines, le monde exprime le choix du meilleur monde possible. Le virtuel est ainsi second par rapport à une finalité, non plus dordre strictement naturel comme chez Aristote (la fin dune chose est sa forme, cest sa nature) mais maintenant théologique (le Bien comme finalité voulue par Dieu dans le choix des mondes). Puisque nous nous interrogeons sur le virtuel, cherchons un auteur qui aurait donné la plus grande importance à ce concept et voyons alors si nous pouvons penser le virtuel pour lui-même.
Il semble que Spinoza puisse nous en apprendre beaucoup, car peut-être a-t-il donné une importance encore plus grande au virtuel quà lactuel. 2) Spinoza
Je me réfère à lune des propositions les plus ardues de LEthique : II, 8. a. Les trois genres de connaissance
Le livre II sintitule De la nature et de lorigine de lesprit. Spinoza part du postulat que lhomme pense et analyse lesprit humain comme mode de la substance divine sexprimant sous lattribut Pensée. Cest notamment dans ce livre quest développée la célèbre distinction entre trois genres de connaissance.
- Le premier genre est à peine une connaissance. Cest la compréhension du monde par imagination, c'est-à-dire à partir de leffet que les choses produisent sur nous. Par ce mode, qui est celui de lopinion, nous ne concevons que les effets des choses, sans du tout connaître adéquatement la cause qui a engendré cet effet.
- Le second genre est celui de la droite raison, par lequel nous passons de limagination des effets à la connaissance adéquate des causes. Lune des bases de cette connaissance est, pour Spinoza, la physique mathématique et les études de dynamique et de vitesse (étude des rapports relatifs de mouvement et de repos des corps). Cette connaissance relève de luniversel car elle nous apprend ce qui est valable pour toutes choses. Ainsi, lorsquun mobile rencontre un plan, langle dincidence sera égal à langle de réfraction.
- Quant au troisième genre de connaissance, il nest pas développé en tant que tel avant le livre V de lEthique, et encore seulement sur la fin du livre, avec le tournant mystique final, qui va de V,21 (« Dieu néprouve aucune joie ») à V,25 (« Dieu saime dun amour infini »).
[Je conseille aux débutants en philosophie de sauter lexplication qui suit, des plus ardues, et de continuer leur lecture au c. Le virtuel pur]
b. Singularité et virtualité
Revenons au livre II. Je viens de dire que le troisième genre de connaissance nest pas développé avant le livre V. En réalité, à plusieurs reprises, Spinoza nous en donne un aperçu, de façon fulgurante. Cest notamment le cas en II, 8. Voici la proposition (traduction de la Pléiade) :
« Les idées des choses singulières ou des modes non existants doivent être comprises dans lidée infinie de Dieu de la même façon que les essences formelles des choses singulières ou des modes sont contenues dans les attributs de Dieu. »
Nous avons là un texte dune très grande concision, qui concentre en peu de mots ce qui fut peut-être lintuition la plus haute, la plus puissante de Spinoza et ce, comme souvent chez cet auteur, malgré laridité de lexpression. Je vais tenter dexpliquer les principaux points de cette proposition, en découpant (de façon fort cartésienne) le problème en différents points que janalyserai séparément.
« Les idées des choses singulières ou des modes non existants doivent être comprises dans lidée infinie de Dieu (1) de la même façon que les essences formelles des choses singulières ou des modes sont contenues dans les attributs de Dieu (2). »
1 Lidée infinie de Dieu
Il est de la nature de Dieu de créer toutes choses en vertu de sa puissance infinie. Dieu crée selon la seule nécessité de sa nature (cf. livre I) Dieu produit toutes choses et les comprend adéquatement. C'est-à-dire que sa puissance consiste à produire tout ce qui est et aussi à concevoir ces choses, donc à en concevoir des idées adéquates. Car Dieu affecte toutes choses de sa puissance et est affecté de toutes choses. Sa puissance daffecter et dêtre affecté est infinie. Donc Dieu est affecté par linfinité de ce qui est : il en conçoit nécessairement une connaissance du premier genre (connaissance par imagination) mais, puisquil est lui-même cause de ces choses, il en conçoit une connaissance du second genre. Ainsi, Dieu a une idée de toutes choses et, par conséquent, une idée infinie de tout, c'est-à-dire de lui-même. Puisque la puissance de lesprit consiste à concevoir objectivement par lidée ce quest la chose formellement, chaque chose peut être enveloppée dans une idée (cf. Traité de la réforme de lentendement). Donc Dieu lui-même peut être compris dans une idée, lidée infinie de Dieu. Donc le complément du nom dans « idée infinie de Dieu » doit être comprise de deux façons : lesprit conçoit une idée infinie de Dieu (car Dieu est infini), mais Dieu a lui-même une idée infinie de lui-même. Idée portant sur Dieu, mais aussi idée possédée par Dieu lui-même. Idée infinie de Dieu.
2 Les attributs et lessence de Dieu
Dieu sexprime en une infinité dattributs. Lhomme sexprime sous deux attributs, qui sont létendue et la pensée. En tant quil sexprime sous le mode de létendue, lhomme est corps. En tant quil sexprime sous le mode de la pensée, lhomme est esprit. Lhomme ne peut donc concevoir que deux attributs, mais Spinoza dit bien quil en existe une infinité dautres, car Dieu est infini. Quexpriment ces attributs ?
Ils expriment lessence de Dieu. Autrement ils expriment la substance infinie que Spinoza appelle Dieu ou Nature. Cette essence de Dieu est synonyme de sa puissance. La substance est la puissance même de Dieu. Lesprit humain conçoit cette puissance comme capacité de produire et de concevoir des idées des choses produites. Ne disons pas, en somme, que Dieu crée les choses. Car la création implique de créer à partir du néant. Mais Dieu ne crée par à partir du néant. Il ne crée même pas à partir de sa puissance. Sa puissance de produire et de concevoir est égale à sa substance. Dieu est donc la substance et lensemble des modes de cette substance, c'est-à-dire des modifications contenues dans cette substance. La substance est puissance infinie de modifier et dêtre modifiée. Chaque mode sexprime sous un ou plusieurs attributs. Lhomme sexprime sous deux attributs, la pierre sous un seul (létendue). Notons que nous voyons apparaître déjà lidée de virtuel, avec cette notion de puissance infinie de la Nature divine à concevoir et produire. Lidée infinie de Dieu comprend donc toutes les idées : chaque idée nest idée que parce que Dieu conçoit la chose. Nous comprenons alors ce quest lessence formelle dune chose : cest ce que lesprit, par lidée, conçoit objectivement de sa puissance.
La proposition commence maintenant à séclaircir. Je mets en gras ce que jai développé : « Les idées des choses singulières ou des modes non existants doivent être comprises dans lidée infinie de Dieu de la même façon que les essences formelles des choses singulières ou des modes sont contenues dans les attributs de Dieu. »
Puisque tout nest pas encore en gras, cest quil reste du travail. Quavons-nous laissé de côté ?
Je numérote ce que je vais expliquer maintenant. « Les idées des choses singulières (3) ou des modes non existants (4) doivent être comprises dans lidée infinie de Dieu de la même façon que les essences formelles des choses singulières (3) ou des modes sont contenues dans les attributs de Dieu. »
--> Pourquoi Spinoza parle t-il de choses singulières ? (3) --> Pourquoi de modes non-existants ? Et pourquoi emploie t-il un « ou » (sive en latin) qui indique une équivalence entre choses singulières et modes non-existants ? (4)
3 Les choses singulières
Que désignent ces choses singulières ? Le bureau devant moi ou la chaise sont-elles des choses singulières ?
Il ne semble pas, car, en étant rigoureux, il faut dire que singulier désigne ce qui est seul, unique, qui ne peut donc se comprendre quà partir de soi-même. Au contraire, une chose particulière, comme la chaise ou le bureau, fait partie dun tout et renvoie à dautres choses. Il y a un grand nombre de choses et je sais que cette chose-là est une chaise car jai la notion de chaise qui me permet didentifier cette chose comme une chaise (à partir dune notion générale qui, dit Spinoza, se forme en ne retenant dun ensemble de choses que les points communs pour éliminer les différences particulières). Donc un objet comme la chaise nest pas une chose singulière. Cest une chose particulière. Au contraire, la chose singulière ne peut pas du tout être conçue à partir dune notion générale qui lembrasse et linclut comme partie dans un tout. Mais alors, quest-ce quune chose singulière ?...
4 Les modes non-existants
La proposition de Spinoza ne nous facilite pas la tâche, car il emploie un « ou » qui rend « chose singulière » à « mode non-existant ». Nous avons vu quun mode était une modification de la substance en tant que Dieu affecte cette chose et en est affecté. Mais que peut bien être une mode non-existant ?... Et si une chose singulière est un mode-existant, quest-ce donc ?... Un fantôme ? un son vide de sens, semblable à ce concept de Chien dont Spinoza dit, contre les réalistes, quil naboie pas ? Mais ces modes singuliers sont pourtant le sujet même de cette proposition 8 du livre II ! Que faut-il comprendre quand Spinoza dit « non-existant » ? A ce moment de lanalyse, il nest pas possible de continuer avec le seul texte de Spinoza. Nous devons émettre une hypothèse et vérifier ensuite si elle permet de rendre compte du texte. Cette hypothèse sera la suivante : un mode non-existant nest pas rien (ce nest pas un fantôme, une illusion), ce nest un mode qui nexiste pas du tout, cest un mode non-existant actuellement. Un mode non-existant na dexistence que virtuelle.
Alors nous saisissons un peu ce que dit Spinoza : cest quil existe des choses singulières qui nont dexistence que virtuelle, qui sont de pures virtualités.
Or les virtualités sont ni plus ni moins que lessence même de Dieu. Et, miracle, quest-ce que ce genre de connaissance qui parle du virtuel en tant que tel ?... Cest le troisième genre de connaissance !
Spinoza le définit bien dans des termes qui sont ceux de cette proposition II, 8 et quon retrouve dans la démonstration de V,25 : « le troisième genre de connaissance progresse de lidée adéquate de certains attributs de Dieu jusquà la connaissance adéquate de lessence des choses. »
Reprenons alors les trois genres de connaissance. Premier genre : connaissance inadéquate, à partir de leffet produit par les choses particulières sur notre imagination. Deuxième genre : connaissance par les notions communes, donc par la cause actuelle des choses. Troisième genre : connaissance de lessence des choses, autrement dit : connaissance des singularités de la puissance divine. Ainsi, pour Spinoza, le plus haut genre de connaissance, celui qui procure « la plus grande satisfaction de lesprit qui soit possible » (V,27), cest celui qui comprend le virtuel en tant que tel.
Il ne comprend pas seulement lessence actuelle des corps, mais conçoit les choses sous lespèce de léternité. Lespèce de léternité, ce nest rien dautre que les puissances en tant que puissances, le virtuel pur.
Le virtuel est donc bien « supérieur » à lactuel pour Spinoza : Dieu est pure virtualité, pure puissance de concevoir et dêtre conçu et le suprême état de lesprit, cest de contempler ces virtualités.
« Plus nous comprenons les choses de cette façon, plus nous comprenons Dieu ; et par suite, la suprême vertu de lesprit, c'est-à-dire la puissance ou la nature de lesprit, autrement dit son suprême effort, cest de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance. » (V,25)
Par le second genre de connaissance, lesprit conçoit les choses, c'est-à-dire quil les comprend : littéralement, il les tient, comme on tient un objet dans sa main (cum-prehendere). Connaître, pour Spinoza, est toujours synonyme de comprendre. Mais par le troisième genre, il se passe autre chose. Cest que lesprit ne conçoit pas seulement la cause des choses, il conçoit sa propre puissance de concevoir, car lorsque lesprit a une connaissance adéquate, Dieu le contemple. Par le troisième genre de connaissance, lesprit contemple la puissance même de Dieu daffecter et dêtre affecté. La nature de Dieu est pure virtualité, pure puissance dêtre. Reprenons la proposition II, 8 et mettons en gras ce que nous avons expliqué : « Les idées des choses singulières ou des modes non existants doivent être comprises dans lidée infinie de Dieu de la même façon que les essences formelles des choses singulières ou des modes sont contenues dans les attributs de Dieu. »
Nous voyons que nous avons presque tout expliqué, à savoir lensemble des termes conceptuels contenus dans cette phrase, mais pas la logique même de cette proposition. Cette logique, cest la relation entre la compréhension des choses singulières dans lidée et la contention des essences dans les attributs.
--> Lidée comprend objectivement ce qui est contenu formellement dans la chose. --> Lessence de Dieu sexprime au travers des attributs. --> Et nous parlons de choses singulières, de pures virtualités. Quel rapport Spinoza cherche t-il à construire entre les idées et les essences ?
Il dit que les idées des choses virtuelles appartiennent à la puissance divine en tant que tel et que la puissance de ces mêmes choses appartiennent aux attributs de Dieu. Et il dit surtout que cette compréhension-là et la même chose que cette contention-ci. Le troisième genre de connaissance nous fait comprendre les pures virtualités à luvre, la puissance infinie de Dieu. Lisons le corollaire de II, 8 : « Corollaire : Doù suit que, aussi longtemps que les choses singulières existent seulement en tant quelles sont comprises dans les attributs de Dieu, leur être objectif, autrement dit leurs idées, existent seulement en tant que lidée infinie de Dieu existe. » Le troisième genre de connaissance ne nous amène plus à comprendre des choses actuelles, universelles, mais des choses singulières, virtuelles la puissance de Dieu lui-même, en tant quil possède une idée infinie de lui-même. Nous remontons ainsi de lactuel au virtuel.
Cette existence virtuelle des choses en Dieu, Spinoza tâche de lexpliquer par un exemple, dans le scolie de II,8 : dans un cercle, je peux concevoir une infinité dangles droits (en formant cet angle avec deux cordes perpendiculaires). Il existe donc virtuellement une infinité dangles droits dans ce cercle. Supposons alors que ce cercle, cest Dieu comme puissance infinie et ces angles, les choses singulières. Les angles nexistent que pour autant que le cercle existe. Donc par le troisième genre de connaissance, nous concevons directement la puissance propre du cercle de faire exister une infinité dangle. Nous ne concevons plus seulement le cercle comme rotation actuelle dun segment dont un point est fixe (2e genre) mais comme contenant une infinité dangles virtuels (3e genre). Lexistence des angles est comprise dans le cercle comme lexistence des choses singulières est comprise dans les attributs de Dieu. c. Le virtuel pur
En somme, Spinoza dit ceci : par le troisième genre de connaissance, lesprit conçoit la puissance divine en tant que telle.. Par cette connaissance sous laspect de léternité, la puissance de la pensée sélève à une intensité divine, mystique. La puissance de la pensée exprime complètement la puissance de la chose pensée. Et plus encore : cette puissance est élevée à linfini, linfini de Dieu ou la Nature. Le troisième genre de connaissance nest pas seulement rapport adéquat entre lidée et son objet, mais élévation à la puissance infinie, à la nième puissance, des virtualités de la pensée, parce qualors la pensée, comprenant (contenant) lidée dune essence infinie est elle-même portée à linfinie, donc à la plus grande satisfaction qui puisse se vivre. Par le troisième genre de connaissance, la puissance de lesprit conçoit la puissance divine. Dynamique infinie de la pensée, expression des virtualités infinies de Dieu et de la virtualité divine elle-même. Lesprit ne peut penser la Nature que parce que cette Nature est Dieu lui-même, Dieu concevant les choses et les idées de toutes choses Dieu comme cette pure puissance de concevoir, cette pure virtualité naturelle. Nous comprenons que, dans cette optique, le virtuel ne manque de rien. Loin dêtre sous la dépendance de lactuel, le virtuel rend possible lactuel. En Dieu, cette virtualité coïncide parfaitement avec lactualité. Deleuze peut ainsi dire que Spinoza pense linfini en acte. Cet infini en acte est lexpression de la puissance divine. Spinoza, penseur qui élève la pensée du virtuel à linfini. Maintenant que nous avons pratiqué ce que Platon appellerait une « dialectique ascendante » (cf. le Sophiste), de la notion de virtuel à lessence même du virtuel, il faudrait pratiquer une « dialectique descendante » et voir ce que le virtuel nous apprend de notre monde. En effet, ne parle t-on pas énormément, de nos jours, de virtuel ? De mondes virtuels ? Quen dire, maintenant que nous avons mieux cerné la notion de virtuel ?...
A suivre, donc, pour des développements sans doute moins ardus... ---------------
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