Citation :
On va revenir sur le trollicide. La question de départ est « dit môman, c'est quoi un internaute ? »
Là, il y a vaguement schématisé, à peine caricaturé, les différentes étapes que traverse le bébé internaute de sa naissance à son âge adulte. En fait, au début, la première fois que l'on a acheté Internet (parce que en général les gens ne pensent pas qu'ils ont acheté un accès à un truc qui est plus grand qu'eux, ils ont acheté Internet, ils ont ramené Internet dans un sac à la maison), les premières activités que l'on trouve sur le réseau sont les activités d'acheteur et de kikoolol.
Acheteur c'est vachement simple, c'est juste que voyages-sncf.com… c'est moins pratique que 3615 SNCF mais ce n'est pas facturé à la minute. Donc c'est acheter ses billets de train sur Internet, c'est acheter ses billets d'avion sur Internet, c'est acheter des bouquins qu'on ne pouvait pas acheter au coin de la rue. C'est une des premières activités qui apparaissent quand on récupère un accès à Internet et que l'on n'y connaît rien.
Le kikoolol c'est le fait de s'échanger des PowerPoint avec des trucs rigolos et généralement des virus avec, ou d'aller regarder des vidéos de chats qui se cassent la gueule sur Youtube. Il y a une activité relativement transverse que l'on retrouve essentiellement chez les garçons adolescents, c'est le porno. Je dis essentiellement, ce n'est pas du tout exclusif.
L'étape d'après, une fois que cet effet-là est passé – il ne s'arrête d'ailleurs jamais vraiment d'ailleurs complètement… je veux dire que le côté acheteur continue, moi ça fait 15 ans que je suis sur Internet et je continue à y acheter des billets de train ; je regarde moins de lolcats par contre, j'ai moins le temps – il y a le côté lecteur qui apparaît, c'est-à-dire que basiquement, cet ordinateur qui trône au milieu du salon qui prend de la place et qui ne sert à rien, on se met à s'en servir pour lire des choses. En règle générale, on commence par lire ce que l'on a déjà l'habitude de lire. J'ai rarement vu des lecteurs habitués du Figaro se mettre à lire l'Huma sous prétexte que c'était en ligne. En tous cas, pas au début. Mais on se met à lire : je suis un fidèle lecteur habitué du Figaro, ben je vais regarder sur lefigaro.fr… j'ai le papier un petit peu avant, ça m'évite de sortir, je peux voir les commentaires que les gens ont mis, je peux éventuellement suivre des liens autour… Je commence à lire les sites [des journaux] auxquels je suis habitué. Je connais peu de gens qui s'amusent à rentrer dans cette phase-là par le fait de lire des directives ministérielles qui s'appliquent à eux, mais ça peut. J'imagine qu'un chef d'établissement dans l'enseignement pourrait se mettre à lire le Bulletin Officiel plutôt en ligne que sur papier par exemple.
Assez vite, à force de devenir lecteur… alors, cet aspect-là : lecteur, c'est quelque chose que l'on gagne, ce n'est pas une étape, c'est quelque chose que l'on gagne et que l'on gardera. Je ne connais pas de gens qui sont sur Internet depuis 15 ans et qui ont arrêté de lire. Ça n'existe pas. Ça évoluera, c'est-à-dire que l'on commence par lire ce dont on a l'habitude et après on se rend compte que l'on peut lire d'autres choses. On se rend compte qu'en plus de lire le site de son journal habituel, on peut aller lire le site d'un autre journal, ce qui permet de s'ouvrir un peu la tête, en général ça prend quelques années ; on peut aller lire des sources d'information autres, c'est-à-dire que si vous voulez des informations précises – je ne sais pas, pour ceux d'entre vous qui sont informaticiens dans l'âme, si vous voulez des informations précises sur ce que sont telles ou telles dernières innovations en technique, je vous déconseille chaudement lefigaro.fr, vous êtes à peu près sûrs de n'y trouver rien, ce n'est pas le bon canal, vous pouvez plus essayer les sites plus geek genre PCImpact ou des sites de tests divers et variés, ou rentrer dans du vrai site dur avec de la publication scientifique parce que vous voulez apprendre comment est faite la structure d'un octocore. Tout ça, ce sont des tas de lectures qui se prolongent.
Il vient un moment où on atteint l'étape du râleur, qui est assez longue. C'est le moment où à force de lire des âneries écrites dans la presse on se dit « ah, c'est trop con ». Et en général, on commence par réagir aux âneries que rapporte le journaliste. Tel homme politique a dit une bêtise que le journaliste recopie, on a envie de dire « il est con cet homme politique ». Et on se met à râler en commentaires. C'est du commentaire d'assez bas niveau. C'est typiquement ce que vous retrouverez dans les commentaires sur Libé, sur Le Figaro, sur Le Monde, sur tous les grands journaux. Pour une raison simple : c'est là que les gens commencent à lire, donc c'est là qu'ils écrivent leurs premiers commentaires, et leurs premiers commentaires sont statistiquement idiots. C'est des gens qui déversent leur bile, qui expriment leur mécontentement, c'est en général le niveau zéro du débat, le niveau zéro de la réflexion intellectuelle. Mais c'est déjà en soi une innovation, c'est déjà en soi quelque chose de nouveau que l'on aille déverser sa bile par écrit en public plutôt que face à son bistrotier habituel devant un petit Ricard. Ça correspond à un changement dans la société. Ça n'empêche pas de le faire avec du Ricard mais ce n'est pas au même endroit, et ce n'est pas fait de la même manière.
Et puis à force de se montrer râleur, on prend l'habitude de commenter, puis à force de se montrer lecteur on prend l'habitude d'aller potentiellement lire ailleurs. Le commentateur moyen (pour ne pas toujours taper sur les mêmes on va dire de lemonde.fr) qui vient balancer un troll idiot sur un blog, c'est-à-dire qu'il vient juste déverser sa bile, que ce soit sur le blog de FDN, imaginez chez Eolas ou imaginez chez n'importe quel blogueur qui a un peu l'habitude du machin, basiquement le commentateur il va prendre deux claques. « C'est bien, tu as zéro arguments, si tu n'as que de la merde à dire, vas le dire ailleurs ». C'est très formateur ça. À force d'être râleur, il va se faire reprendre. En général, pas que sur des sites où il n'y a que des râleurs, il se fera plutôt reprendre ailleurs. Et en se faisant reprendre, il y a une chance non nulle qu'il finisse par apprendre ce qu'il est en train de faire, c'est-à-dire qu'il finisse par apprendre à non pas râler, mais expliquer pourquoi il n'est pas content avec des arguments, ce qui complique énormément le jeu mais ce qui le rend beaucoup plus utile. Ça, ça devient ce que l'on appelle classiquement un commentateur : quelqu'un qui lit le papier de blog et qui essaye de dire en quoi il est d'accord, en quoi il n'est pas d'accord, et en général le commentaire porte rarement sur le fait rapporté par le journaliste quand vous le trouvez dans la presse. Il va beaucoup plus souvent porter sur le rapport fait par le journaliste des faits réels. Il va plus souvent porter sur pourquoi l'article est biaisé que sur les faits fondamentaux, parce qu'il n'y a pas grand chose à dire sur des faits, à part que l'on trouve que c'est chouette et que c'est une réussite ou qu'on aurait aimé que ça n'ait pas lieu.
Le métier de commentateur sur Internet dure assez longtemps, et en général c'est quelque chose qui se développe. Une fois que l'on a pris le pas de passer de râleur à commentateur, on se met à écrire des commentaires qui sont de plus en plus longs, qui sont de plus en plus structurés, qui sont de plus en plus argumentés. On apprend des choses assez magiques, on apprend à reconnaître quand on s'est trompé, on apprend à accepter quand quelqu'un a démonté un de nos arguments. Bref, on apprend à débattre en public. Et ça c'est assez costaud. Et puis il vient un moment où vous en avez marre de laisser en commentaire de vos blogs habituels deux fois par semaine des papiers de 600 lignes, vous vous dites que plutôt que d'en faire un commentaire, vous allez le publier chez vous. Et ça vous transforme en auteur. Puis l'étape d'après, c'est quand à force d'en avoir marre de juste tenir votre petit blog dans votre petit coin, vous devenez animateur d'une communauté, soit en pilotant un blog où il y a 10-15 personnes qui viennent écrire, soit en expliquant aux gens comment gérer eux-même leurs blogs, et vous finissez par devenir animateur.
Il y a peut-être des étapes après, mais moi je n'en sais rien, je me suis arrêté par là. Je ne sais pas bien ce qu'il y a après. Après, je ne suis pas sûr que ça soit beaucoup lié à Internet.
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