Watkins Glen, 6 Octobre 1973, 11h54
Le rugissement du moteur coupé, la Tyrrell n°6 est rentrée aux stands. François a relevé la visière de son casque. Ken Tyrrell s?est penché vers son pilote
-Pour moi, c?est O.K. Ton temps est bon, tu n?as plus à t?en faire
-Combien reste-t-il?
-6 minutes répond l?Anglais en consultant sa montre. Il est 11h54.
-La voiture marche vraiment très bien. Je suis sur que je peux améliorer ma position, je vais essayer.
-D?accord! dit Ken Tyrrell. Vas-y.
Démarreur. François donne deux ou trois petits coups sur l?accélérateur. Le moteur hurle. Il enclenche la première, démarre. Coup d?oeil dans les rétros. la voiture entre sur la piste. François accélère. Quand il repasse à pleine vitesse devant les stands, les chronomètres se déclenchent.
Il boucle son premier tour en 1?41?, le second en 1?56? (faute), le troisième en 1?40?03 (son meilleur temps), le quatrième en 1?40?07...
François n?achevera jamais son cinquième tour.
Johnny Rives de l?Equipe a passé la matinée sur un tour qui surplombe le ?S?. De son poste d?observation privilégié, il a pu admiré le travail des pilotes et des voitures dans ce passage difficile ou les voitures roulent à 70 metres-secondes. A midi moins vingt, la fin des essais le ramène vers les stands. A hauteur du 90°, il s?arrete quelques instants pour observer quelques passages. Dans le hurlement du V8 Cosworth dont les vitesses rétrogradent, la Tyrrell n°6 de François arrive. Le casque aux bandes bleue, jaune et rouge,accompagne le mouvement de la voiture dans son passage en courbe. François remet les gaz. Rives vient d?assister au dernier passage de Cevert.
Pour aborder le 90°, François, qui se trouvait en quatrième, a rétrogradé sèchement. Troisième, seconde. En sortie de virage, il accélère de nouveau. En 300 mètres, la voiture prend brutalement de la vitesse. L?accélération colle le pilote à son siège. Il entre dans le premier virage à droite du ?S?. C?est un passage très rapide, où les barrières de sécurité enserrent étroitement la piste: laquelle permet aux spectateurs d?accéder à l?intérieur du circuit. De part et d?autre du ruban de goudron, un étroit accotement. Pour ce passage, la piste a d?ailleurs été creusée pendant quelques dizaines de mètres dans un talus qui la domine légèrement.
Avec un peu de recul, l?impression est saisissante: on croirait vraiment que les roues des monoplaces frôlent les glissières.
Ce ?S? se présente sous la forme d?un grand virage à droite, très rapide, suivi d?une pente assez marquée qui débouche sur l?amorce d?un virage à gauche. Là, commence la deuxième partie du ?S?. Elle est délicate à négocier: la vitesse de la voiture a considérablement augmenté et, au milieu de la courbe, un nouveau changement de pente ramène la piste à l?horizontale. La rupture de pente est ici défavorable: la vitesse de passage (240km/h environ) ainsi que les deux ruptures de niveau ne laissent la voiture qu?aux plus extrêmes limites de l?adhérence. ?La voiture ne tient plus sur la piste que par l?extreme pointe de tous ses orteils? explique Stewart.
Le pilote doit donc serrer au maximum la corde du droit afin d?etre placé au mieux à l?entrée du gauche, c?est à dire complètement à l?extérieur. Alors seulement, il commence à braquer.
Les pilotes possèdent chacun leur style de conduite. Stewart et Peterson tirent à fond sur leur troisième afin de prendre tous les tours de leur moteur. Alors, ils enclenchent presque simultanément le quatrième et la cinquième. Ils peuvent ainsi poser les deux mains sur le volant et assurer parfaitement leur trajectoire.
Fiitipaldi, Ickx, mais aussi Cevert, au contraire,passent leur quatrième et enclenchent la cinquième, soit entre le droit et le gauche, soit tout de suite à la sortie du gauche: cela dépend essentiellement de la longueur de leur quatrième respective. Pendant un laps de temps très bref, ils ne tiennent plus le volant que d?une main.
Le pilote français est entré ?large? dans le ?S?. Tous les témoins le confirment. François veut faire un temps: il ne lève pas le pied. En un centième de seconde, il s?est probablement posé la question: ?Je suis large. Qu?est ce que je fais? Je lève le pied ou je corrige?? Il reste à fond.
La Tyrrell se porte en appui sur son flanc droit. Quand arrive la rupture de pente défavorable, soumise à une force latérale élevée, la voiture décroche assez brutalement, augmentant considérablement le dérapage. François hésite encore. Il peut contrôler celui-ci à la fois du volant et en jouant sur la puissance du moteur qu?il peut appliquer avec force sur les roues arrières. Croit-il encore qu?il a trop dérapé parceque?il a ?balancé? excessivement de la voiture? Il est toujours à fond. Il hésite encore une fraction de seconde avant de lever le pied. Il vient de se condamner à mort.
La voiture n?est plus contrôlable. En perdition à 230 km/h, François vient heurter le petit trottoir. la voiture s?envole, touche le rail, part en boulet à travers la piste, explose sur l?autre barrière. A cet endroit, le rail est double: l?avant de la Tyrrell s?encastre comme un coin entre les deux lames de métal et, implacablement guidé par cette rampe improvisée, va s?éventrer sur le pieu de soutènement fiché dans la terre. la tôle, découpée comme une feuille de papier par une lame de rasoir, se déchire, le bloc moteur passe par dessus le rail, bascule.
Un peu de fumée, une odeur de caoutchouc brûlé. Un grand silence tombe sur la piste.
François Cevert vient de mourir.
(source:"La Mort dans mon contrat" par Jean Claude Hallé. Editions Flammarion. 1974)
pris sur le forum F1-express, http://www.f1-express.net/communit [...] b3ba303a61