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Jean-Michel Carré: «Pour les prostituées mon film est un outil de combat» Dans «Les travailleuses du sexe» le réalisateur Jean-Michel Carré a filmé des prostitués (filles, garçons, travestis) pour les entendre parler de leur travail et de ses conditions. Il a répondu à vos questions. Asia. Dans l'attente de ce film... de votre expérience, pas forcément en tant que client, mais en tant qu'homme ayant perçu le milieu, qu'est-ce qui sépare le passage à l'acte du fantasme où de la satisfaction d'un désir avec une (un) professionnel (...). Il m'arrive d'avoir des clients qui, une fois le rendez-vous pris, s'effacent par représaille d'une culpabilité où d'être confronter à la réalité de l'autre, payé, pour soi. Jean-Michel Carré. Le problème, c'est de répondre au problème du pouvoir entre le client et la (le) prostitué. Les groupes féministes intégristes ont tendance à voir toujours le client comme détenant le pouvoir, alors que du côté des prostituées, comme elles le disent dans le film, c'est elles qui ont le pouvoir. En effet, souvent après l'acte, quel qu'il soit, ils ressentent une sorte de culpabilité, de frustration, et souvent disent: «ce n'est que ça». De plus, c'est vrai qu'il y a parfois une honte d'aller voir une prostituée, d'une part du fait de la stigmatisation, mais aussi de se dire que l'on n'est pas tellement capable de séduire soi-même. De fait, l'argent permet une distance, certaines prostituées parlent même d'acte gratuit dans le sens ou personne ne se doit rien une fois la transaction terminée. Dodcoquelicot. Pourquoi ce film? Avez-vous voulu dénoncer quelque-chose, témoigner et parler de personnes qui vous tenaient à coeur ou juste faire un documentaire? Il y a quinze ans, j'ai déjà fait cinq films sur la prostitution, à partir d'un précédent film sur les femmes en prison. A l'époque, ce sont elles qui m'ont fait connaître ce nouveau profil de jeunes femmes qui sortaient de prison, sans argent, sans famille, sans travail. Après ces films, je pensais ne jamais avoir à refaire à nouveau un film sur la prostitution. Entre temps, il y a eu la loi Sarkozy qui devait, notamment, éradiquer la prostitution. En fait, la rendre moins visible pour les riverains. Cet aspect-là était réussi, mais n'a fait que déplacer le problème de la prostitution à la périphérie des grandes villes, dans les bois, avec une plus grande précarité, dangerosité pour les travailleurs du sexe. Du coup, le proxénétisme et les réseaux mafieux ont à nouveau eu plus d'importance. L'inverse total de ce pourquoi devait être fait cette loi. Izup. Quel serait, du coup, votre message à Sarkozy, vous qui connaissez le terrain ? Ça serait de remettre à plat complètement la loi, d'engager un dialogue avec les professionnels du sexe, notamment sur le point de la loi sur le proxénétisme qui, soit-disant, pour protéger les filles, bloque complètement le système. On est tous pour arrêter l'abattage, l'exploitation, l'esclavage, mais la seule manière est de le faire avec les travailleurs du sexe qui connaissent parfaitement le terrain, comme cela se passe en Suisse où il y a le moins de proxénétisme et de réseaux mafieux. DisMoiTout. Combien d'heures de témoignages avez-vous filmé? Aviez-vous une idée précise de l'angle ou l'avez-vous choisi au fil des dérushages? Le point de vu du film était très clair dès le début. A la différence de mes premiers films sur la prostitution, j'ai choisi d'aller rencontrer que des personnes prostituées - hommes et femmes - qui avaient choisi ce métier, s'y trouvaient bien, et désiraient le poursuivre. J'ai à peu près 70 heures de témoignages, c'est la raison pour laquelle je suis en train de terminer un livre par rapport à ce film, car j'ai été obligé de faire trop de deuils. Le livre sortira en octobre prochain, aux éditions du Seuil. Il y a des personnages qui ne sont pas dans le film, des vécus que je ne pouvais pas mettre dans le film, étant donné que dans le film, ce qui m'importait, c'était d'englober la problématique générale du système prostitutionnel. Dominique. Comment se sont faits les rencontres avec les personnes qui témoignent dans votre film? N'est-ce pas un peu compliqué d'apparaître ainsi aux yeux de tous et de témoigner? Vous ont-elle fait des réserves, lesquelles? Grâce à mes précédents films sur la prostitution ou sur la prison, que toutes ces personnes avaient vus, elles avaient confiance dans mon regard. Je n'étais pas là pour porter des jugements, mais essayer de comprendre. Je tenais à ce qu'elles soient à visage découvert, car souvent pour un cinéaste les silences ou les regards sont très importants. Seules trois personnes ont demandé d'être cachées. Une, de peur que sa grand-mère découvre la réalité de son métier, une autre, de peur que son propriétaire voit son métier, car il pourrait être taxé de proxénétisme hôtelier. La troisième, c'est l'escort boy, le prostitué pour les femmes. C'est là que j'ai découvert le principal tabou actuel sur la sexualité de la prostitution. Car si ses clientes le voyaient sur un écran, il les perdrait toutes. Aucune de supporterait d'avoir leur escort parler de son métier. Abdel. Est-ce que vos témoins ont visionné votre film? Qu'en ont-ils pensé? J'ai toujours pour habitude, dans des sujets aussi délicats, de faire visionner mon film avant qu'il soit totalement terminé aux personnes qui ont participées. Aucune d'entre elle n'a demandé de changement. Pour elles, tous et toutes, c'est un outil de combat très important. C'est la raison aussi pour laquelle, c'est eux-mêmes qui vont organiser des débats, à Paris, mais aussi dans toutes les villes de France où il passe. Un certain nombre de villes et de salles, pourtant Arts et Essais bloquent le film, ont peur de le passer. Il y a une censure qui commence à apparaître sur le film. C'est pourquoi qu'il faut que les spectateurs, les citoyens, aillent demander pourquoi ils ne passent pas le film. Izup. Votre film passera-t-il à Lille ? Oui, à Villeneuve d'Asq, et à Lille, pour avoir plus de renseignements, vous pouvez consulter le site Les films du grain de sable. Perrine. Vous disiez à l'instant que vos premiers films sur la prostitution étaient nés du fait du dénuement des personnes sortant de prison. Comment convaincre les spectateurs que ce métier peut être le résultat d'un choix, et non d'une contrainte économique ? Beaucoup de métiers sont faits par les gens par contrainte économique, il n'y a pas que la prostitution. Mais il est clair que dans ce dernier film ce qui apparaissait important pour les travailleurs et travailleuses du sexe c'est la liberté d'aimer le sexe, et de pouvoir vivre correctement, sans plus. Key33. Il y a-t-il dans ce métier des bons moments quand même, sous quelle forme? Comme c'est dit dans le film, il leur arrive de prendre du plaisir, même si des fois elles le cachent. Elles rencontrent beaucoup de gens, parfois, des gens formidables. En grande majorité les clients sont des gens extrêmement gentils, sympathiques, souvent ils ont simplement envie de parler, de rencontrer quelqu'un, plutôt qu'un simple acte sexuel. Ce qui ne veut pas dire qu'il y n'a pas, notamment en France, de l'esclavage et de l'exploitation, mais cela représente au maximum 20% de l'ensemble des prostitués. Pour combattre la prostitution, il faudrait mieux essayer de commencer à combattre la pauvreté, la précarité, la violence sociale. Lilou. Avez-vous envisagé ou réalisé des interviews de proxénètes? si non, pourquoi ? Non, ce film a été fait sur des travailleurs du sexe, totalement libres et indépendants. Mais j'en ai rencontré, ça permet de changer un peu l'image que l'on peut avoir du proxénète. Souvent, pour certaines femmes, c'est plutôt trouver un homme comme un soutien, parce que la loi contre le proxénétisme oblige les prostituées à la solitude. Elles ne peuvent pas avoir un petit ami ou un mari qui tomberaient sous le coup du proxénétisme. Cette solitude les amène des fois à accepter un homme comme soutien, qui ne va pas les pousser à travailler plus ou dans des conditions déplorables. Ça pourrait être le vrai sens du mot souteneur. Claude. Ça ne vous gêne pas un peu de faire l'apologie de la prostitution? Il n'est pas question pour moi de faire l'apologie de la prostitution. Il est d'amener le débat sur un métier qui existe dans toutes les sociétés, et que tous les systèmes répressifs, abolitionnistes et prohibitionnistes ont toujours été un échec. Il faut maintenant envisager de réagir autrement, pour que des personnes qui sont amenées à faire ce métier puissent le faire de manière digne. Je le répète à nouveau, il faut plutôt combattre la pauvreté, et toutes les violences sociales, ainsi la prostitution diminuera. Venez à des débats, venez rencontrer directement les travailleuses du sexe, afin de vous faire un avis, et continuer cette discussion qui, forcément, par écrit, a ses limites. A très bientôt.
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