Cette question me rappelle un épisode pas si subtil que j'ai vécu autrefois...
Alors que je prenais la route pour partir en villégiature, la prudence voulait que je marque un arrêt pour me reposer quelque peu. Tandis que j'enchainais les kilomètres sur l'A11, je vis mon salut à l'horizon... vous savez, une de ces fameuses aires de détente isolées, qu'on visite dans l'anonymat. Une sorte d'oasis pour les chauffeurs routiers de passage, sur laquelle se trouvait une de ces petites boutiques bien achalandées où l'on peut se sustenter après quelques heures de conduite. Bref un lieu où tout est possible, et qui représente la rencontre entre hygiène, culture, grands cafés en grain et clubs sandwichs à 4 euros 75.
Après avoir garé mon auto sur le parking, je me dirigeais nonchalamment vers l'entrée. Les portes automatisées s'ouvrirent devant ma silhouette de conducteur exténué, et j'étais prêt à faire l'acquisition d'une de ces maxi barres chocolat-caramel dont les américains ont le secret. Alors que mon pied n'avait pas encore foulé le carrelage couleur granit de l'échoppe, je remarquai, positionnée à une des caisses, une charmante demoiselle qui me dévisageait avec un joli sourire. Et ma foi, il faut bien reconnaître qu'il est toujours agréable de recevoir ce genre d'expression rieuse de la part de la gent féminine... c'est un peu comme une distribution de foie gras aux sans-abris à Noël, sur le coup on se sent bien mieux même si on revient vite à la routine de la vie quotidienne.
Néanmoins la recherche d'une collation restait mon principal objectif, et toute distraction légère, si plaisante soit elle, n'était pas suffisante pour m'empêcher de l'atteindre. Je fis donc mon choix entre les diverses rations hyper calorisées car la route était encore longue, et ma destination m'accueillerait vraisemblablement la nuit tombée. L'objet de mes convoitises en main, je commençai à me diriger doucement vers la caisse la plus proche. J'aimerais vous signaler qu'à ce moment, à cette caisse se trouvait une collègue bien plus agée que la charmante marchande décrite précédemment, mais qui à n'en pas douter ne devait pas avoir son pareil en matière de lecture de codes-barres. Le genre de personne qui encaisse en moins de temps qu'il n'en faut pour trouver une pièce de 5 cents au fond d'un portefeuille en simili-skaï. Ce à quoi je dis bravo, et merci bien.
Assez intrigué par la composition de ma gourmandise, j'entrepris sur le chemin de jeter un oeil à l'emballage. Oh, point de surprise ici, sucre, beure de cacao et lécithine de soja règnaient en maître. Cela étant, tout cela serait bien sûr compensé par une de mes séances de sport régulière. Mens sana in corpore sano.
Satisfait, j'étais sur le point de tendre le bras afin de confier l'objet à la caissière à l'oeil rond, quand soudain la demoiselle débarqua et demanda instamment à sa collègue d'expérience d'échanger leurs places. La malheureuse s'exécuta sans mot broncher, sentant sans doute qu'il y avait baleine sous gravillon.
Bref, la p'tite était aux aguets telle une vigie de galion pirate, et était bien décidée à m'aborder. C'est bien légitime.
La jeune employée s'occupa donc de mon achat. Elle me salua d'abord d'un bonjour tout sourire, ce à quoi je répondis de la même manière. Elle avait de ravissants yeux clairs, et une merveilleuse chevelure blonde, qui fleurait bon la vanille, et qui scintillait telle les bracelets d'or des échoppes du grand Bazar d'Istanbul.
S'ensuivit de sa part une salve d'approches toutes plus variées les unes que les autres qui, je dois bien l'avouer, me sont un peu passées au dessus de la tête, ayant l'esprit préoccupé par quelque souci du moment.
La ravissante créature me félicita tout d'abord sur mon choix de sucrerie, ce à quoi j'acquiescai, ayant moi-même vérifié précédemment la liste d'ingrédients sordides qui en étaient la base.
Puis m'annonça le prix à payer, mais m'affirma que c'était mon jour de chance, car je pouvais bénéficier de la "promotion du jour" sur ce produit, soit 10% de remise. Charmante enfant. Cela ne pesait pas lourd, évidemment, mais en ces périodes de fêtes un sou est un sou, et il est inutile de jouer les grands princes quand nous est offert de quoi payer le pourboire du porteur à l'aéroport. Agréable surprise, d'autant qu'il n'y avait pas de panneaux signalant la remise dans les rayons, mon esprit se demandera donc longtemps s'il s'agissait en fait d'une ristourne spécial employés.
Je lui tendis donc mon moyen de paiement, carte bleue aux reflets algues d'une banque française très connue, et qui permettait à tout moment un généreux découvert de 300 euros. Un grand "Oooh" sortit de ses cordes vocales quand elle se rendit compte qu'elle était elle-même épargnante dans ce grand établissement financier. La jolie jeune femme appela ça une très grande coïncidence. Quant à moi je voyais plutôt que les porteurs de cette carte composaient tous une belle et grande famille.... de plusieurs millions de personnes.
Sans doute un peu déçue du manque de rebond de ma réponse, la jeune femme étudia ma barre chocolatée et commença à me donner moult conseils sur sa conservation, dans le but d'éviter sa perte par fondue prématurée. Son avis était judicieux, tant il est vrai qu'à cette heure-ci le soleil était haut, et tapait d'une force certaine sur les portes gobelets des tableaux de bord. Cela étant, elle sous-estimait ma propre expérience, étant moi même l'auteur de 2 transports de Galak entre Nantes et Roubaix, à l'été 2003.
Alors que ses conseils de conservation s'enchainaient, je remarquai que la jeune femme semblait avoir perdu une partie de son self-control. Le prix qu'elle sélectionnait pour la gourmandise passait en effet d'une centaine d'euros, à quelques centimes, puis quelques dizaines d'euros. Cela me rappela avec émoi mes débuts de boursicoteur, et mes mésaventures avec les actions du groupe Saint-Gobain...
Ayant finalement réussi à s'accorder sur le prix, et ayant moi-même composé mon code, la demoiselle s'appreta à me rendre ma carte mais fit volte-face. Au lieu de cela, elle regarda attentivement cette dernière, lut mon nom et me fit remarquer qu'il était écrit en lettres d'or. Je lui fis remarquer qu'il s'agissait effectivement d'un des privilèges associés au fait de payer une cotisation annuelle de 49 euros 99 du contrat Essentiel (12 mois d'engagement). Elle me sourit alors. Je vous ferais remarquer qu'à l'époque, cette merveilleuse invention du nom de facebook, était au stade d'embryon dans notre cher pays, et que j'imagine que la même situation aujourd'hui me vaudrait sans doute l'apparition d'une demande d'amie dans les 2h qui suivent.
Visiblement à court de cartouches, elle dégaina son joker et me demanda si j'habitais le coin et si j'étais venu à pied. Ayant pris la bretelle de sortie avec une certaine précipitation je lui accordai le bénéfice du doute, même si de mon avis la maison la plus proche devait se trouver à environ 10 km, tant l'aire était isolée. Sans doute existait-il un sentier connu des chasseurs de la région, et par lequel une voie de ravitaillement s'était instauré au fil des ans, ce qui expliquait l'épuisement des rayons de bouteilles de vinasse. Je lui répondis donc malheureusement que j'habitais à plusieurs centaines de km. Résignée, la malheureuse enfant me rendit ma carte l'oeil timide, et je la remerciai pour son amabilité avant de reprendre la route à fière allure.
Avant de conclure, notons tout de même plusieurs choses. Il est vrai que je n'avais pas saisi les tentatives répétées de cette charmante personne à mon égard avant de regagner l'ombre de la station essence, ayant l'esprit ailleurs. Tentatives vaines de toute manière, n'étant pas célibataire à l'époque. Mais, étant homme soucieux de préserver quelques valeurs essentielles comme le bien parler et l'élégance conserver, ça n'a pas empêché votre serviteur de rester courtois et souriant tout au long de l'échange. Car c'est aussi ça, la bienséance.
A bon entendeur, salut.