Pas mal !
Gérard Leleu
Psychanalyste, psychologue, auteur de "la fidélité et le couple", Flamarion (1999)invité à une émission "ça se discute".
Pour lui une vie à deux épanouie ne peut se vivre que dans la fidélité psychique et corporelle : le couple, c'est une ascèse et les aventures extraconjugales la preuve d'une immaturité.
Que signifie le mot fidélité ?
La fidélité n'a pas de définition objective, c'est se tenir à ce à quoi on s'est engagé vis à vis de la personne que l'on aime et vis à vis de soi-même, du rôle que l'on veut tenir dans une relation à deux.
Or, l'engagement n'a rien à voir avec l'emballement amoureux puisque les premiers sentiments d'amour ne sont pas viables sur le long terme. Après les premiers émois, le sentimentalisme laisse la place à la construction. C'est à partir de ce moment que la fidélité en tant qu'engagement prend toute sa dimension, puisqu'il faut accepter que l'autre ne soit plus uniquement un objet sexuel ou de sensiblerie, mais qu'il prenne sa place en tant que personne avec laquelle on veut vivre une relation enrichissante. Et ça passe forcément par la fidélité sexuelle.
Pourquoi, d'après vous la fidélité sexuelle est-elle nécessaire à une vie de couple ?
Je sais que cet argument n'est pas vraiment à la mode dans une société dite permissive, cela fait un peu dépassé. Une fois, une de mes patientes m'a dit : " je suis amoureuse et fidèle à mon mari, mais toutes mes copines ont un amant. Suis-je normale ?". Entendons nous bien, je ne prône pas la fidélité bourgeoise empreinte de moralité et de contrainte, mais la fidélité par rapport à la belle part de l'autre.
En Occident on a tendance à confondre l'amour qui prend et l'amour qui donne, les histoires d'amour mythiques hypertrophient l'Ego : quand Juliette succombe à Roméo lorsqu'il lui fait sa si belle déclaration, elle ne pense plus qu'à être aimée par son amant. Mais l'amour profond c'est aimer plus qu'être aimé, c'est donner plus que prendre. Et la fidélité c'est donner. De plus, la sexualité avec l'autre relève du sacré et la pratiquer avec d'autres la désacralise, lui enlève sa part de transcendance.
Enfin, je me place sur le mode du bonheur et, ne serait-ce que dans mon cabinet, je n'ai jamais vu de gens heureux dans l'infidélité. En fait, les gens aspirent à la fidélité. Même l'homme ou la femme libérée veut bien jouer à la liberté mais au fond d'eux-mêmes rêve de l'amour exclusif et éternel.
D'où vient ce rêve ?
Tout simplement du premier amour que tout être connaît, celui qui le relie à la mère dans la plénitude et dont il garde inconsciemment le souvenir. C'est cela qui se rejoue dans une relation amoureuse, c'est cet amour premier.
C'est d'ailleurs pour cela que l'infidélité peut être vécue comme un véritable drame, que des gens se suicident ou tuent par amour. Parce que la douleur de celui qui est trompé réveille la blessure enfantine de l'abandon, le moment où la mère a du se détourner de l'enfant. A ce moment là, la souffrance extraordinaire n'est pas du à 100 % à l'autre mais aussi à ce souvenir enfoui.
Comment expliquez-vous alors que malgré cette aspiration à la fidélité certaines personnes soient néanmoins infidèles ?
Tout simplement parce que la recherche extraconjugale est une mauvaise réponse à une bonne question sur le fonctionnement du couple. Souvent les gens vont ailleurs en croyant pouvoir panser les blessures du couple. Or, en fuyant ainsi vers l'autre ils oublient que c'est davantage leurs propres blessures qu'ils pansent vainement parce qu'ils n'y font pas face. Ils risquent seulement de reproduire indéfiniment le schéma qu'ils fuient dans leur couple.
En fait le problème est souvent en eux. C'est tout bonnement une recherche d'amour que l'on n'a pas en soi. Et rarement les gens se remettent réellement en cause face à l'infidélité. Or, l'important dans l'infidélité c'est justement de se demander : "pourquoi ?". Et c'est les couples qui se posent cette question qui peuvent arriver à sortir indemne du drame qu'ils vivent. Car donner un sens à l'événement fait que l'on ne se positionne plus en tant que victime et que l'on ne rejette plus uniquement la faute sur l'autre. Les couples se déchirent plus en se renvoyant la faute l'un sur l'autre que du fait de l'infidélité en elle-même. Dire : "c'est de ta faute, tu m'as trompé", ne sert à rien. Ce qu'il faut savoir c'est quelle signification et quelle part de responsabilité cette infidélité a pour chacun dans le couple. Il faut arrêter de se retrancher derrière des arguments tout faits.
De quels arguments parlez-vous ?
Ce que l'on entend le plus, c'est "avoir un(e) amant(e) réveille une partie de moi que je ne développe pas avec mon ou ma conjointe". Cela est vrai mais ce qu'il faut convenir c'est qu'aucun être ne peut combler nos facettes et que l'on peut passer sa vie à collectionner les autres, ou bien faire le choix de remplir par nous-mêmes ces facettes inconnues. Le travail du couple, c'est aussi un travail sur soi.
Il y a aussi l'argument de la non permanence du sentiment et du désir. Là aussi on peut faire le choix d'être une épave qui se laisse flotter au gré des aléas du couple. Mais c'est oublier que le couple ce n'est pas facile et c'est justement ce qui lui donne un sens. Un couple c'est un chemin, une ascèse et rester dans l'amour fleur bleue c'est rester infantilisé. C'est croire que l'autre comble nos failles alors qu'en fait il les agrandit. La rencontre réveille en nous nos peurs, nos névroses. C'est un chemin intrinsèque et ceux qui ne veulent pas s'y engager pleinement font preuve d'immaturité. Quand on change de compagnon ou de compagne c'est que l'on n'a rien compris à la rencontre. Dans notre société on dit : "cet homme ou cette femme a réussi(e)", sous-entendu "sa vie" parce qu'il a réussi socialement. Mais moi, je pense que l'on ne peut juger un homme que par rapport à sa réussite dans le couple, c'est là que l'on touche à la véritable valeur de l'individu.
Dans votre vision intrinsèque du couple, à partir de quand est-on infidèle ?
Je me demande si penser à un(e) autre en faisant l'amour, ce n'est pas déjà de l'infidélité. La tromperie peut également être dans les fantasmes, c'est déjà entrer dans la schizophrénie et quitter son conjoint ou sa conjointe. Pour moi, cela montre que sexuellement quelque chose ne fonctionne pas dans le couple.
Existe-t-il une infidélité typiquement masculine et/ou typiquement féminine ?
L' "infidélité-message " est plus féminine. Les femmes ont davantage besoin de reconnaissance, elles ont besoin d'être écoutées, regardées par l'homme. Bien souvent quand elles sont infidèles c'est pour envoyer un message à l'autre, pour remuer leur bonhomme et lui dire "attention, tu ne me séduis plus". L'infidélité typiquement sexuelle est plus masculine, l'homme se définissant davantage par le sexe (son pénis est en dehors) que la femme.
Que pensez-vous des couples amoureux qui pourtant s'autorisent mutuellement des écarts ?
Je pense que peu de couples peuvent se mettre ainsi en danger. Je sais bien que l'idéal serait que l'Homme n'éprouve aucun sentiment de possessivité, mais on est dans l'idéalisme car la moyenne de l'être humain est dans la souffrance dans ce type de relation. On peut même se demander si les couples qui fonctionnent sur ce type de relation ne sont pas dans l'indifférence car finalement quand on est dans l'amour profond on n'a pas de mérite à être fidèle puisque l'on ne voit plus les autres.
Et puis si l'on peut aimer ponctuellement deux personnes, sur le long terme c'est ingérable. Un couple demande du temps et de l'énergie, alors deux couples en demandent encore plus. Forcément au bout du compte il y en a un qui va se sentir délaissé et trahi.
Quel regard portez-vous sur les amants ou maîtresses ?
C'est le plus grand des malheurs. Etre amant(e) c'est se complaire dans la douleur, c'est être masochiste en se positionnant toujours en victime.
Message édité par L' aphrodite le 11-01-2005 à 15:14:17