Profil supprimé | Mozz_ a écrit :
Je ne vois pas bien le rapport avec la choucroute. Même en admettant que le libre-arbitre n'existe pas, la souffrance (morale ou physique) existe (et le bonheur existe aussi inversement). Donc même si nous n'étions que des pantins, ce serait immoral de réduire des gens en esclavage, ou autre chose du même genre.
On en parlait il y a quelques pages à propos de la justice. La justice a lieu d'être, même dans un monde sans libre-arbitre, parce qu'elle tend à orienter les actes des gens (même si ces gens en question n'ont pas de libre arbitre) vers ce qui est bien pour la société.
EDIT : je vois de plus en plus de points communs entre la croyance dans le libre-arbitre et la croyance dans un dieu :
- "La foi, ça ne se discute pas" <----> "L'existence du libre-arbitre, ça ne discute pas"
- "Dieu existe, c'est une évidence" <----> "Le libre arbitre existe, c'est une évidence"
- "Si on ne croit pas en Dieu, c'est la porte ouverte à la déchéance morale" <----> "Si on ne croit pas au libre-arbitre, autant réduire tout le monde en esclavage"
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Je pourrai retorquer sur l'edit que la différence est que Dieu n'est pas une évidence. Certains le disent, ça n'invalide pas l'argument sur la liberté. Ca perturbe, mais c'est à peu près du même accabit que le scientisme maladroit dont tentent de faire preuve certains créationnistes: ça fait pas le poids contre les choses sérieuses comme l'évolution, même si cette théorie est loin d'être aboutie et condamnée à être hésitante et à faire des erreurs (demandez à un biologiste si les arbres phylogénétiques ne sont pas un peu foireux... l'incertitude et l'erreur sont des passages obligés). Comme on peut avoir des doutes sur la bonne santé mentale des illuminés, j'ai demandé à des amis de confiance chrétiens s'ils avaient une perception mystique : en toute honnêteté non, ils peuvent croire que ça arrive, même les apparitions, mais ne sentent pas Dieu -dans la totalité de ce qu'ils espéreraient du moins- comme une évidence, même s'ils le voudraient. (paradoxalement pour moi ceci est plus un argument de tolérance envers le théïsme modéré qu'un argument d'athéïsme, sauf au sens Sartrien justement.) Du coup vous pouvez douter de ma bonne santé mentale, c'est très légitime, n'empêche que je prétends que vous tous, individuellement, ressentez le libre-arbitre comme une évidence. Contrairement à Dieu, surtout pour les athées (encore que on peut être athée et ressentir plus de mysticisme que des croyants fervants, pourquoi pas). Evidence niée par d'autres processus psychologiques, notamment l'abstraction et l'objectivation -la seule issue est de nommer la liberté pour travailler dessus en tant qu'objet abstrait, alors qu'on en a une compréhension que très partielle-, et il est tout à fait possible d'oublier la réalité des moments de décision ou de lâcheté. Il n'empêche qu'il faut prendre l'expérience individuelle de la liberté pour ce qu'elle est : l'expérience. Manque le modèle, soyons honnêtes.
Ni l'absolutisme de la morale [n'est une évidence] d'ailleurs. Le comportement des hommes est plus preuve de la réalité de la liberté que de celle d'un diktat moral transcendant. On sent le poids de la "morale", mais je crois qu'on ne peut en postuler que la relativité (non pas pour excuser les "monstres", mais bien par analogie avec les sciences physiques où l'on postule l'indifférence du choix de l'observateur. Donc de même que la liberté n'est pas une grandeur objective -si je change de point de vue je ne transfère pas ma liberté à mon voisin- la morale ne l'est pas non plus a priori. Ca n'empêche pas mon voisin d'employer des termes pour décrire la morale et la liberté similaires aux miens, ce qui justifie le postulat de relativité. Pour continuer dans le scientisme -ne me sous-estimez pas là-dedans - je rappelerai que jamais les physiciens ne "nieront" l'énergie sous prétexte qu'elle est une grandeur relative.)
A cette prétérition ( ) je préfère, parce que ce renvoi permanent vers l'honnêteté d'autrui est aveugle, surtout sur internet -je conseille de relire mes posts depuis la p.38, je me répète beaucoup-, m'engouffrer dans la brêche de ta reconnaissance de la souffrance, du bonheur. J'espère à ce stade que tu ne confonds pas ces notions avec l'euphorie chimiste, la coïncidence fut-elle parfaite. Ce n'est pas possible que tu parles de morale à propos d'injections de drogues chimiques, tu parles bien de souffrance et de bonheur. Je reconnais que dans beaucoup de mes messages je me suis appuyé sur l'évidence du cogito pour éviter que conscience, souffrance, amour, bonheur, liberté ne soient jetés dans un même panier. Le vrai débat commence quand on se demande si en reconnaissant la conscience, la souffrance etc. on peut aussi reconnaître la liberté. Alors il faut revenir aux expériences précises cette fois, et pour la liberté c'est plutôt l'angoisse et les moments de décision/lâcheté (scientisme: la gravité s'étudie plutôt quand les pommes tombent, même si elle reste vraie quand elles restent accrochées aussi). On pourrait se tromper d'analyse. Notamment avec la morale qui serait une explication peu glorifiante, mais possible en première approche. Nions donc la liberté. Cela signifie nier la responsabilité et réduire à la passivité les gens, qui ne décident ni n'agissent plus vraiment. Est-ce raisonnable? Je ne le crois pas. Pour qui "l'immoralité de réduire des gens en esclavage" a-t-elle un sens dans cette hypothèse de négation de la liberté, si ce n'est un ciel intelligible*, retombant alors dans la croyance en un diktat de morale absolue? Triste comme approche c'est certain, dangereux et faux de surcroit je le crois. Ca ne vaut guère mieux qu'un Dieu archaïque en tout cas.
Reste, avant de montrer que ce "je le crois" résiduel n'est pas infondé et de revenir sur l'opposition entre l'évidence de Dieu et l'évidence de la liberté, à noter que de même que souffrance et bonheur peuvent tout à fait coïncider avec la chimie psychiatrique, la liberté peut tout à fait coïncider avec le déterminisme physique. C'est le fatalisme qui s'y oppose. Il faudrait une étude précise de la liberté, je ne suis pas encore expert, mais on peut déjà esquisser que la liberté étant une notion relative et associée à l'action, la décision elle s'absout des contraintes du déterminisme dans la temporalité: on n'est plus libre de notre vote aux élections passées (on l'a été, et on est toujours responsables), mais on reste libre de notre vote futur jusqu'au dernier moment. La libre-arbitre, intrinsèque et présent, prend son sens notamment dans la distinction de l'a priori et du a posteriori. La fatalité c'est argumenter par le déterminisme pour voter n'importe comment, ou ne pas aller voter, en projetant l'état a priori directement de le a posteriori maladroitement. Ma conviction - je quitte ce que je connais de Sartre - est que cette coïncidence des mécanismes physiologiques avec la possibilité de conscience et liberté de l'individu se retrouve par analogie dans la somme des individus en "conscience" et "liberté" des groupes, des peuples. De même que la psychologie se doit d'intégrer le concept de liberté pour expliquer le comportement des individus, la sociologie doit trouver une passerelle entre la liberté des individus et le comportement des peuples. Des modèles descriptifs simples peuvent s'en passer, ou le faire implicitement (lois aléatoires des comportements etc.), ça me parait évident que toute étude scientifique aboutie des comportements humains individuels ou collectifs doit maîtriser cette notion.
Ainsi donc le "je crois" résiduel est en effet très insatisfaisant si l'on se donne des objectifs scientifiques. L'exclusion des sciences "physiques" de la liberté n'en fait pas une notion fausse - même l'auteur du topic l'a reconnu - et encore moins une notion à couper au rasoir d'Ockham comme "inutile" (un substrat physique qui coïnciderait avec la liberté, une sorte d'âme au sens naïf, ça peut être coupé au rasoir d'Ockham. Bref le rasoir d'Ockham sert à exclure des sciences physiques toute trace de liberté au sens physique - ce dont on voit vite que c'est absurde, sauf qu'on adore se rassurer en objectivisant la liberté....- mais ne peut rien sur le plan général. Comme pour Dieu, on est perché. Sauf que Dieu quand on le décrit comme un vieux barbu on l'exclut facilement des sciences physiques -ça fait déjà mal, puisque ça tue le vieux barbu auquel beaucoup croient malgré Spinoza-, et en plus je vais l'expliquer il est plus facilement excluable des sciences humaines que la liberté sur le principe du "si ça sert à rien autant dire que ça n'existe pas" (rasoir d'Ockham généralisé), bref il serait exclus ET des sciences physiques ET des sciences humaines.** ). Au contraire de l'inutilité ça la place au centre de toutes les sciences humaines. On critique beaucoup les sciences humaines pour leur imprécision, c'est en partie parce qu'elles sont complexes et encore immature, mais surtout parce que la liberté est leur incertitude intrinsèque. Elles n'en parlent pas beaucoup pour l'instant car il y a beaucoup à dire à côté, mais de même qu'en sciences physiques a fini par s'ouvrir un champ où l'incertitude fondamentale des relations entre transformées de Fourier (principe d'incertitude d'Heisenberg) prend des importances mesurables et macroscopiques, je crois que l'incertitude fondamentale des sciences humaines on la connait depuis toujours -sans savoir l'analyser encore- et porte le nom de liberté. Je suis à l'opposé du mysticisme en disant cela, puisque je crois que le concept se reproduit sous une forme un peu différente de façon mécaniste à des échelles différentes de l'individu dans les groupes d'individus. Et je reconnais la possibilité pour les machines, sauf que j'ai trop de respect pour la notion pour dire que l'algorithme d'Euclide est libre.
Trève de sophisme, si je crois que la liberté est au centre des sciences humaines et est observable, au contraire de Dieu notamment, il faut des pistes de recherche. C'est encore loin d'être fait et clair (c'est pour ça que je maintiens le "crois" depuis quelques paragraphes car autant je considère le concept individuel de liberté tranché, autant quand on rentre dans les détails rien n'est fait et surtout le risque d'erreur est magistral. C'est simple, toute théorie a priori est bourrée d'erreurs même avec un fond vrai.), mais je pense qu'Emmanuel Todd est un des rares à essayer quelque chose dans le domaine. Il se veut démographe-sociologue et lit dans les taux d'alphabétisation, de mariages endogames etc. (comme on lit dans le marc de café diront les mauvaises langues, qui n'ont pas tout à fait tort) les mutations profondes et irréversibles des sociétés pouvant mener à des concepts autrement incompréhensibles tels les révolutions. Cela comporte l'affrontement entre les concepts de Dieu et de liberté. Todd a avec son marc de café annoncé tel Elisabeth Tessier et la chute de l'URSS et la dynamique démocratique des pays arabes récemment (et le déclin de l'Empire américain, et la fin de la démocratie dans nos pays; on peut prendre ces choses au sérieux). On peut vu le manque de vérifiabilité et l'imprécision contester le sérieux même de prophéties de ce genre, ou y voir un début de vraie recherche. On tend à prendre en compte les notions de liberté et de croyances religieuses dans les sociétés comme des dynamiques de discours. Or ce ne sont pas les discours utilisant à outrance le mot "freedom" des américains qui ont influencé les soviétiques dans leurs révolutions, mais bien une forme de vent de liberté issu sociologiquement des individus. Car face à la "freedom" américaine, et l'homo economicus, le discours soviétique présentait un homo sovieticus, sorte de transformation irréversible du soviétique. Or derrière les discours ce ne sont pas les concepts d'homo sovieticus qui règnent quand ça va mal, mais la réalité des crève-la-dalle et des expressions libertaires. La magie est démystifiée. Et -je reviens enfin à Dieu- après la chute de l'URSS on a beaucoup parlé de retour religieux, notamment islamique. Or Todd s'est opposé à la thèse d'Huntington de chocs civilisationnels sur de telles raisons - objectiv-istes au fond-, et a cru au contraire à une avancée vers la démocratie, fut-elle religieuse, du monde musulman. Au vu des évènements récents, qui vont plutôt dans son sens, on peut se dire que malgré la multiplication des discours religieux et la négation du concept de liberté -sauf en objet de discours occidental, bien ricain quoi - c'est la liberté qui l'emporte face à Dieu. C'est la meilleure preuve du "Dieu est mort" de Nietzsche, qui signifie que le concept de Dieu ne régule plus la vie humaine. Car même en lui donnant un rôle psychologique de force en ne parlant que de cela, il échoue. A l'inverse cela témoigne de la liberté des individus et des peuples, et explique le côté explosif mais néanmoins possible des révolutions. Cela montre que lorsque les peuples évoluent ils dérivent vers l'athéïsme (de fait, pas forcément de discours... disons qu'une fois que les musulmans boivent de l'alcool et mangent du porc bah ils se comportent presque en athées en comparaison des fondamentalistes) mais conservent la liberté (qui explose quand le taux d'alphabétisation, outil de mesure sommaire, atteint un certain niveau).
En résumé, ma thèse est:
1) Dieu n'existe pas ("est mort", même sociologiquement)
2) La liberté existe (individuellement, et cela se transcrit à l'échelle sociologique)
3) Ca change tout. Et donc ça peut se voir, même si par nature il y a des incertitudes et c'est imprécis.
*Extrait de l'existentialisme est un humanisme:
Citation :
Et lorsqu'on parle de délaissement, expression chère à Heidegger, nous voulons dire seulement que Dieu n'existe pas, et qu'il faut en tirer jusqu'au bout les conséquences. L'existentialiste est très opposé à un certain type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu avec le moins de frais possible. Lorsque, vers 1880, des professeurs français essayèrent de constituer une morale laïque, ils dirent à peu près ceci : Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu'il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori ; il faut qu'il soit obligatoire a priori d'être honnête, de ne pas mentir, de ne pas battre sa femme, de faire des enfants, etc., etc... Nous allons donc faire un petit travail qui permettra de montrer que ces valeurs existent tout de même, inscrites dans un ciel intelligible, bien que, par ailleurs, Dieu n'existe pas. Autrement dit, et c'est, je crois, la tendance de tout ce qu'on appelle en France le radicalisme, rien ne sera changé si Dieu n'existe pas ; nous retrouverons les mêmes normes d'honnêteté, de progrès, d'humanisme, et nous aurons fait de Dieu une hypothèse périmée qui mourra tranquillement et d'elle-même. L'existentialiste, au contraire, pense qu'il est très gênant que Dieu n'existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible ; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu'il n'y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser ; il n'est écrit nulle part que le bien existe, qu'il faut être honnête, qu'il ne faut pas mentir, puisque précisément nous sommes sur un plan où il y a seulement des hommes. Dostoïevsky avait écrit : “Si Dieu n'existait pas, tout serait permis.” C'est là le point de départ de l'existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n'existe pas, et par conséquent l'homme est délaissé, parce qu'il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s'accrocher. Il ne trouve d'abord pas d'excuses. Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme***, l'homme est libre, l'homme est liberté. Si, d'autre part, Dieu n'existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n'avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine numineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. L'existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu'une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l'homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l'homme est responsable de sa passion.
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***Sartre n'est pas un physicien. J'aurais utilisé "fatalisme" pour éviter la confusion, mais il est clair qu'il ne se place pas sur le plan physiciste.
** La magnifique conclusion de la même conférence de Sartre:
Citation :
L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt : même si Dieu existait, ça ne changerait rien ; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence ; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action, et c'est seulement par mauvaise foi que, confondant leur propre désespoir avec le nôtre, les chrétiens peuvent nous appeler désespérés.
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