l'Antichrist | guippe a écrit :
Lorsque nous accomplissons quelque chose de "bien", de "positif", nous nous réjoissons d'avoir agit par notre simple volonté et revendiquons les honneurs de cette action ; en revanche si nous accomplissons un acte négatif et/ou "mauvais", nous nous replions aussitot derrier les multiples contraintes extérieures et nous dédouanons au plus vite de toute responsabilité consciente ;
le libre arbitre dans ce cas ne serait il pas très prosaïquement le moyen discret et faussement modeste que notre égo utilise pour expliquer que nous ayons accompli un acte remarquable ;
L'église (chrétienne) va un peu dans ce sens lorsqu'elle pose que dieu créa l'homme à son image et doté de la liberté de décision ;
si l'on accuse dieu de laisser faire des actes condamnables par les humains, l'écclésiastique rétorque aussitot que l'humain a son libre arbitre (nous y sommes) et que dieu ne fait qu'observer ce qu'il en fait ;
En revanche lorsque nous accomplissons des choses "bonnes" l'église se félicite que nous ayons suivi la voie dieu, mais si nous faisons " le mal", nous sommes aussitot pointés comme "possédés", "envoutés" par le démon.
Ainsi ce que semble suggérer l'église c'est que le libre arbitre serait la possibilité de choix entre "bien" et "mal" ; mais alors ne peut on y substituer l'éducation, qui a entre autre pour but de nous aiguiller dans ce choix.
question subsidiaire qui découle : qu'en est il des etres inférieurs ? autrement dit : les animaux disposent ils de leur libre arbitre ?
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Votre position est intéressante. Elle engage une réflexion sur le rapport ignorance / responsabilité. Dans cette optique, liberté = spontanéité ?
Avoir conscience de ses actes semble être, en effet, la condition nécessaire pour juger de la responsabilité et de la moralité. En effet, on peut raisonnablement penser que lon ne fait pas vraiment ce que lon fait sans le savoir, puisque la conscience directe (cette pure présence à soi par laquelle on se sait sujet de lacte) est la condition de possibilité dune réflexion critique sur lintention qui préside à lacte et qui lui donne sa valeur. Avoir conscience dagir, cest pouvoir juger la valeur de lacte que lon sapprête à accomplir parce que le sujet qui pense (le "Je" ) précède toujours le choix de lacte raisonné. Lignorance et labsence de volonté retirent toute malice à lacte. Lhomme qui ne savait pas ce qu'il faisait ne saurait donc se voir reprocher quelque faute que ce soit (quil agisse par réflexe ou sous leffet de la démence).
Cependant lorsque, en guise dexcuse, nous disons ne pas avoir su ce que nous faisions, nous voulons dire, en fait, que nous avons été contraints par une force qui sest substituée à notre volonté et à laquelle nous navons pu résister. Il sagissait donc dun acte conscient mais involontaire. Comment pourrions nous alors refuser de reconnaître cet acte, bon ou mauvais, comme le nôtre ? Du point de vue moral, largument de lignorance semble ne pas pouvoir, sinon nous disculper (si nous n'avons rien fait), du moins nous enlever notre responsabilité : que reproche t-on a celui que lon traite dinconscient sinon justement la faute morale de ne pas avoir su ce quil devait savoir ? Car la connaissance est le plus souvent exigible : toute ignorance ne saurait exempter de la responsabilité parce que de cette ignorance même on peut être responsable. Même linconscient freudien ne peut servir dexcuse à celui dont la qualité dhomme implique lobligation morale (qui nous contraint bien plus sûrement que toute nécessité physique ou biologique...) de régler sa volonté sur la représentation dune loi morale inconditionnelle (Kant). Avoir une conscience claire de ses devoirs, nest-ce pas toujours savoir ce quil faut faire sans forcément être capable de prévoir les conséquences, inévitables mais souvent imprévisibles, de lacte ?
Le problème que vous soulever nest donc pas de savoir quelles sont les actions qui ne nous appartiennent pas, de recenser tous nos actes inconscients, puisquil ne sagit là que dun aspect de la question. Le vrai problème est plutôt de savoir si nous pouvons utiliser comme excuse les limites de notre conscience ? Si notre ignorance peut excuser nos actes, quest-ce qui peut excuser notre ignorance ? Mais si, pour savoir vraiment ce que lon fait, il faut penser cet acte comme doué dune valeur morale et sociale, peut-on vouloir ne pas savoir ce que lon fait, cest-à-dire refuser de prendre connaissance du sens de nos actions, donc refuser de choisir entre la moralité et limmoralité, et être simplement amoral ?
La spontanéité, avec laquelle vous faite commencer votre propos, par son étymologie comme par son sens usuel, paraît toujours être, en effet, la marque la plus manifeste de la liberté puisquelle vise essentiellement linitiative du sujet agissant. Une action spontanée est ce qui se produit de la part dun agent sans être leffet dune cause extérieure, sans être la réponse directe ou pré-programmée à une incitation ou une impression quil recevrait du dehors. Mon action est spontanée lorsquelle nest pas sollicitée, provoquée, lorsque le principe qui me fait agir est en moi (cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, III, 3). Et cest pourquoi, la spontanéité est souvent assimilée au libre-arbitre cest-à-dire à la capacité de la volonté de produire un acte totalement indéterminé, parfaitement indifférent. En ce sens, agir spontanément serait ne subir aucune contrainte extérieure et donc être soi-même, exprimer sa vraie nature (par exemple, dire vraiment ce que lon pense).
Pourtant, lacte spontané ainsi compris peut aussi bien traduire un déterminisme intérieur absolu et en ce sens, la spontanéité nest pas la contingence. Un acte peut être spontané parce quil exprime un désir profond, gage dauthenticité, et cependant être leffet absolument nécessaire de déterminations dautant plus insoupçonnées quelles apparaissent au sujet comme lexpression même de son libre-arbitre, de sa capacité de choisir. Laction spontanée consiste toujours dans une absence de réflexion qui néanmoins savère indispensable pour dévoiler les préjugés et les idées toutes faites qui nous empêchent dagir librement, qui transforment notre libre-arbitre en aveuglement et impuissance. En ce sens, la spontanéité irréfléchie ne peut prétendre à la même liberté efficace que les actes volontaires qui proviennent dune délibération.
Laction spontanée nest le plus souvent quune illusion de liberté, conséquence de notre ignorance des véritables causes de nos actions (cf. Spinoza). Mais la question posée dans mon post précédent est toujours présente : dun autre côté, avons-nous raison de considérer quun acte libre doit toujours être la ratification dune conclusion tirée dune volonté raisonnable ? Etre libre, est-ce choisir entre des possibles donnés davance, des raisons objectives ou est-ce inventer, créer sa vie comme on créer une oeuvre dart, sans aucun présupposé ?
Ces précisions données sur la notion de spontanéité, revenons au problème de la responsabilité. Pour être jugé responsable de ses actes, il faut dabord en être conscient, savoir ce que lon fait. Le fait de conscience semble, en effet, nous être donné immédiatement, cest-à-dire sans intermédiaire. Identifiant la pensée à la conscience, Descartes écrit : "Par le mot de pensée, jentends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous lapercevons immédiatement par nous-mêmes." Létymologie dailleurs le confirme : le mot "conscience" vient du latin cum scientia qui signifie "accompagné de savoir". Etre conscient, cest en effet agir, sentir ou penser et savoir quon agit, quon sent et quon pense. Descartes parlera de conscience immédiate ou directe pour désigner cette forme de conscience qui accompagne tous les actes du sujet. Comment pourrions-nous agir, en effet, si nous ne savions pas ce que nous faisons, si nous nétions pas capables de nous ressaisir immédiatement comme le sujet de lacte ?
Cependant, le problème de la responsabilité se pose avant tout vis-à-vis de la conscience réfléchie : avoir conscience de soi, cest aussi pouvoir prendre ses états de conscience comme objets de conscience, cest-à-dire faire retour sur soi-même, se regarder agir, réfléchir ses actes pour les comprendre ou les juger. La notion de responsabilité repose sur une certaine conception de lacte volontaire, cest-à-dire de la liberté. Privée des lumières de la raison, la volonté ne veut rien, ne peut se décider (à moins de verser dans lacte gratuit) : lacte volontaire se décompose, en effet, en une conception de la fin à réaliser, une délibération pesant les motifs et les mobiles profonds (pas toujours, ni possibles, ni même souhaitables), une décision et enfin une exécution. Lacte responsable, cest-à-dire libre, doit toujours être lexécution dune décision réfléchie tirée dune délibération rationnelle. Pour être responsable, il est nécessaire de savoir ce que lon fait (conscience directe) et savoir quon le sait (conscience réfléchie) : la réflexion transforme la connaissance de lacte (pure présence à soi) en une volonté délibérée (une intention consciente peut être coupable). La première condition de laction, qui la distingue des réflexes, cest bien la délibération et ainsi la conscience dagir.
Or, celui qui agit inconsciemment (avant même de revendiquer l'effet malheureux de son libre-arbitre) agirait de manière étourdie, à la hâte, à la légère, sans avoir vraiment réfléchi à son geste. Il a agi sans avoir pris la peine et la précaution dexaminer son acte. Linconscient ne ferait donc que réagir en perdant la maîtrise de son action et de son sens. De ce fait, linconscient ne veut pas ce quil fait ; ce quil fait lui est arraché par les circonstances. Ce qui est vrai pour les actions machinales, les tics, les réflexes, reste vrai pour les actes de démence.
Ainsi, l'on peut dire qu'on sait toujours ce que l'on fait, parce que l'on ne fait pas vraiment ce qu'on fait sans le savoir. On ne fait vraiment que ce quon est conscient de faire : l'argument de l'ignorance n'a donc de valeur que dans le cas d'une action inconsciente, c'est-à-dire qui se produit à notre insu et dont nous ne gardons, la plupart du temps, aucun souvenir, comme si un autre avait agi à notre place. Il est normal que le sujet refuse de reconnaître sa responsabilité pour de tels actes commis dans l'inconscience de la folie.
De même, mais dans un autre sens, cest agir inconsciemment que de ne pas connaître exactement la nature de son acte. Les bourreaux ne savent pas ce quils font ; ils obéissent à des ordres criminels dont la responsabilité incombe à des supérieurs. Le crime sévanouit pour laisser place à lobéissance commandée. La seconde condition de laction, cest le choix de lacte en tant quil est raisonné. Or, Laction de linconscient nest pas déterminée par la raison ; elle est irraisonnée.
Enfin, agir inconsciemment serait agir sans penser aux conséquences de son acte. La vision de celui qui agit de manière inconsciente serait des plus réduites ; il naurait pas prévu les suites pourtant inévitables de son geste. Pilate agit de manière inconsciente parce que, cédant aux appels de la foule, il condamne le fils de Dieu. Laction de linconscient se déploie dans linstant comme si linconscient était pris au dépourvu, devancé ou dépassé par les faits.
Cependant, l'excuse de l'ignorance renvoie le plus souvent à des actes conscients mais accomplis sous la domination de forces inconscientes qui se sont substituées à notre volonté claire : linconscient freudien, en tant que réalité positive et dynamique, produit des effets et donne lieu à des symptômes qui fournissent un espace de jeu et dintelligibilité, même indirecte, à des données conscientes mais extrêmement lacunaires et souvent à la limite de lincompréhensibilité. Les productions inconscientes du sujet se manifestent donc sur un mode pré-conscient nécessairement déformé, qui résulte du travail de la censure et dont les effets de sens sont loin dêtre négligeables : dans les termes de Freud, elles subissent des "déplacements" et des "condensations", autant de processus psychiques primaires insoumis à la loi du temps et de la réalité, et qui sont uniquement régis par le principe de plaisir. En dautres termes, ces productions restent latentes, recouvertes ou cachées pour le sujet. Cest par exemple ce dont témoignent, dans le domaine de laction et de la parole, les "actes manqués" (lapsus, oublis), dont seul le travail dinterprétation peut révéler la signification manifeste. Il en va de même de lanalyse des rêves, développée à partir des premiers travaux sur lhypnose, qui offre une voie royale pour rendre compte de la logique modifiée mais cohérente dans laquelle les bruits confus de linconscient se trouvent traduits et amenés à la pré-conscience du sujet. Cest enfin le cas des symptômes névrotiques comme langoisse, la phobie, lobsession. Ces différents témoignages du pré-conscient (pratiques, verbaux, imageants ou émotionnels) forment les pièces dun pont mobile entre linconscient, comme tel directement inaccessible, et la conscience, sphère de la réalité rationnelle qui ne perçoit que les échos affaiblis du pré-conscient.
Bref, l'inconscient freudien ne désigne pas un autre que le "Je" mais une partie de nous mêmes, familière et dont nous savons quelle menace constamment notre unité intérieure en échappant à notre volonté. S'ils ont leur source dans l'inconscient, nos désirs nen restent pas moins nôtres, même si nous sommes incapables de les maîtriser. Ce n'est qu'en les rendant conscient que l'on peut prévoir leur irruption brutale dans l'action et retrouver l'unité de la conscience. La cure psychanalytique a justement pour finalité de mettre fin à cet état dans lequel nous ne savons pas pourquoi nous avons agi comme nous l'avons fait.
Sur le plan moral, le vrai problème ne porte donc pas sur les actions inconscientes, mais sur ces actes manqués qui sont à la fois conscients et involontaires : nous ne pouvons alors refuser de nous considérer comme les auteurs véritables de nos actes et donc reconnaître la responsabilité que nous avons toujours dans ce que nous faisons. Autrement dit, la connaissance objective des forces qui ont tendance à dominer notre volonté et donc la prise de conscience du caractère souvent illusoire de notre liberté ne nous sont pas dun grand secours pour savoir ce que nous avons à faire maintenant ; le problème de la responsabilité se pose surtout à propos de nos devoirs, c'est-à-dire à propos de la valeur morale et sociale que nous devons donner à nos actes : l'existence de fait des désordres psychiques pose, de manière encore plus cruciale, la question du droit et de la loi dont la prise de conscience est précisément la condition d'une vie psychique saine. Autrement dit, ce n'est pas l'inconscient freudien qui, objectivement, permet de résoudre le problème de la responsabilité ; cest l'expérience de la responsabilité qui, subjectivement, c'est-à-dire moralement, constitue une réponse au problème, social, du bien et du mal.
En fait, savoir ce que l'on fait, ce n'est pas tant analyser clairement nos désirs, que savoir si notre action est bonne ou mauvaise. Dans toute conscience de l'acte un jugement sur l'acte vient accompagner la description de l'action. Ainsi, Rousseau pourra écrire dans La "profession de foi du vicaire savoyard" (cf. Emile, livre IV) : "Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vérité, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience". Cependant, dire comme Rousseau que la conscience suppose la moralité, faire dépendre l'acte conscient dun sentiment moral, c'est attacher la volonté à une causalité extérieure à la conscience, une nature sensible bonne en elle-même indépendamment des règles posées par la conscience morale. Ainsi la liberté, qui est réflexion, semble disparaître à nouveau, puisqualors nous nous contentons dagir selon une impulsion heureuse sans savoir, là encore, ce que nous faisons.
Savoir ce que l'on fait implique la conscience morale, c'est-à-dire la représentation claire de nos devoirs. Mais le devoir ne doit pas être extérieur au sujet qui agit. Dans la tradition chrétienne, la liberté réside dans la responsabilité qui nous incombe de reconnaître les chemins qui mènent à Dieu, c'est-à-dire à nous-mêmes. L'entendement doit guider la liberté (la volonté), jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'un seul choix se présente véritablement à lui et que la volonté devienne alors assentiment nécessaire. C'est la position de Descartes. Au delà du libre-arbitre, le pouvoir de la volonté est intimement lié à la recherche métaphysique du Vrai et du Bien, c'est-à-dire des valeurs attachées à notre humanité. Celles-ci constituent la véritable essence universelle de nos facultés. Comme chez Thomas d'Aquin, la vraie liberté consiste en une irrésistible adhésion à l'évidence. Dans le rapport de l'entendement à la volonté, l'évidence joue le rôle d'une loi rigoureuse dans laquelle la clarté et la distinction de l'idée constitue le facteur déterminant par rapport à l'affirmation. Lorsqu'il s'agit de l'évidence, il ya une priorité logique et psychologique de l'entendement sur la volonté. Alors comment expliquer le mal ?
Personne ne veut le mal pour soi, parce que personne ne veut être malheureux. Et lon peut bien vouloir faire mal à autrui, en sachant quil en souffrira, mais parce quon en tire pour soi un avantage ou un agrément. Ainsi même le sadique ne veut pas le mal au moins pour lui-même il veut, à travers la souffrance quil inflige à autrui, le bien quest le plaisir. Il a fait ainsi le mal pour un bien. On ne saurait donc faire le mal volontairement au sens où lon voudrait son mal. On fait le mal en raison dun bien poursuivi. Ainsi, de même que dans Le banquet Diotime explique que celui qui aime un corps ou une âme, en raison de leurs beautés, aime un bien une image de la beauté idéale même sil fait mal en sadonnant au plaisir servile de sattacher à la beauté dun beau corps et en cherchant à en tirer jouissance, de même pour saint Thomas, celui-là pèche en sattachant à un bien apparent par exemple au plaisir sensuel lointaine image du Bien, cest-à-dire en faisant un mauvais usage du libre-arbitre que Dieu lui adonné. Lélan de lamour sest arrêté comme en chemin. La grâce (la foi) donne alors la force délever lamour jusquà Dieu, son donateur. Fondamentalement, quelles que soient les différences entre la pensée platonicienne et chrétienne, pour lune et lautre personne ne se livre au mal par désir du mal, mais toujours par le désir du bien, que Dieu soit le Bien ou le Beau en soi de Platon, ou quil soit le Dieu personnel du christianisme.
Pour fonder les valeurs, Descartes pose lexistence dun Dieu aimant lhomme au point de lui avoir donné le libre-arbitre, cest-à-dire le pouvoir dadhérer ou non aux représentations qui se trouvent en lui : lhomme nest pas une mécanique soumise à des lois, mais une puissance reflétant celle de Dieu. Certes, la volonté peut se tromper lorsquelle juge avec précipitation. Mais là nest pas sa vraie nature et sa vraie destination : une telle volonté ne dépasse pas le stade de la simple spontanéité (ne sachant pas ce quelle veut, la volonté se laisse facilement abuser par les puissances trompeuses). La volonté délibérée, au contraire, possède une nature telle quelle incline irrésistiblement (elle y est prédisposée) à affirmer lévidence, lidée claire et distincte, c'est-à-dire ce que lui présente l'entendement. Autrement dit, pour Descartes, nous devons désirer ce que la représentation, dabord rationnellement élaborée, nous présente : nous devons désirer ce qui est bon, cest-à-dire ce que la volonté raisonnable présente comme tel. La volonté raisonnable tend vers la nature et le besoin (on voit par là que Descartes a digéré le stoïcisme et lépicurisme).
Saint Augustin semble cependant insister davantage sur lidée quon peut faire volontairement le mal pour le mal. Aussi raconte-t-il dans Les Confessions comment, adolescent, avec ses camarades, il sest amusé, la nuit, à cueillir et emporter les fruits que donnait en abondance un poirier dans un jardin du voisinage. "Sans doute nous en mangeâmes, mais notre seul plaisir fut den avoir commis un acte défendu. Ce nest pas de lobjet convoité par mon vol que je voulais jouir, mais du vol même et du péché." (II, 4) On pourrait penser en effet que saint Augustin reconnaît avoir commis volontairement le mal. Mais cest encore pour le plaisir du vol et du péché, dit-il ; il transgressait linterdit, sciemment, mais il pensait, dans lignorance où il était encore de Dieu, y trouver quelque bien et satisfaire ainsi le désir dun plaisir et non dune souffrance. Et cest donc un bien quil voulait pour lui, et quil voulait partager avec ses camarades, et non un mal, et non son mal ni celui de ses camarades. Car Augustin a commis ce péché quand il était encore très éloigné de Dieu : par ignorance de lexistence dun bien mille fois supérieur aux biens misérables quil poursuivait dans sa jeunesse : "Quand on recherche le mobile dun crime, on narrive à une conviction que si lon a pu découvrir chez le coupable le désir de posséder un de ces biens que nous avons appelés inférieurs, ou la crainte de les perdre. Car ils ont leur beauté et leur prix, si abjects et si bas quils soient en comparaison des biens supérieurs et béatifiques." (II, 5). Quand on recherche le mobile dun crime, il sagit donc de se demander quel bien croyait poursuivre le criminel quand il a commis son crime. Il ny a pas de volonté qui ne soit la volonté dun bien.
Force est de constater quon aura toujours beau jeu de dire à celui qui prétend faire le mal volontairement, dans la seule volonté de faire le mal, quil trouve quelque bien, au moins pour lui, à faire le mal. Il est bien connu quon fait souvent le mal avec la volonté délibérée de transgresser linterdit. Cela ne signifie pas quon cherche pourtant à faire son propre mal. Descartes, expliquant à Mesland que la volonté doit être considérée dans labsolu comme indépendante de lentendement qui lui fait connaître par ailleurs le vrai et le faux, le bien et le mal, lui écrit dans sa fameuse Lettre du 9 février 1645 : "Car il nous est toujours permis de nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu, ou dadmettre une vérité évidente, pourvu seulement que nous pensions que cest un bien de témoigner par là notre libre arbitre." Affirmer son libre arbitre est encore un bien. Un bien peut-être dérisoire, quand la véritable liberté est dautant plus grande quelle est éclairée, comme il le dit dans la Méditation quatrième. Une volonté parfaitement éclairée, comme celle de Dieu, ne saurait faire le mal, pour Descartes, comme pour toute la pensée chrétienne. Même celui qui use de son supposé libre arbitre pour faire le mal, ignore que la véritable liberté de la volonté ne peut résider que dans une volonté parfaitement éclairée. Ainsi lignorance est, sinon la cause, au moins une cause essentielle de toute méchanceté. Non la volonté seule.
Si lhomme faisait vraiment le mal volontairement, ce serait donc en parfaite connaissance du bien et du mal. Or, qui peut prétendre jamais avoir une telle connaissance sinon Dieu lui-même ? Ou bien une puissance mauvaise qui soit légale de Dieu ? Mais même Satan nest pas légal de Dieu. Lucifer en se révoltant contre dieu la fait par lattirance dun bien quil ne possède pas : la puissance divine. A la limite, Dieu seul pourrait faire le mal volontairement.
Ainsi, le danger ici serait de faire dépendre la connaissance de notre devoir, comme l'on fait les scolastiques, de la grâce divine : en effet si, lorsque nous faisons le bien, nous nous contentons d'obéir aux indications données par Dieu (même si cet acte d'obéissance ne consiste pas à subir la domination d'un autre que nous-mêmes mais au contraire à suivre notre mouvement naturel, à "consentir à notre origine" ), quel mérite possède alors notre action ? Sommes-nous vraiment responsable dun acte dont le sens ne vient pas de nous, dont la valeur s'impose à nous avec la certitude quasi-absolue dune vision directe en Dieu ? La vraie responsabilité, comme d'ailleurs la liberté qui la fonde, ne provient-elle pas, au contraire, de la difficulté qui est toujours la nôtre de savoir ce que nous voulons vraiment faire et comment le faire, de notre ignorance de la fin réellement visée et des moyens adéquates pour la réaliser ? La liberté morale qui donne sens et valeur à notre acte semble impliquer toujours une certaine obscurité de l'intelligence, c'est-à-dire la conscience, non de ce qu'une autorité supérieure nous demande de faire, mais au contraire la conscience, simplement formelle, de devoir agir en faisant abstraction de toute autorité (la grâce divine, les passions, etc..) autre que la pure raison morale : la conscience morale, source de notre responsabilité, ne repose ni sur la loi d'un autre : Dieu (Pascal), ni sur une absence de loi : l'expression de notre nature sensible (Rousseau). Savoir ce que l'on fait, c'est donc éprouver une exigence intelligible de respect pour ce qui est réellement digne de respect : le principe universel et sans contenu déterminé qui me commande intérieurement.
C'est précisément ce que nous montre Kant avec la notion de loi morale : si nous avons conscience de notre situation morale, c'est bien que nous navons pas conscience de nos devoirs particuliers, mais d'un devoir général : le devoir de vouloir agir par devoir. Savoir ce que l'on fait, pouvons-nous donc dire avec Kant, c'est agir en conscience, selon la loi morale quexprime la position même de ma conscience : il ne faut pas chercher la valeur du contenu particulier de ma conscience, brouillé par mes passions, mais bien juger la forme de ma volonté. Demander que la maxime de ma volonté puisse être érigée en loi universelle, c'est être certain que mon acte vaut indépendamment de mes passions et des circonstances extérieures. Ainsi, tenir une promesse est un acte qui reste entier si chacun tient ses promesses ; mais une fausse promesse ne serait plus une promesse (puisque nul n'y croirait) si la fausse promesse était la règle et non l'exception. Je ne sais donc pas ce que je fais lorsque je nagis pas librement par devoir.
Mais cela a aussi une conséquence troublante ; rétrospectivement, en examinant la succession de mes actes, je peux me faire une idée de mon identité psychologique, de mon caractère empirique, de mon importance sociale, mais aucunement m'assurer de ma moralité : acquérir une telle connaissance me ferait sortir de la condition où nous sommes enfermés. Il y a un choix dont je ne peux avoir conscience : c'est celui de mon caractère intelligible, qui se fait librement, hors du temps et de l'espace, donc hors de la conscience. S'il me faut être responsable, c'est justement parce que je dois assumer, sans le connaître, ce caractère intelligible qui donne son sens à ce que je fais. La moralité a donc pour condition nécessaire la responsabilité.
On comprend alors que nous puissions avoir l'idée de nous affranchir de la moralité, puisque celle-ci, n'appartenant pas à notre nature, est au contraire toujours une conquête sur notre nature instinctive et passionnelle (Kant) : si la moralité n'est pas pour nous une connaissance immédiate mais définit la condition humaine dans ce qu'elle a de normative, la notion de responsabilité possède alors un sens négatif, lié à l'acceptation anticipée de la sanction de mes actes ("les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être jugés et punis, pour pouvoir être coupables", souligne Nietzsche) ; Mais c'est là, pour certain, une condition absurde : n'est-ce pas, au contraire, la vie sociale et ses exigences contradictoires qui, pour Rousseau par exemple, sont responsables de la perversion de l'humanité, à l'origine libre, c'est-à-dire libérée du piège que constitue, pour nous, l'inévitable rapport à l'autre conscience, rapport élargi ensuite à l'ordre social tout entier dominé par l'autorité morale et légale (sensée pourtant régir les rapports humains selon un principe universel de justice) ? La liberté, source de la vraie responsabilité, nest-elle pas plutôt dans notre manière d'agir directement sous le regard de Dieu (Rousseau), cest-à-dire sans réfléchir à la valeur sociale et morale de notre acte. Ainsi, un philosophe comme Nietzsche pourra parler de la responsabilité en un sens positif, celui de la pure affirmation de l'acte dégagé de son rapport à un quelconque référent préalable qui viendrait le juger dans l'absolu, à la manière dun Kant. Nous pourrions alors agir pleinement, selon la perfection de notre être, sans être obligé de savoir exactement ce que nous faisons. En ce sens, l'acte libre et responsable est, comme le montrera Bergson, un pur jaillissement, un acte parfaitement original qui, semblable à une oeuvre d'art ne s'explique par rien d'autre d'antérieur mais trouve son sens en lui-même. |