Bon, je suis en pleine surveillance d'examen, c'est donc une excellente occasion de venir raconter une histoire
Et commençons avec quelques images :
Vous me direz : "Très bien, c'est un voilier qui fait pan-pan, j'ai déjà vu Pirates des Caraïbes, ça n'a rien d'étonnant
"
Sauf que ce voilier mes petits amis n'a pas distribué des claques au XVIIIe ou au XIXe siècle : non, le bougre était un redoutable navire de guerre... de la Première Guerre mondiale. Oui, à l'heure des croiseurs et autres gros trucs blindés.
Mais commençons plutôt par parler un peu de son commandant, Félix von Luckner, que voici ci-dessous, et qui a complètement la tête du mec à qui il ne manque qu'un tricorne.
Félix est le fils d'une longue lignée de militaires allemands, et dont le tempérament aurait rendu fou plus d'un honnête parent. En effet, à l'âge de treize ans, à l'âge où les jeunes gens envoient innocemment des photos de leur teub sur Snapchat, Félix a lui plutôt envie de courir le monde. Raison pour laquelle il se casse de la demeure familiale pour aller s'engager comme mousse sur un navire de passage. Et de là commence une vie d'aventures où un capitaine le laisse quasiment crever lorsqu'il tombe à l'eau, où il boxe pour du fric en Australie, vole des cochons au Chili et finit en taule, et où il a même quelques ennuis lorsqu'après s'être proposé comme assistant gardien de phare, on l'attrape en train de montrer son phare personnel à la fille de l'autre gardien.
Mais après des années à faire de bonnes blagues aux quatre coins du monde, Félix se dit qu'il a assez rigolé et qu'il est temps de rentrer chez lui.
Vous imaginez donc la tête de la famille von Luckner lorsque 7 ans après sa disparition, alors qu'on le pense mort, il frappe à la porte de la demeure familiale en demandant ce qu'on mange ce soir
On ignore s'il s'est fait vertement botter le cul suite à cette absence injustifiée auprès de la vie scolaire, mais toujours est-il qu'il parvient à entrer à l'école navale pour avoir un vrai diplôme, l'obtient, et s'engage dans la marine impériale allemande peu avant la Première Guerre mondiale. Affecté sur des navires tout à fait classiques, il participe à la bataille du Jutland, mais fait une carrière relativement tranquille... jusqu'en décembre 1916. Où on l'informe qu'il va commander son premier bâtiment.
Félix est super content, dites voir, il va être capitaine, c'est la fête. Alors, torpilleur ? Destroyer ? Non, ne me dites rien : cuirassé ?
"Ach non mein kleine Félix ! Tu auras un zblendide voilier !
"
L'enthousiasme de Félix retombe, ainsi que son kiki. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de voilier tout pourri ?
Cette histoire, c'est qu'en ce temps là, nombre de navires marchands sont encore des voiliers, tant leur mettre une autre propulsion coûterait bonbon. Les Allemands, qui sont sous blocus, pensent donc qu'il serait malin d'envoyer un voilier se faisant passer pour un marchand au milieu de ces derniers... puis de péter la gueule de tout le monde façon corsaire ! On confie donc cette mission à Félix, en lui donnant le commandement du SMS Seeadler.
Le SMS Seeadler. Non, il n'a pas de cheminée, c'est un autre navire derrière.
Le SMS Seeadler est un ancien navire américain capturé par un U-boot et ramené à la maison (c'est quand même plus sympa que des fleurs), réarmé, équipé d'un moteur auxiliaire de 500 chevaux au cas-où, de deux canons de 105 camouflés et de deux mitrailleuses. Et avec ça, roulez jeunesse ! Le Seeadler et son équipage qui se faisait appeler "Les pirates du Kaiser" partent donc pour l'Atlantique. Mais en chemin, la marine royale anglaise veille !
Luckner joue donc la même carte que quantité d'officiers allemands avant lui durant la guerre (cf mon post sur les combats de la Rougemare) : il parie que l'ennemi est con
Lui et son fidèle voilier sont donc en chemin vers l'océan lorsqu'ils rencontrent le HMS Avenger, navire plus gros, plus armé et surtout plus britannique qu'eux.
Le HMS Avenger, qui tout comme le film du même nom, laissait à désirer
L'Avenger ordonne au Seeadler de stopper pour inspection. Luckner se contente de coopérer, et l'Avenger envoie à bord une troupe de royal marines ainsi que des officiers pour inspecter le navire et poser quelques questions. Dans l'ordre :
- Aucun royal marine ne repère deux canons de 105 mm planqués à bord
- Les officiers britanniques ne reconnaissent pas l'accent allemand des Messieurs
- Luckner dit juste "Pardon ? Un accent ? Ah oui : on est Norvégiens."
Et ça passe
Le HMS Avenger coulant, probablement de honte, quelques mois plus tard. J'essaie de vous trouver des images étonnantes, flûte !
Luckner arrive alors dans l'Atlantique, où il s'avère redoutable : il coule navire sur navire... oui, mais sans tuer personne ! Il se contente de montrer ses armes, grimper à bord, prendre ce qu'il y a à prendre, puis capturer l'ensemble de l'équipage.
Sauf que ce faisant, il commet une erreur : en quatre mois, il accumule 300 prisonniers, ce qui est trop pour son bord
Félix a une solution toute trouvée : il va leur donner un navire
Il rencontre ainsi un navire français, et lui explique qu'il va lui refaire la margoulette... s'il ne prend pas à son bord les 300 prisonniers dont il ne sait plus quoi faire ! Et leur ordonne, puisqu'ils sont au large du Brésil, de faire route vers Rio de Janeiro sitôt que le Seeadler sera assez loin. Les Français sont un peu sur le cul, et se retrouvent ainsi avec 300 marins de toute nationalité à leur bord qui leur expliquent que bon ben voilà, ils sont juste tombés sur le Jack Sparrow de 1917.
Félix enquille les succès, mais se retrouve bientôt avec un autre problème sur les bras : les Américains viennent de rentrer en guerre. Envoient des navires en nombre dans l'Atlantique, et comme en plus, le Seeadler est un ancien navire de chez eux, boooon. Félix décide par conséquent de mettre les voiles (
) direction le Pacifique, où il y a moins d'emmerdeurs et tout autant de cibles en attente de sa visite. En chemin, il coule encore d'autres navires, mais alors qu'il fait route vers un coin tranquille où se réapprovisionner, du genre une île déserte (on vous a dit que c'était des pirates !), il se retrouve au large de l'île de Mopélia... alors qu'arrive un tsunami.
Ho
Voiliers et tsunamis ne font pas bon ménage : le navire de Félix est emporté et s'écrase sur un banc de corail proche de l'île.
Ce n'est pas parce qu'on est naufragés qu'on ne peut pas envoyer de carte postale à ses parents
Heureusement, le Seeadler n'étant pas entièrement englouti, Luckner, ses hommes et leurs prisonniers (ben oui, je vous ai dit qu'il avait coulé des gens en chemin mais ne tuait personne !) se retrouvent sur l'île dans un étrange remake de L'île au trésor, et parviennent à tirer de l'épave du matériel et des rations pour tenir un moment. Luckner n'abandonne cependant pas la partie : il construit un radeau, et avec quelques marins, file en direction des Fiji.
Soit un mois de voyage avec leur embarcation. Tranquille
Mais sur place, au lieu de trouver du secours, il est arrêté puisqu'on comprend bien qu'il est allemand, et donc ennemi. Fait prisonnier, il est envoyé en Nouvelle-Zélande, en prison.
Allons, vous croyez vraiment que ça allait le calmer ?
Le 13 décembre 1917, Félix s'évade avec ses hommes. Et pas n'importe comment : il est tellement bon qu'il arrive à couper l'électricité de la prison, faire de même avec le téléphone, se pointer chez le directeur de la prison... et lui expliquer qu'il lui vole son bateau à moteur personnel ! Et en bon corsaire classieux qui va jusqu'au bout : Félix avait cousu avec des draps un drapeau de la marine impériale allemande, qu'il colle au cucu du bateau avant de mettre les voiles avec toute la classe du monde.
Quand les renforts arrivent à la prison, c'est la confusion : "Attendez Monsieur le directeur, vous voulez dire qu'un corsaire vient de réussir à vous prendre d'abordage alors que vous êtes à terre ?
"
Mieux encore, dès le lendemain, avec son nouveau bateau... Félix en capture un encore plus gros, et tel le Surcouf local, se prépare à attaquer l'île où on l'avait retenu pour faire le plein de ressources et aller sauver ses hommes qui l'attendent sur leur île déserte depuis deux mois !
Hélas pour Félix, l'aventure s'arrête-là : un navire de patrouille Néo-Zélandais le rencontre et l'arrête avant qu'il ne capture tout ce qui flotte, îles comprises. Il finira la guerre en camp de prisonnier, très surveillé cette fois.
"Et ses hommes alors ? Sont-ils tous morts de faim ?
" me direz-vous.
Non ! Car un navire français repéra l'épave du Seeadler, et s'approcha pour voir... pour se retrouver aussitôt pris d'assaut par les hommes de Luckner, qui firent ensuite route vers l'Amérique du Sud avec leur prise
Après la guerre, Félix, devenu célèbre, fit le tour du monde, eut des contrats publicitaires aux Etats-Unis, et lorsque la Seconde Guerre mondiale débuta, Hitler demanda personnellement à ce qu'il serve à sa propagande. Luckner refusa, et Hitler tenta de lui faire quantité d'emmerdes, mais Félix n'étant pas du genre à se laisser intimider, non seulement il l'envoya cordialement se faire foutre, mais en plus, il distribua des passeports à des Juifs qu'il aida à fuir le pays. Il fut condamné à mort pour cela.
Mais là encore, s'échappa
Après tant de péripéties, Félix décida qu'il était temps de se marier, et mourut en 1966, à 84 ans.
Ici, Félix prenant de haut un mec qui lui explique que allez, fépataput', viens aider Hitler quoi, sacrebleu !
Et aujourd'hui encore, il est possible de plonger sur l'épave du SMS Seeadler, faiblement immergée.
Sur ce, je retourne faire semblant de surveiller mon examen