Salon littéraire :
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
Aujourd'hui : Le chant de l'égout. Extrait numéro 11.

« Un monde sans égout est irrespirable »
Messire d’Artagnan de Pigalle, (La guerre des Halles-Histoires des derniers troubles arrivés au royaume de l’Égout)
Croc de Fer profitait, c’était à présent un beau raton brun de près de 400 grammes. Le fils de Constance des Halles, conscient de son rang, avait éliminé ses frères et sœurs dans une bouillie sanglante, en démontrant autant de courage que de voracité. Bien sûr, en regardant périr tour à tour sous les égorgements et les dents de l’héritier les malheureux ratons Théodobald, Gunthar, Gonthier, Chrotberte et Chlodonsinte, la reine-mère et veuve duc Henri II avait couiné un peu son désespoir, mais la loi des royaumes muridés de l’égout et de la primogéniture étaient sans appel. Constance avait donc dignement joué son rôle, en dévorant elle-même les restes de sa portée décédée. Ceux du Marais avaient frappé, mais leur violent assaut avait été repoussé lors de la sanglante bataille du siphon, par les vaillants barons Louis de Bourbon et V Louis. Le premier était mort au combat et serait bientôt dignement célébré, pour son dernier voyage sur les eaux boueuses, mais il se disait qu’un messager trottait à présent dans les allées pour confirmer que le félon Cathelineau, oncle de Croc de Fer, était toujours vivant et gardé prisonnier par les rats du Quartier Latin. Un fief relativement proche, allié du Marais et gouverné par Conan IV et Faustine de Nevers. La régente Constance secoua sa tristesse pour digérer un temps ses infanticides royaux dans un coin sombre, entourée de ses valets fidèles et ses dames de compagnie, mais la paix de son cœur se trouvait insultée, puisque Cathelineau n’avait point péri et qu’il était toujours une menace pour ses projets, elle n‘était pas noble ratte à l‘oublier. Puis, toute son ardeur et sa gaité lui furent rendues, puisque Croc de Fer s‘apprêtait à rendre sa visite officielle au roi des rats, le mythique grand conseil des sept sages noués solidement par leurs queues, qui vivaient sur l‘île de la cité, directement sous le point WC Notre Dame. Il faudrait à son fils l’onction de ces sages vénérables nourris par toutes les communautés, pour garantir sa position sur le trône des Halles et c’était incessamment l’heure de ce pèlerinage hautement sacré. Aussi Constance ne cessait de lécher sa queue rose avec l‘aide de ses gens, pour paraître elle aussi présentable et digne, en face des prestigieux noués qui avaient noms Lénine, La Fayette, Charlemagne, Victoria, Nixon, Abd-el-Kader et Périclès.
Déjà, dans tous les recoins des Halles, la foule compacte des rats de ce royaume s’amassaient rapidement, courant dans les tuyaux, pour accompagner leur héritier vers la cérémonie. Il fallait aussi prier le Dieu Bébert, pour ne pas tomber en cours de route sur l’armée du Marais toute entière, car il semblait bien que la reine Margot du Marais et son époux Louis XV aux pattes jaunes menaçaient incessamment de les envahir. De tels faits étaient rès inquiétants, mais la loi commandait avant toute chose que Croc de Fer accomplisse dans les règles son pieux pèlerinage, pour que les sept sages du roi des rats l’autorisent à mettre les Halles à ses pattes et sauvegarder l‘avenir commun ; et ce au-delà de la brouille imminente qui cherchait à briser les frontières. Ravalant un bref instant de fierté, Constance délaissa l’organisation de son plan de table qui règlerait l’ordonnance du banquet organisé lors du retour, pour rendre visite à son fils, qu’elle trouva en train de jouer avec un vieux doudou d’humain, déchiré et couvert de morve, dont la dame de la Pisse Anne de Tournon lui avait fait don à sa naissance, au nom de la reine Yolande de Montmartre, épouse du connétable de Montmartre, Joachim du Bellay.
– Mon fils, cessez de jouer, car il faut se mettre en route, sur terre comme sous l’eau, pour aller chercher votre bénédiction du grand conseil.
– Je le sais, mère et je suis prêt, il n’est plus utile d’attendre plus longtemps.
– Hâtons-nous dans ce cas. Comme les temps conseillent d‘être prudents, une grande partie de notre armée nous accompagnera.
– Vous redoutez toujours une perfide invasion du Marais ? Rassurez-vous, mère, la guerre n’est qu’affaire de crocs et de soldats, la couronne que je porte saura bien éclairer le noir menaçant des conduits ! Avant de venir nous attaquer ici, Margot du Marais et Louis XV ont finalement eux-aussi besoin que je sois légitime. Ils ne tenteront pas de déplacer leurs troupes avant que ne je ne sois honoré à la place qui m’est due.
– C’est votre avis, mais je vois bien que vous avez déjà toutes les qualités pour exercer votre métier de roi. Vous ressemblez tant à votre pauvre père Henri que le Dieu Bébert a occis ! Allons, pressons-nous, car notre démarche ne saurait attendre plus longtemps.
Alors, sur un seul ordre de Constance, l’immensité des rats des Halles se mit en branle, afin de parcourir l’égout pour rejoindre la Cité. C’était l’heure bénie où la partie devient le tout, où chaque rat dessine le visage de son royaume, en se coulant dans l’obscurité inquiétante qui imposait autour d’eux sa menaçante réalité. On craignait de rencontrer le Dieu Bébert au long fusil, on redoutait de faire face, au détour d’un coude, aux ennemis innombrables que composaient ceux du Marais et leurs tueurs sanguinaires. L’odorat aux aguets, Croc de Fer trottinait fièrement devant tous les autres, car c’était pour lui seul que se déroulait à présent le tapis des fourrures luisantes sur les dalles collantes. Investis de leur mission sacrée, les rats des Halles glissaient sans relâche par centaines au sein des mornes buses, tombaient dans les fosses de drainage, se battant contre le moindre obstacle, se piétinant, se poussant épaule contre épaule, mais aucun corps ne voulait trahir, l’égout se chargerait toujours d’expulser de ses voies les plus faibles et les blessés, puisque le grand empire nocturne savait toujours comment trouver la bonne manière de réduire ses esclaves au silence. La grande troupe à la course survoltée força les hauts barrages qui contraignaient les eaux fangeuses, tâta de ses myriades de pattes le pouls de l’égout pour comprendre son humeur ; elle combla les tunnels de métal par sa masse fourbue, immense et obstinée, pour aborder enfin le nouveau territoire labyrinthique de la Cité, rempli à perte de vue de méandres inconnus ; quand enfin, ils arrivèrent exactement sous le point WC Notre Dame. Là, dans ce réduit mythique qui ne sut bien entendu contenir tout le monde, mais seulement les plus nobles d’entre eux, les attendait patiemment le grand conseil du roi des rats. Noués inextricablement par la queue depuis leur naissance, les sept rats dessinaient le cercle unique d’une couronne aux multiples identités et chose extraordinaire, leur grand-mère maternelle Blichilde d’Austrasie était encore vivante, presque aussi vénérée que pouvait l’être le cercle natif formé par son étrange lignée. Ce qui ne gâchait rien fut qu’elle était elle-même d’ancienne maison.
Si le sept rats collés entre eux ne pouvaient songer à se libérer de leurs voisins, ils donnaient l’impression de se confondre dans un mouvement intérieur de sensations propres, alors qu’aux alentours, une nuée de rats se relayaient pour veiller sur eux et les nourrir. Ici, sous ces canalisations, on échappait à la violence fratricide, car pour tous les rats de l’égout, ce roi des rats était sacré. Remplie de déférence, la reine Constance plaça devant eux l’offrande d’un précieux et rare tube anti-cernes trouvé dans une poubelle de la surface, qui paraît-il avait très bon goût. Le sage Nixon tira sur le nœud des queues de sa fratrie, pour remercier aux nom des autres ce don exceptionnel ; puis il lissa un temps en silence ses longues moustaches, en remontant ses pattes vers les tempes, sans cesser de fixer de ses yeux ronds le petit Croc de Fer. Ce dernier avait des étoiles dans les yeux, car il était impressionné de se trouver en présence du grand conseil, qu‘il ne devait en aucun cas décevoir. Puis Nixon abandonna à la fois sa toilette minutieuse et son introspection :
– Approche, petit, montre nous ton museau. Nous avons bien connu ton père le bon duc Henri II et comme on nous l’a dit, il est vrai que ton apparence lui ressemble. Mais il n’est pas l’heure de te dire ce que les rats des Halles peuvent faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour eux. Les couronnes transmettent tant de tentations coupables !
– Je serai digne de mon rôle, noble Nixon !
– Oui, mais voilà, fit Victoria, en faisant tournoyer le cercle des queues pour se trouver en face du jeune rat, le testament d’Henri II offrait les Halles à Charles VII et sa femme Rategonde désormais exilés, tu comprends qu’il nous faut hésiter à te déclarer roi, car tu ne le seras que par défaut.
– Honorables sages, fit Constance avec une énergie presque irrespectueuse, Croc de fer est capable de concentration et d’endurance, il me l’a prouvé, il est dur au mal et saura affronter les souffrances et les épreuves qui nous attendent, car le royaume du Marais menace de nous anéantir d’ici-peu.
– Nous le savons bien, la coupa Abd-el-Kader, en accentuant à son tour le mouvement tournant des corps entravés. Peut-être même qu’en nous quittant, l’armée au complet de Margot et du Louis XV vous empêchera de rentrer chez vous. Nos sentiments sont complexes et contradictoires, mais les temps sont durs. Nous comprenons que la condition de Croc de Fer ne saurait être celle d’un simple ermite.
– C‘est pourquoi, renchérit le sage Périclès, nous espérons qu’il sera excellent ! Voilà pourquoi nos sept avis sont temporairement favorables à la régence de Constance, qu’on se le dise jusqu’au fond du dernier tuyau de l‘égout. Puisse le royaume des Halles se voir consolider par notre jugement, puisqu‘il faut bien que votre crise actuelle soit gérée. Que ce petit Croc de Fer soit par nous déclaré roi des Halles, en attendant que Charles VII et sa femme Rategonde puisse légitimement retrouver leur trône.
– Mais n’oubliez surtout pas, en repartant, de sacrifier au rituel de la Sainte tapette dans le palais du Dieu Bébert l’égoutier, car seul le sang d’un martyr signera notre volonté. Offrez généreusement vos crottes au Dieu Bébert, car sa grandeur vous donnera en échange les gâteaux !
Satisfaite, la reine Constance récupéra son enfant, car la décision du conseil des sept sages lui donnait raison. Avant de repartir vers le royaume des Halles, elle embrassa chacun son tour avec jubilation Lénine, La Fayette, Charlemagne, Victoria, Nixon, Abd-el-Kader et Périclès. Elle savait que les sept auraient pu ordonner que Croc de Fer soit tué sur le champ, en cas de désapprobation de leur part. C’était donc une première victoire qui venait d’avoir lieu dans cet endroit sacré, pour l’accession définitive au pouvoir du joyau de sa dernière portée. Avant de quitter sans désordre les fondations du point WC Notre Dame, tous les barons de Constance vinrent saluer le roi des rats pour la lumière de son avis, avec en premier des leurs le grand V Louis. Puis tous le gens des Halles emboîtèrent les pas de ceux de La ligue du dieu Bébert, François Mitterrand, Blaise Pascal, Arthur Rimbaud, Héloïse d’Argenteuil, les gardiens du rituel sacrificatoire de la Sainte Tapette, des rats exaltés que l’on reconnaissait entre tous, car ils avaient la manie de s’arracher constamment les poils du ventre.
Bon dimanche à tous.

Message édité par talbazar le 20-02-2023 à 08:54:02