Salon littéraire :
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou. Extrait numéro 65.


Gaston revient vers la blessée, pour la réconforter et apaiser sa douleur avec une poche à froid rudimentaire, confectionnée d’une poignée de glaçons placés dans une serviette. Esther le remercie, tout en maintenant ce dispositif improvisé sur sa figure meurtrie. L’apaisement ressenti n’éteint cependant pas la terreur qui brûle encore un peu au fond de ses yeux de lagon. Ses lèvres congestionnées sont devenues si grosses que le jeune garçon est pris de saisissement ; pourtant la parole de la femme cherche encore à s’échapper par sa bouche boursouflée.
– Je sais ce vous pensez, mais ne prévenez ni la police, ni le médecin, c‘est inutile.
Ses ongles peints fouillent encore un instant sa chevelure défaite, puis elle demande à Gaston comment il en est venu à posséder le fameux tableau. Il n’est pas facile de revenir sur l’accident et les affreux détails de l’agonie de Graingris. Gaston remarque que les questions s’additionnent dans la tête de son interlocutrice qui l‘écoute avec attention d‘un air triste, pourtant elle reste muette, attentive, restant le jouet de réflexions multiples. A la fin de son terrible récit, Gaston a retiré sa chevalière en or, puis il la pose sur la table.
– Cette bague était au doigt de votre compagnon, elle vous appartient.
– Oui, je la reconnais, je sais seulement qu’elle est très ancienne et qu’elle a été donnée à Jean-Pierre par le commanditaire du tableau.
– Il s’agissait donc d’une commande ?
– Une de ses plus grandes œuvres, certainement, mais en toute objectivité, je n’en sais pas beaucoup plus, sinon qu‘elle a été exécutée pour le compte d‘un homme qui se disait historien et spécialiste de l‘histoire des Templiers.
– Effectivement, je peux vous assurer que ce tableau est bien d’avantage que de la simple matière inanimée. Il est d’un art le plus pur et sa contemplation est très dérangeante. Si son véritable propriétaire cherche à le récupérer, je ne comprends toutefois pas pourquoi il doit en passer par la boucherie et les élans de colère que ce gorille inconnu vient de vous imposer. Votre face à face avec lui était plutôt brutal !
– J’ai vu une seule fois le vrai commanditaire, avant que le tableau ne soit peint, mais ce n’était pas l’individu qui m’a frappée. Le client portait cette bague au doigt, d’ailleurs, ou une autre qui était sa parfaite jumelle, en tout cas elle semble bien venir du Moyen-Âge. Elle la repose sur la table après l’avoir brièvement examinée.
– Cette histoire est bien mystérieuse.
– Je n’ai pas d’hypothèse, mais si ce tableau est capable d’engendrer une telle violence, vous devez vous en débarrasser. De mon côté, en dépit de mon affection pour ce malheureux Jean-Pierre et en dépit de la valeur de cette oeuvre, je ne veux plus en entendre parler. Quoi qu’il en soit, faites-en ce que bon vous semble et gardez cette chevalière aussi, si vous le désirez. Moi, je dois bientôt enterrer dignement ce pauvre Jean-Pierre. Elle se lève un court instant pour se rendre dans la cuisine et y déposer la serviette sur l‘évier, puisque la glace peu à peu fondue est à présent en train de l’inonder.
– Vous n’avez pas l’adresse de cet historien ? après-tout, « Les fesses de Marianne » semble être sa légitime propriété.
– C’est précisément ce que mon tortionnaire voulait obtenir à tout prix, mais je suis désolée, je l’ignore. En revanche, je peux vous donner celle du modèle, car Marianne posait quelquefois pour mon ami. Peut-être l’homme qui est venu chez moi va-t-il aussi chercher à la tourmenter. Il ne semble pas s’embarrasser de quelque limite pour récupérer cette toile, ou mettre la main sur son propriétaire. Là-dessus, vous avez raison, Jean-Pierre devait être dans ce maudit train pour aller le lui livrer. En lâchant ces mots, elle laisse échapper une larme furtive sur sa joue gonflée. C’était un homme secret et bourru, vous savez, mais en réalité d’une grande sensibilité. Notre relation ne date pas de plusieurs années, elle était même relativement récente, mais j’ai appris à bien le connaître. Nous ne vivions pas ensemble et il ne me disait pas tout, mais je suis certaine que ce tableau a probablement été le dernier qu‘il a peint.
– Où vivait-il ?
– Dans son atelier, proche de Montmartre. Je dois m’y rendre bientôt, évidemment, j’en conserve une clé, mais je vais attendre un peu, mon cogneur doit sûrement le faire surveiller. C’est tout de même difficile de comprendre cet acharnement de violence pour un tableau, fusse-t-il exceptionnel.
– Vous devriez tout de même prévenir la police.
– Je pense que je n’ai plus rien à craindre, il a compris que je n’avais sincèrement rien à lui dire de plus. Si je fais trop de bruit autour de cette affaire, les évènements pourraient bien empirer et je n’y tiens guère ! Mais vous-même, prenez-garde, les choses pourraient se gâter s’il apprend que vous détenez cette peinture si inspirée. Je ne l’ai vue qu’une fois, elle n’était pas encore terminée ; mais vous avez raison, c’était bien le chef-d’œuvre définitif de Jean-Pierre. Il y avait tant de génie dans son talent.
Avec l’accord d’Esther, Gaston replace la grosse chevalière à sa phalange, puis elle lui laisse l’adresse de Marianne avant qu’il ne prenne enfin congé, presque au regret de laisser seule cette femme étrangement menacée. En vérité, il s’impatiente déjà de faire la rencontre du fabuleux modèle, cette femme trop belle et trop parfaite, dont le fantasme peint l‘a déjà si fortement troublé. Il fait sans doute la pire des conneries, mais jusqu’à nouvel ordre, il prend la décision que le tableau énigmatique restera bien chez lui. Le jeune homme souhaite presque, en secret, ne jamais retrouver l’historien anonyme qui avait sans doute payé pour sa réalisation. Il quitte donc Esther Ebantine qui le raccompagne jusqu‘à la porte, après un long échange de regards silencieux. Elle accepte juste qu’il soit présent, avec un brin de réticence, pour lui faire prochainement visiter l’atelier de Grangris. Afin de pouvoir concrétiser cette promesse, Gaston lui laisse ses coordonnées à son tour, puis il s’approche et lui dépose une bise sur sa joue endolorie ; elle semble apprécier par un essai de sourire le bienfait spontané de ce geste amical, avant de refermer sa porte. Après avoir franchi à nouveau la cour sombre, la rue happe Gaston Boudiou de ses turpitudes ; mais, alors qu’il caresse machinalement l’antique bague du défunt, le frère d’Angèle sait où ses pas doivent désormais le conduire, c‘est à dire vers le 9ème arrondissement.

Et bon dimanche à tous !
Message édité par talbazar le 24-07-2022 à 23:21:07