Le tournage commence en mars », poursuivit Harod. Il but un grand trait de jus de fruit et ferma les yeux. « Schu pense qu’il durera douze semaines, alors comptez sur une bonne vingtaine. Les scènes d’extérieur seront tournées à Alger, en Espagne et en Égypte, et vous passerez trois semaines à Pinewood pour tourner les scènes du palais sur le plateau principal. » Shayla se redressa. L’eau luisait sur ses jambes. Elle, posa les mains sur ses hanches et jeta un regard noir au petit homme dans sa piscine. Il n’ouvrit même pas les yeux. « Vous ne m’écoutez pas, Mr. Harod, s’emporta-t-elle. J’ai dit non. Non, je ne ferai pas votre film. Je n’ai même pas vu le script. Vous pouvez prendre votre Traite des Blanches ou je ne sais quoi et… et… ŕ Et me le foutre au cul ? » Harod ouvrit les yeux. Shayla pensa à un lézard en train de se réveiller. L’écume venait caresser la poitrine pâle de Harod. « Adieu, Mr. Harod », et Shayla Berrington tourna les talons. Elle avait fait trois pas lorsque la voix de Harod la stoppa net. « On a peur des scènes déshabillées, fillette ? » Elle hésita, puis se remit en marche. « On a peur des scènes déshabillées », répéta Harod, et cette fois-ci, ce n’était pas une question. Shayla était presque arrivée à la porte lorsqu’elle se retourna vivement. Ses mains griffèrent l’air. « Je n’ai même pas vu le script ! » Sa voix se brisa et elle fut stupéfaite de se découvrir au bord des larmes. « Bien sûr, il y a quelques scènes déshabillées, continua Harod comme si elle n’avait rien dit. Et une scène d’amour qui fera mouiller toutes les gamines. On pourrait utiliser une doublure… mais ce serait inutile. Vous vous en sortirez très bien, fillette. » Shayla secoua la tête. Elle sentait monter en elle une rage indicible. Elle se retourna et, à l’aveuglette, tendit la main vers le loquet. « Stop. » La voix de Tony Harod était plus douce que jamais. Presque inaudible. Mais il y avait en elle quelque chose qui immobilisa la jeune femme mieux que ne l’aurait fait un cri. Elle eut l’impression que des doigts glacés se refermaient sur sa nuque. « Viens ici. » Shayla fit demi-tour et se dirigea vers Harod, toujours dans l’eau, ses longs doigts croisés sur sa poitrine. Ses yeux étaient à peine ouverts Ŕ humides, langoureux Ŕ les yeux indolents d’un crocodile. Une partie de l’esprit de Shayla poussait des hurlements de panique outragée tandis que l’autre se contentait d’observer la scène, paralysée par l’étonnement. « Assieds-toi. » Elle s’assit au bord de la piscine à moins d’un mètre de lui. Ses longues jambes plongèrent dans le jacuzzi. L’écume blanche éclaboussait ses cuisses bronzées. Elle se sentait éloignée de son propre corps, le contemplait avec un détachement presque clinique. « Comme je te le disais, tu t’en sortiras très bien, fillette. Bon Dieu, on est tous un peu exhibitionnistes. Mais toi, tu recevras une petite fortune pour faire ce que tu as envie de faire de toute façon. » Luttant contre une terrible torpeur, Shayla leva la tête et regarda les yeux de Tony Harod. Dans la lumière diaprée, leurs iris étaient si larges qu’ils semblaient ne former que deux trous noirs dans son visage pâle. « Et dès maintenant », poursuivit Harod d’une voix douce, si douce. Peut-être ne parlait-il même pas. Les mots semblaient glisser à l’intérieur du cerveau de Shayla, comme des pièces d’or coulant dans une eau sombre. « Il fait vraiment très chaud ici. Tu n’as pas besoin de ce maillot. N’est-ce pas ? Bien sûr que non. Shayla le regarda sans rien dire. Quelque part en elle, au fond du tunnel de son esprit, elle était une petite fille au bord des larmes. Vaguement étonnée, elle vit son bras droit se lever et sa main se glisser doucement sous la bretelle du maillot. Elle tira légèrement sur le tissu, qui glissa sur son flanc, faisant ressortir le galbe de ses seins. Elle fit tomber l’autre bretelle. Le tissu du maillot descendit jusqu’à ses mamelons. Elle voyait sur sa peau la fine ligne rouge laissée par l’élastique. Elle se tourna vers Tony Harod. Il sourit presque imperceptiblement et acquiesça. Comme si on venait de lui en donner la permission, Shayla fit brusquement descendre le haut de son maillot. Ses seins tressautèrent doucement lorsqu’ils furent libérés de l’étreinte du tissu orange. Là, sa peau était tendre, très blanche, à peine semée de quelques taches de rousseur. Ses mamelons étaient durs et se dressaient rapidement au contact de l’air frais. Leurs aréoles brunes, très larges, étaient délimitées par quelques poils noirs que Shayla trouvait si beaux qu’elle se refusait à les épiler. Personne ne le savait. Même pas sa mère. Shayla n’avait permis à personne, même pas Avedon, de photographier ses seins. Elle se tourna de nouveau vers Harod, mais son visage n’était qu’une tache floue et pâle. La serre sembla basculer et tourner autour d’elle. Le bruit du recycleur d’eau devint de plus en plus fort, jusqu’à lui marteler les tympans. En même temps, Shayla sentit quelque chose s’éveiller en elle. Une douce chaleur l’envahit insidieusement. Comme si quelqu’un avait plongé directement dans son cerveau pour y caresser le centre du plaisir aussi sûrement qu’une main en train de masser le doux renflement de son entrejambe. Shayla hoqueta et se cambra involontairement. « Il fait vraiment très chaud », dit Tony Harod. Shayla se passa les mains sur le visage, toucha ses paupières avec ce qui ressemblait à de l’émerveillement, puis ses paumes descendirent le long de son cou, de ses clavicules, et se posèrent sur sa poitrine, là où la chair devenait pâle. Elle sentait son pouls battre dans sa gorge comme un oiseau en cage. Puis elle laissa ses mains glisser plus bas, se cambra une nouvelle fois lorsqu’elles frôlèrent ses mamelons, brusquement sensibles jusqu’à en être douloureux, souleva ses seins comme le Dr Kemmerer le lui avait appris à l’âge de quatorze ans, mais sans les examiner, se contentant de les presser, de les presser contre elle avec un plaisir qui lui donnait envie de crier. « On n’a vraiment pas besoin de maillot », murmura Harod. Avait-il seulement murmuré Shayla était déconcertée. Elle le regardait et ses lèvres n’avaient pas bougé. Son léger sourire révélait des dents pareilles à des pierres blanches et acérées. Ça n’avait pas d’importance. Plus rien n’avait d’importance pour Shayla, excepté se débarrasser de ce maillot qui l’étouffait. Elle baissa un peu plus le tissu, lui fit franchir le léger renflement de son ventre et leva les fesses pour le faire glisser sous elle. Puis le maillot devint un simple bout de tissu passé autour de sa jambe, dont elle se débarrassa d’un coup de pied. Elle contempla son corps, s’arrêtant sur la fourche de ses cuisses et sur la bande presque verticale de toison pubienne qui montait vers la ligne de démarcation de son bronzage. L’espace d’une seconde, elle fut prise d’un nouvel étourdissement, cette fois-ci accompagné d’un lointain sentiment d’horreur, puis elle sentit les caresses reprendre leur cours à l’intérieur de son esprit et elle se laissa aller en arrière, prenant appui sur les coudes. L’eau chaude du jacuzzi bouillonnait autour de ses cuisses. Elle leva une main et suivit lentement le tracé d’une veine bleue qui battait sous la peau blanche de son sein. Le plus léger des contacts suffisait à enflammer sa chair. Le doux relief de ses seins semblait se contracter et s’alourdir en même temps. Le bruit de la piscine parut adopter le même rythme syncopé que les battements de son coeur. Elle leva son genou droit et glissa une main entre ses jambes. Sa paume monta doucement sur sa cuisse, éparpillant les gouttelettes qui étincelaient sur le duvet doré. La chaleur l’imprégnait, l’envahissait, la contrôlait. Sa vulve palpitait d’un plaisir qu’elle n’avait connu que dans les limbes coupables précédant le sommeil, filtré par une honte qui avait à présent disparu, un plaisir qu’elle n’avait jamais connu si intense, si exigeant. Les doigts de Shayla trouvèrent les replis mouillés de ses grandes lèvres et elle les écarta en émettant une espèce de sanglot. « Trop chaud pour porter un maillot, dit Tony Harod. Tous les deux. » Il avala une dernière gorgée de jus de pamplemousse, se hissa sur le carrelage et posa le verre le plus loin possible du bord de la piscine. Shayla roula sur elle-même, sentant la fraîcheur du carrelage sur ses hanches. Ses longs cheveux retombèrent sur son visage lorsqu’elle se mit à ramper, la bouche entrouverte, toujours appuyée sur les coudes. Harod s’était étendu de tout son long, reposant lui aussi sur ses coudes, ses pieds battant mollement dans l’eau. Shayla s’arrêta et leva les yeux vers lui. Les caresses se firent plus insistantes dans son esprit, en trouvèrent le coeur et le titillèrent avec une lenteur taquine. Ses sens ne percevaient que le flux et le reflux d’une friction huilée. Shayla hoqueta et serra involontairement les cuisses tandis que des flots de sensations préorgasmiques la parcouraient en vagues successives. Le murmure se fit plus fort dans son esprit, sifflement aguicheur qui semblait faire partie du plaisir. Les seins de Shayla touchèrent le sol lorsqu’elle se pencha pour tirer sur le maillot de Tony Harod avec une frénésie à la fois violente et gracieuse. Elle fit glisser le tissu jusqu’à ses genoux et le maillot disparut sous l’eau. Une toison abondante recouvrait le ventre de Harod. Son pénis pâle et flasque s’éveillait lentement dans son nid de poils noirs. Elle leva les yeux et vit que tout sourire avait disparu de son visage. Ses yeux étaient des trous percés dans un masque blême. On n’y lisait aucune chaleur. Aucune excitation. Rien que l’intense concentration d’un prédateur contemplant sa victime. Shayla ne s’en souciait point. Elle ne savait pas ce qu’elle voyait. Elle savait seulement que les caresses s’étaient intensifiées dans son esprit, faisant passer celui-ci de l’extase à la douleur. Comme une drogue, un plaisir d’une pureté sublime envahissait son système nerveux. Shayla posa sa joue sur la cuisse de Harod et tendit une main vers son pénis. Il la chassa d’un geste machinal. Shayla se mordit la lèvre et gémit. Son esprit était un tourbillon de sensations qui n’enregistrait que les coups d’aiguillon de la passion et de la douleur. Ses jambes étaient agitées de spasmes désordonnés et elle se trémoussait contre le bord de la piscine. Shayla fit courir ses lèvres sur l’étendue salée de la cuisse de Harod. Elle goûta son propre sang alors qu’elle tendait une main pour en envelopper les testicules de Harod. Le petit homme leva la jambe droite et poussa doucement Shayla dans la piscine. Elle resta accrochée à ses cuisses, se pressa contre lui, poussa des petits gémissements pendant qu’elle le cherchait des mains et de la bouche. Maria Chen entra, brancha un téléphone à une prise murale et le posa sur le carrelage à côté de Harod. « C’est Washington », dit-elle ; elle jeta un regard à Shayla, puis sortit. Chaleur et friction désertèrent l’esprit et le corps de Shayla avec une soudaineté glacée qui lui fit pousser un cri de douleur. L’espace d’une seconde, elle regarda devant elle sans rien voir, puis elle tomba en arrière dans l’eau bouillonnante. Elle fut agitée de violents tremblements et serra les bras autour de sa poitrine. « Ici Harod », dit le producteur. |