ShinobiOfGaming a écrit :
Hello. Je vis actuellement au Japon, je lurk parfois ce topic, si ça peut "alimenter" le débat je veux bien essayer de donner un aperçu sommaire. Je suis au travail donc je ne peux pas me lancer immédiatement dans un pavé, mais si tu as des points particuliers en tête, n'hésite pas à poser tes questions et je tenterai d'y répondre
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Pour tenter de donner des pistes (factuellement, je ne prétends pas à plus).
Au Japon, la population étrangère est d'environ 2%.
Dans ces 2%, tu as beaucoup de Chinois, de Coréens, sans doute beaucoup d'Indiens. Du coup, pour beaucoup de regards occidentaux, la population étrangère semble plus réduite (simplement parce que beaucoup de touristes par exemple ne font pas la distinction entre Chinois, Coréens et Japonais...).
Pour un Japonais, un étranger est (normalement... mais actuellement avec le virus, c'est différent) un touriste, avant d'être un résident (statistiquement j'entends).
Le Japon est très ferme sur l'immigration et entends que les règles soient suivies à la lettre.
Le côté "positif" d'un point de vue "immigré", c'est que l'administration joue propre. Les règles sont claires, les demandes sont précises, les délais de traitement sont très très raisonnables, les processus sont hyper cadrés, les dates sont tenues, les frais sont très modérés. Tant que l'étranger est bien dans les clous, il me semble être objectivement bien traités, par un personnel pas super friendly, mais pro, poli et efficace. Si tu es dans les clous, globalement il n'y a JAMAIS de mauvaise surprise.
Par contre, quand on rentre dans des zones grises (demandes en dehors des clous, cas particuliers), le système japonais offre très peu de marges de manœuvres. Et globalement, "se mettre en tort", c'est se garantir un refus cinglant et définitif.
En tant qu'immigré, il est très important d'être au clair dans sa situation. Ton adresse actuelle doit être connue de l'administration, tout comme ta situation pro, perso. Tu dois être porteur à tout moment de ta carte de résident, et ne pas être en mesure de la présenter lors d'un contrôle te met déjà en défaut. La moindre embrouille peut vous fermer les portes du pays à JAMAIS. Par exemple, si vous loupez la date de renouvellement de votre visa, dans 98% des cas vous êtes foutus.
2% des cas vont passer car étranger de bonne foi, pièces justificatives pour expliquer le loupé, etc.
Ensuite il reste 2 chemins.
- L'étranger se "rend de lui même", confesse sa bourde (genre qq jours ou semaines après la date, pas 4 ans plus tard). S'il est estimé de bonne foi, il n'ira pas en prison et disposera de quelques délais pour se mettre au propre et préparer son départ du pays. Généralement il lui sera interdit de revenir pour X années (du genre 5 ans).
- L'étranger s'est fait griller lors d'un contrôle par exemple, il est considéré comme de mauvaise foi. Il part alors directement en centre de rétention, et dans l'immense majorité des cas, après son expulsion, il ne pourra plus jamais revenir au Japon. Si pour X raisons, il reste dans un centre de rétention, cette rétention peut être d'une durée colossale (les cas sont rares) et sans perspective de libération.
La perception japonaise.
Le Japon se perçoit comme un collectif homogène et un "vrai Japonais" répond à certains critères qui traduisent une perception très "essentialiste" du fait d'être japonais.
Globalement, outre la citoyenneté évidemment, un "vrai Japonais" doit être "ethniquement" japonais, parler japonais, comprendre et suivre l'ensemble des codes japonais.
La pression du groupe est renforcée par le fait que le pays est objectivement une terre assez hostile (cata en tout genre), grosse densité de population, etc. Les Japonais ont dont une attention très forte par rapport à l'harmonie du collectif, et l'importance de suivre les règles communes, tacites ou non, et de vivre "à la japonaise".
C'est ce qui explique en partie des difficultés d'intégration pour les étrangers.
Par exemple, la difficulté de louer un appartement au Japon est reconnue, y compris par les autorités. Les étrangers y voient un racisme (je traduis... "on ne veut pas de moi car on me considère comme un sauvage qui va flinguer l'appartement et ne pas payer le loyer" ). Les proprios expliquent eux qu'ils craignent pour l'harmonie du voisinage, et pour avoir une relation saine avec leurs locataires (traduction... "on a besoin de communiquer et il ne parle pas japonais, il ne peut pas signer le contrat et il ne comprendra pas les clauses", "il ne connaît pas les règles tacites et il va s'embrouiller avec les voisins, je vais devoir gérer plein de plaintes et tout" ). Bien entendu, il y a aussi des trucs objectifs, comme le fait qu'un étranger peut disparaître du jour au lendemain, pas forcément avec de mauvaises intentions d'ailleurs, il suffit de voir les étrangers bloqués en dehors du Japon actuellement.
De même, les appartements japonais vivent mal certains modes de vie (les occidentaux qui gardent les chaussures en intérieur, une cata pour le parquet et pire encore les tatamis, la cuisine avec beaucoup d'huile, de friture... qui flinguent les cuisines pas adaptées pour ça, etc).
Là aussi, un étranger qui montre qu'il peut communiquer en japonais, qu'il comprend les codes et qu'il ne troublera pas l'harmonie verra son dossier "remonter vers le haut de la pile".
C'est d'autant plus important que les Japonais sont des gens très centrés sur une certaine vie locale. La mobilité est plus faible qu'en Europe, on vit proche de sa famille si possible, on entretient des relations de bon voisinage, on est solidaire pour affronter un territoire parfois hostile. On se doit d'apprécier sa région, d'être fier de ses produits locaux, on regarde les chaînes locales, etc.
Et donc un étranger qui tombe dans ce milieu, c'est un individu qui ne coche pas beaucoup de cases et qui va devoir se forcer à se construire une vie locale, au moins symboliquement. Parler la langue, participer un peu aux événements locales, chercher à s'enraciner. Il est courant par exemple que l'on demande aux étrangers ce qu'ils sont venus faire au Japon, leurs projets d'avenir au Japon, s'ils sont mariés à un conjoint japonais (gage de stabilité et de connexion au Japon... au moins dans leur esprit). Y compris pour chercher un appartement ou dans un entretien d'embauche (la moitié des questions seraient interdites en France).
Dans la recherche d'un emploi, il n'y a rien de plus terrible à dire pour un étranger que d'annoncer fièrement "je viens me faire une expérience, je parle pas japonais mais en anglais ça ira, et puis je me vois bien rester 2, 3 ans max et puis après je change de boite ou je pars pour une autre expat". Beaucoup d'anglo saxons par exemple tombent dans ce piège, et c'est une erreur. Le Japonais entendra "salut, je me cogne de ta culture, je ne suis là que dans mon intérêt propre, et quand tu auras passé 2 ou 3 ans à me former ou à t'occuper de moi, je compte te laisser en plan et partir ailleurs". Donc le Japonais ne poursuivra pas avec l'occidental, qui lui y verra du racisme.
Pour un étranger, le simple fait d'être blond aux yeux bleus par exemple, ou de ne pas bien parler japonais... vous qualifie d'office pour être un "homme d'en dehors du pays", un étranger. Même si vous êtes résidents permanents, mariés à un conjoint japonais, 30 ans au compteur. C'est ainsi.
Quand bien même vous êtes éligible à la citoyenneté (naturalisation), après de nombreux renouvellement de visa et autres, vous êtes dans l'obligation de choisir, car la bi nationalité est interdite au Japon. Si vous souhaitez "devenir Japonais", on vous demande de renoncer à votre nationalité précédente, et d'embrasser "sans porte de repli" le destin collectif japonais.
Pour ce qui concerne les visas, là aussi, en fonction de qui vous êtes et de votre passif, le chemin peut être long.
Bien entendu, plus vous êtes qualifiés, porteur de compétences rares et demandées au Japon, plus vous aurez de chances d'avoir un visa et surtout, "un bon visa" (j'entends par là... "long", voire un visa "premium" ). Les chances dépendent aussi de votre nationalité (il est plus facile d'avoir un visa quand vous êtes européen par exemple, que si vous êtes chinois. Ca s'explique par le passif "tendance au séjour clandestin et aux problèmes" constitué par votre "groupe" ). L'âge joue également, car plus vous êtes âgés, plus vous représentez un fardeau potentiel et un apport modéré (typiquement à 20 ans, vous allez contribuez potentiellement pendant 50 ans au système et vous serez en bonne santé, à 50 ans, vous ne contribuerez déjà beaucoup moins et il faudra vous soigner, etc).
De même, l'intégration est "surveillée", et le fait d'être capable de prouver votre niveau de japonais (d'un bon niveau j'entends) apporte des points à votre demande.
Pour la suite, l'historique joue. Venir en visa étudiant, prouver de bons résultats lors de vos études, d'un très bon taux de présentéisme à l'école, décrocher des certifs ou des diplômes intéressants, être recruté dans une bonne société, ne pas faire de vagues... Tout ça contribue à améliorer votre dossier, et à faciliter les choses pour les renouvellements, l'accès à la résidence permanente et voire un jour, à la nationalité.
Inversement, sécher les cours, passer la moitié du temps à galérer sans emploi ou à enchaîner des boulots bas de gamme, et très vite vous êtes considérés comme "peu désirable", ce qui peut vite se traduire par un visa non renouvelé, ou du moins, "court", un contrôle plus important de votre situation, des justificatifs à fournir, etc.
Enfin, par rapport à l'économie et le manque de main d'oeuvre.
- Oui, le Japon vieillit, et c'est un souci.
- Oui, il y a un gros manque de main d'oeuvre, et c'est un souci.
- Oui, le Japon est un pays sur endetté et c'est un souci.
Cependant
- Le Japon tente de compenser les 2 premiers points en mettant au travail ses "réserves" (les femmes, au moins via du mi temps ou en tentant de les faire revenir au travail après les naissances, les vieux aptes à poursuivre, en proposant de continuer jusqu'à très tard sur des bases de volontariats...). Et bien entendu, il y a toujours cet espoir vis à vis des robots et de la techno.
- Le Japon tente de répondre à certains besoins en important, via des visas dédiés, des travailleurs spécialisés. Cela dit, ça semble ne pas marcher très fort. Il est clair que ces visas visent des travailleurs, et qu'il s'agit bien de visa de travail, sans objectif d'installation durable (ce n'est pas impossible, mais ce n'est pas l'objectif).
- Le Japon flirte avec les 2% de chômage depuis des lustres. Cela veut dire que le travailleur est de facto en position de force (heureusement pour les patrons, les Japonais n'ont pas la bougeotte ni le goût de la confrontation d'ailleurs). De plus en plus les entreprises doivent commencer à se plier en 4 pour recruter, proposer des avantages, des salaires plus importants, etc.
- Endetté, mais la dette est tenue très principalement par les Japonais, ce qui du coup rend la dette "soutenable". Il y a une sorte de jeu de dupes, où finalement les "vieux" détiennent du patrimoine et de la dette japonaise, ce qui permet de faire tourner le pays. Et au décès, l'état japonais prélève une très grosse part de l'héritage (et donc reprend ses billes de dette, si je peux me permettre, en caricaturant très fort). Par ailleurs, l'industrie japonaise est forte, le marché intérieur consomme beaucoup du made in Japan, et le reste s'exporte plutôt bien, car gage de qualité et souvent de belles technologies. Ce qui fait que le yen reste toujours une valeur sûre, surtout en cas de crise, alors qu'elle s'appuie sur un pays qui vieillit, perd de la population, et très très endetté au niveau de l'état (et inversement, qui croule sous des montagnes de fric épargnés par les entreprises et les particuliers).
Je crois avoir couvert un peu les différents points du sujet. Désolé pour le pavé, et les éventuels HS.
Bref au Japon, un étranger restera un étranger toute sa vie, on lui demande de ne pas faire de vague, de s'intégrer et de participer à l'harmonie. Il reste bienvenu s'il suit toutes les règles et apporte un bénéfice au Japon. Inversement, embrouille, fardeau ou autre... c'est très vite la mise de pression, les visas qui deviennent durs à avoir, voire la sanction immédiate.
Anecdote, par rapport aux réfugiés. Le Japon n'en prend pas (c'est de l'ordre de 10 à 30 réfugiés par an). J'ignore comment sont traités ces demandes d'ailleurs. Par contre, un fait divers il y a quelques temps n'a clairement pas contribué à une éventuelle bonne image des réfugiés au Japon. 2 jeunes réfugiés ont été arrêtés pour un viol, ce qui à l'époque avait fait assez scandale (du type "on en prend 20 l'année dernière, et on en a déjà 2 coupables de viol l'année d'après???" ). Du coup le gouvernement est très ferme et les Japonais ne sont pas spécialement demandeurs d'assouplissement.