LaurentSB a écrit :
Ce texte n'est pas de moi, je n'ai pas la source mais il a bien sa place dans ce tread
Chère cliente, cher client,
Je suis en grève aujourd’hui et je l’assume. Oui, j’assume de devoir vous poser
des problèmes dans votre train-train quotidien, j’assume de vous obliger à
modifier vos habitudes quotidiennes.
On m’accuse de vous prendre en otage. Mais vous ai-je enfermés, vous ai-je
attachés ? Non, je vous laisse libres. Libres au milieu des contraintes que vous
acceptez tous les jours sans vous en plaindre. J’assume pleinement de vous
laisser voir vos chaînes, parce que ces chaînes sont aussi les miennes. Parce
que moi aussi, je dois faire garder mes gamins quand je commence au petit matin,
moi aussi, quand je rentre le soir, j’ouvre ma boite à factures qui naguère
s’appelait boite aux lettres, moi aussi je m’affale parfois dans le canapé pour
manger docilement la soupe de la télé, car moi aussi, je vis dans cette société.
Oui, je l’assume. Comme j’assume les contraintes de mon métier qui me font vivre
à part du groupe, qui me font travailler avant vous pour vous emmener bosser et
après vous pour vous ramener à la maison. Pour vous emmener dans votre famille
passer les fêtes, je ne les passerai pas dans la mienne. Je vous transporte et
par définition, mon travail commence là où s’arrête le vôtre, et vice versa.
Quand j’ai pris la décision de faire ce métier, il y a 15 ans, j’ai pesé le prix
de ma mise à l’écart de la vie collective, par les horaires farfelus. Ce prix,
je l’ai accepté et j’entends me le faire payer.
Bien sûr, je ne suis pas le plus mal loti de la terre. Bien sûr, il y a bien
pire et bien plus malheureux. Mais doit-on se sentir coupable d’avoir un toit en
voyant les sans-abri ? Doit-on se sentir coupable d’avoir un emploi en comptant
les chômeurs ? Doit-on se sentir coupable de se défendre ?
Ma défense, je l’ai préparée. Parce que les résultats des élections de mai ne
laissaient aucun doute. Le conflit aurait lieu, historiquement il devait avoir
lieu. Où et quand ? Vous avez la réponse aujourd’hui. Parce que, je ne vous le
cache pas, Il était encore sur le yacht de Bolloré que je mettais de coté
l’argent nécessaire à ce combat. S’il le faut celui prévu pour quelques projets
futiles sera utilisé et tant pis si le home cinéma ne vient pas dans mon foyer
cette année. Quoi, j’aurais pu me payer un home cinéma et je suis dans la rue ?
Et bien ça aussi je l’assume. Et sans aucune honte depuis que j’ai lu que la
marque qui commercialise le plus grand écran plasma, un joujou à cent mille
euros, visait aussi le marché des particuliers en France. On me donne 2600 euros
par mois pour conduire les trains, pas pour acheter mon silence et ma docilité.
On trouve au MEDEF des syndicalistes bien mieux lotis ayant toujours une larme à
faire couler sur leur sort.
C’est aussi pour ça que j’assume de faire grève aujourd’hui.
On m’accuse de ne pas faire preuve de solidarité parce que la réforme est
nécessaire et doit être approuvée. A force de lire les rapports du Conseil
d’Orientation des Retraites, à force de lire tout ce qui peut me tomber sous les
yeux parlant de retraite, du sénat au blog débile, j’ai acquis la conviction que
tous cela aurait pu être évité, pour moi comme pour vous, si nos dirigeants
avaient préparé ces échéances comme j’ai préparé cette grève.
On nous a parlé de catastrophe, de faillite, de banqueroute même or n’importe
quel économiste honnête vous le dira, en 2000, l’effort prévisible à réaliser,
sans rien changer pour les retraites, pour les 40 années à venir était calculé
inférieur à celui fourni pendant les 40 années passées. On a montré que le petit
bout de la lorgnette, on n’a pas dit que la richesse du pays augmenterait plus
vite que cette charge, même dans les pires scénarii. Il y avait ce problème du
baby boom ? Et alors, est-ce une raison pour tout mettre à bas alors qu’il
suffisait de remplir le fond de réserve des retraites créé en 2002, la seule
véritable réforme honnête faite sur le sujet ? Que fait un ménage quand il sait
qu’une dépense va venir ? Soit il économise, soit il emprunte, soit il attend et
se serre la ceinture le moment venu. C’est cette voie qu’ont choisie nos
dirigeants, c’est regrettable mais je suis citoyen et je respecte les suffrages.
Alors cette politique qui n’est pas la mienne, je l’assume y compris les
conséquences, y compris cette grève.
Aujourd’hui, je refuse de faire mon travail dans la société parce que j’ai un
différent à régler avec cette société. J’utilise un moyen légal,
constitutionnel, occasionnant une gêne que j’assume pleinement parce que je suis
dans une entreprise qui fait des bénéfices et qui, seule, paye les avantages de
mon régime de retraite. Une cotisation patronale supérieure de près de 12% à
celle de votre patron, soit environ 500 millions, pour compenser un âge de
départ inférieur au vôtre, dans des conditions souvent inférieures aux vôtres
d’ailleurs. Le reste ? C’est ce que nous payerions ensemble si nous étions dans
le même régime. D’ailleurs la compensation entre régimes bénéficie à 93.7% aux
artisans, commerçants, salariés et exploitants agricoles, et en 2015, mon régime
ne sera plus bénéficiaire du système mais deviendra contributeur. Ces 12% sont à
moi, pas à mon entreprise qui voudrait bien les récupérer. Comme les cotisations
patronales, que les patrons appellent volontiers « charges », sont à vous,
payant par avance votre droit à la santé ou à la retraite. C’est parce que la
seule personne volée dans cette réforme c’est moi, j’assume totalement de
réclamer mon dû. On me dit que ce sont finalement les clients qui payent.
L’a-t-on dit aussi fort aux clients de Carrefour qui on payé les conditions de
fin d’emploi du patron d’alors ? Le dit-on aussi fort de toutes ces retraites
chapeaux, primes de départs et autres joyeusetés faites aux dirigeants des
grandes entreprises ? Le dit-on aussi fort des avantages d’autres salariés ? A
ce dernier titre, il est bon de calculer que 5 années de bonus sur une carrière
de 40 ans ne représentent finalement guère plus qu’un mois et demi par ans. Je
n’ai jamais eu de treizième mois, l’avantage est-il si exorbitant ?
Alors j’assume ne pas vouloir perdre ces 12% dans cette réforme qui ne vous
apportera rien. Le gain escompté est de l’ordre de 200 millions d’euros par ans.
A ce rythme, il faudra 75 ans pour rembourser les 15 milliards de cadeaux
fiscaux faits cet été ! Suis-je encore Le privilégié de cette société ?
Mais plus encore. Cette réforme, comme les précédentes, vous coûtera beaucoup,
elle nous coûtera beaucoup à tous. Parce que c’est la solidarité que l’on tue
aujourd’hui. Cette solidarité voulue par nos pères au lendemain de la guerre,
cette solidarité insupportable pour qui se réclame du libéralisme et du chacun
pour soi. Cette solidarité dont le sens profond ne dépasse pas, pour notre
gouvernement, la notion de l’aumône dominicale. Mais pour moi elle a un sens,
parce qu’elle est profondément humaine. C’est elle, le ciment de notre société.
A quoi bon vivre comme les loups où le couple dominant mange en premier et où le
dernier mange ce qui reste ? Tous mangent, certes, mais est-ce le modèle que
nous voulons pour notre société ? Est-ce l’exemple pour nos enfants ? Ma
conviction profonde est que la société humaine ne peut être basée que sur la
solidarité, sur l’entraide mutuelle. C’est ce à quoi je crois et c’est pour cela
que j’assume ce combat.
Et je me souviens de 1995. Vous étiez derrière nous à 75% ! Autre époque où nous
portions l’espoir, où l’on a vu des personnes venir apporter une journée de
salaire dans notre caisse de grève en nous demandant de faire la grève pour eux.
La grève ce n’est pas mon métier. J’assume d’avoir laisser tomber cet espoir
faute de pouvoir le porter seul. J’assume aujourd’hui de me battre d’abord pour
moi, règle première de cette société libérale que je veux combattre. C’est
paradoxal ? Oui, mais j’assume ce paradoxe parce que vous ne m’aimez plus
aujourd’hui et que cette désaffection est le fruit d’un combat que vous n’avez
pas voulu mener, croyant à tort que je le ferais pour vous. Nos père se sont
battus, certains sont morts, pour nos congés, nos retraites, notre santé et pour
bien d’autres choses encore. Qui se souvient aujourd’hui du prix payé par eux
pour nos avantages de salariés de pays riche ?
Certains perdront leur boulot paraît-il. Mais qui est assez stupide pour
m’accuser moi et laisser en paix cette crevure de directeur du personnel qui
utilisera cyniquement cet alibi, ce sous-homme incapable de considérer son
prochain comme son égal dans la difficulté ? Et bien, oui, j’assume de fournir
cet alibi fallacieux à cette personne qui ne devrait rien avoir à faire dans la
société des hommes.
Il n’y a pas si longtemps, nous, cheminots, avions un slogan plein d’avenir,
nous voulions partager le progrès pour tous. Souvenez-vous : « Le progrès ne
vaut… » Où est-il ce progrès, aujourd’hui où l’Homme de ce siècle a enfermé sa
liberté dans une télé et un portable ? Où l’on vante les soi-disant mérites du
libéralisme sans parler de ses inconvénients comme la précarité ? Où l’on
détruit l’avenir de nos enfants en oubliant les combats de nos pères ? Où l’on
brade notre société solidaire pour peu qu’on nous fiche la paix ? Où est-il le
progrès aujourd’hui ?
J’assume tout cela, chère cliente, cher client, j’assume tout.
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