#TagCR Manchester by the Sea
La vie, c'est ce script à la con que l'on essaie de déjouer, en vain. Être là au bon endroit, au bon moment. Faite de trajectoires, multiples horizons. Attendre l'alignement des planètes. Et parfois, ça marche. On se retrouve alors devant cette éclipse un peu tordue, mais sympa. Le gros cul de Venus qui fait de l'ombre à Mars, ou peut-être l'inverse. Le temps qui nous parait trop court, ou trop long. Puis inéluctablement, vient le jour où elles se désolidarisent. Trou noir et super nova, et le soleil qui se fout de toi.
Si les planètes se tirent la gueule, j'en fait de même avec moi même, inconsciemment. Détaché de l'enveloppe corporelle, mais pas timbré pour un sous. Être là, sans l'être, mais avoir. Regard fixé sur l'horizon, mission en tête alors qu'il n'y a rien à poursuivre. Pour ceux qui ont grandi avec DBZ, ces instants me rappellent chaque fois la salle du temps quand Sangoku découvre le pouvoir de Sangohan. Plus rien ne m'arrête dans le portage de couilles, et je finis souvent par mettre mes couilles dans le potage. Ça ne dure qu'un temps, indéfini. Un temps pendant lequel je me fais draguer, et ou des choses bizarres se produisent.
Ce fichu script. Oui tout est écrit. Cassiopée est cette fille d'une de mes filiales. Nous nous sommes déjà vus, brièvement parlé. Je lui avait écrit par email pour la revoir dans d'autres circonstances, mais elle n'avait jamais répondu, diantre. Je voulais creuser à l'époque, savoir qui elle était vraiment, derrière son apparence hautaine et m'as-tu-vu. Mais rien. Puis 6 mois plus tard, le Covid lui, a réécrit nos partitions. Plus de filiale, car plus d'argent. Bâtiments revendus, les gens sont envoyés à droite à gauche. Elle, elle finit dans mon QG. Elle arrive un jour. Peu de temps seulement après avoir définitivement mis fin à mes 2 ans de relation avec ma copine. Je savais qu'elle serait là, mais je m'en foutais en réalité. L'affaire était classée pour moi. Ou en tout cas, c'est ce que je pensais.
Ce matin là, je marche d'accoutumé jusqu'à mon bureau. Elle, elle est là. Au loin sur sa chaise, dans le bureau d'à côté. Nos regards se croisent furtivement, elle me sourit. Pas moi, car je suis ailleurs. Et surtout, je connais trop bien ces manèges. Je ne dis pas non plus bonjour, en bon salaud que je suis. Travail oblige, elle passe souvent devant mon bureau. Et me demande de l'aide, de part ma fonction. Je décroche de temps en temps quelques sourires. Elle me tacle, me dit que je suis dyslexique. Moi je lui dit qu'elle est gauche, et très chiante. Je la trouve sacrément culottée, mais je finis par m'amuser de cette provocation. Puis vient une histoire de gâteau, que sa collègue avait fait. J'ai dit qu'il n'était "pas mauvais", avant de tourner les talons avec mon sourire narquois.
Elle finit par venir dans mon bureau, en me disant que si je savais cuisiné, je n'avais qu'à en faire un. Je lui réponds que je ne cuisine pas comme ça. Que c'est sacré la cuisine. Que ça se partage à deux. Et que si elle veut vraiment un gâteau, elle a intérêt de s'accrocher. "Il faut quoi alors ?", "plus de contacts" lui dis-je, en l'imaginant dans mon salon avec sa délicatesse et ses longs cheveux noirs. Elle rougit et ne semble pas comprendre ce qui se passe. Moi non plus d'ailleurs "j'ai vraiment dit ça ?" me dis-je dans ma tête. Il y a dans le bureau un flottement, et une tension à couper au couteau. Elle me dit qu'elle note, moi je lui dis que le mieux, c'est encore de faire ce gâteau à deux. J'enfonce le clou. Budy 1, Cassiopée 0. Matrice fendue en 1000, erreur 404
Le soir, tout le monde part. Ou presque. Son bureau et le mien sont libres. Je me lève, et vais lui parler en lui faisant mine de retirer ses écouteurs. La tension est là. On parle musique. Elle me fait écouter. J'aime bien. Elle parle de moi. On parle de sites de rencontre, de la vie. Je la vois différemment. Il y a un magnétisme. Ce je ne sais quoi d'attirant, fluide. Puis elle me sort un trait de ma personnalité que personne ne m'a jamais dit. Qui est vrai. Peu connu. Je suis scotché. Et de nouveau les sous-entendus pleuvent. Les silences pesants, mais ô combien agréables. Ces regards équivoques. Celle que je détestais presque et dont je n'avais que faire venait de renverser la vapeur en une putain de journée. Une envie irrépressible de lui planter les ongles dans la peau, voir plus. Je lui propose de venir cuisiner chez moi, ça va vite. Très, trop. Un peu tard pour le faire ce soir là, alors on conclut au lendemain. Ca n'empêche pas de se projeter. On anticipe la recherche des aliments au supermarché. Je lui dit qu'elle prendra sûrement tout ce que je déteste. On imagine nos fausses disputes à la caisse, pour mettre l’hôtesse en PLS. Le vieux couple ringard et usé.
Le lendemain, la soirée ne se fera pas, mais presque. L'atmosphère, elle, pourtant, ne change pas. J'ai récupéré son Messenger la vieille. Elle m'écrit, mais je ne parle presque pas. Je préfère la vraie vie. Celle où ses joues deviennent rouges devant mes cavalcades et jouxtes verbales, mélangés à nos parfums. Ce que je lui dis texto, modulo la tartinade romantique dégueulasse. Le week-end passe, j'ai envie de la revoir un peu, mais je ne dis rien. Ce matin, les regards sont partagés. Les jeux reprennent. Elle me propose de manger ensemble à midi, le planning nous laisse peu de temps. Je l'emmène chercher des sandwichs, et me plains d'elle à la boulangerie devant les clients. Fausse dispute et autres, les gens nous souhaitent bon courage en rigolant, et ses mains passent leur temps à me tripoter en douce. Je fais en sorte de la mettre mal à l'aise pour ça, de fixer ses yeux avant de couper la tension avec une boutade. Il n'y a pas de jeu, pas de script. Je ne sais même pas ce que je fais, tant il y a encore peu, ma vie était avec une autre. Mais qui perd sa place, va à la chasse.
Dans le parc, on se pose sur l'herbe. Elle ne connaissait pas cet endroit, me voilà garde champêtre. La discussion devient bien plus sérieuse, cette fille à de l'aplomb. Une personnalité. Elle croit encore à ce que je ne crois plus. J'ai décidé d'arrêter de chercher l'impossible plutôt que de me prendre des murs. Elle, elle me vend l'âme soeur. Le mariage, comment le couple peut et doit tenir. Comment elle pense à l'autre, le soin apportait au cadeau. Elle me dit tout ce que je voulais entendre si longtemps, mais auquel je ne crois plus. Et auquel je ne veux plus croire. Je sais que j'ai raison, sans amertume. C'est être heureux ainsi. Un tour de manège, profiter de son tour, et descendre quand la nostalgie remplace les sourires accompagnant l'attrapage de la queue d'Mickey, comme disent les vieux. Et voilà qu'elle ramène ses fesses ici sur mon script, histoire de douter un peu.
Elle me regarde dans l'herbe, je lui demande ce qu'elle voit. Elle sourit et ne répond pas. Je lui dis que ses lunettes de soleil sont bien crades, et que c'est sûrement pour ça qu'elle ne dit rien. Elle se roule dans l'herbe désespérée. En se relevant, je lui vire les morceaux de foin dans la robe et les cheveux. "Tu es insupportable, en plus tu vas pourrir ma voiture" je lui dis. Elle me dit que je dois tout enlever, sinon les gens sauront qu'elle s'est roulée dans l'herbe. La tension monte, elle coupe tout en disant qu'il faut y aller. Comme ça, d'un coup. Cassiopée 1, Budy 1.
En remontant vers la voiture, elle me demande si je perçois comme elle des choses, que d'autres ne voient pas. Je lui dit que oui, des énergies. Ca dérive sur nous, je lui dis qu'il y a un truc, une sorte d'aimant. Elle sourit et acquiesce. C'est réciproque. Pourtant elle a déjà eu une vie, enfant, mariage, tout. Pour une fois, je lui dit sérieusement que j'avais envie de la revoir ce matin. Que je suis content. Elle sourit et marque un temps, avant de répondre "tu pourrais la refaire et me redire tout ça avec un sourire en mode je suis vraiment content ?", ce à quoi je réponds en regardant les nuages faussement blasé. Elle me pelote un peu, trop même.
A 3 mètres de la voiture, alors qu'elle continuait, je me retourne en lui rattrapant les hanches avant de l'embrasser. Elle semblait surprise en reculant un peu, avant de finir par se jeter aussi. Après 15 secondes elle s'arrête en reculant avant de me dire que l'on est collègue et que ce n'est pas du tout normal. Je lui réponds que c'est vrai, et même scandaleux. Dans la voiture, on fait une pause. Personne ne contrôle vraiment ce qu'il venait de se passer. Les vitres ouvertes, je lui dit qu'il faudra attendre quelques minutes car je ne suis pas présentable, avec ma bosse dans le pantalon. Passer de Pierre Richard à Brad Pitt, ne me remerciez pas, c'est cadeau. Ça a le mérite de relâcher la tension.
Sur le trajet du retour, on ne dit pas grand chose. Sur le parking de l'entreprise, je lui dit de rentrer d'abord, pour ne pas attirer l'attention. On en rigole en se disant que de toute façon, ça pu le cul à des kilomètres.
5 minutes après un appel téléphonique à mon garage, je retourne à mon bureau. Son regard me croise et je crois avoir reconnu le fameux sourire niais. Elle me dit par Messenger qu'elle a du mal à redescendre. La suite ? Je ne le connait pas. Elle a deviné beaucoup en moi. Sait que je ne suis pas à ma place ici, et qu'un jour l'immensité océanique me rattrapera. Pas de quoi aider une love story locale avec enfant en bas-âge. Peut-être. Oui peut-être qu'il n'y aura rien. Ou pas plus que ça. Je ne connais pas le script, et j'ai arrêté d'essayer de le changer. Je me surprends à tant de choses, comme si rien ne m'arrêtait. Ce sont des instants éphémères, qui sont ce qu'ils sont et dont je profite post-pls. Pas plus pas moins. Une bouffée d'oxygène entre 2 sorties dans l'espace, ou dans l'océan. J'ai vu le film Manchester by the Sea durant le Covid. Je me demandais ce qui animait le personnage principal, détaché, absent. Avant de connaître son histoire à la fin du film. Il n'y a pas de conclusion dans celui-ci, si ce n'est que la vie continue, avec notre histoire, notre vécu, that's it