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D’après les souvenirs de son responsable de l’époque, Gilles C., l’ambitieux militant était déjà actif dans la section FN de son département de naissance, la Seine-Saint-Denis, en « février 2013 ». Jordan Bardella, 17 ans et demi à l’époque, entame quelques mois plus tard une première année de licence de géographie à l’université Paris-Sorbonne.
Son obsession au sujet d’une supposée « main mise de la communauté juive-sioniste sur le pays » est fortement imprégnée des thèses de l’idéologue antisémite Alain Soral, envers lequel il assume sa fascination en privé. Le fondateur du mouvement Égalité et Réconciliation (E&R) a bien été engagé dans la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2007. Mais officiellement, les ponts ont été rompus avec le FN en 2009.
« Ses analyses sont justes car tout se vérifie dans les faits », écrit Jordan Bardella en septembre 2013 au sujet de l’essayiste, condamné dès 2007 pour diffamation raciale et incitation à la haine. Et de citer, parmi les conclusions qu’il retient de la pensée d’Alain Soral, la « soumission de la France à une logique sioniste » ou le fait que « sionisme et domination bancaire so[ie]nt liés (Goldman Sachs, Rotschild, Lehman Brothers…) ».
« Jordan a regardé des kilomètres de vidéos de Soral et a lu ses bouquins. Il s’est en partie politisé autour de ça. Il était dans un militantisme de lecture et de vidéos sur internet », confirme un ancien proche conseiller de l’actuel président du RN, tout en expliquant n’avoir pas eu connaissance, à son niveau, des propos de Jordan Bardella.
L’actuel président du RN est aussi dans ses conversations un promoteur de Dieudonné, qui avait fait de Jean-Marie Le Pen le parrain de sa fille. « Il mène un vrai combat d’idée, sinon il serait resté avec Élie Semoun », salue-t-il en septembre 2013. Dès 2008, l’humoriste avait pourtant convié sur scène le négationniste Robert Faurisson pour lui faire remettre un « prix de l’infréquentabilité » par un comédien déguisé en déporté juif, ce qui lui avait valu une condamnation en justice, parmi bien d’autres.
Le jeune frontiste n’hésite pas non plus à se faire le relais de théories conspirationnistes. Il déclare que si le ministre de l’économie Pierre Moscovici veut « sauver les entreprises », c’est pour « venger Moïse », ou relaye des fake news sur les attentats du 11-Septembre. Douze ans après les faits, il fait encore part de ses doutes vis-à-vis de la « théorie officielle », et incite son entourage à regarder une vidéo d’une supposée ancienne agente de la CIA… suspectant le Mossad d’être derrière les attentats. Dans un autre message, il soutient que le « commerce alimentaire (les marques) du Hallal appartient à des juifs ».
« Je me souviens qu’il accordait de l’intérêt aux théories sur la possible survie d’Adolf Hitler après la Seconde Guerre mondiale, qui circulaient à l’époque », relate Laurent G., ancien responsable du Front national de la jeunesse (FNJ) de Seine-Saint-Denis, qui a croisé la route de Jordan Bardella au sein de la fédération du département entre 2013 et 2014.
Selon cet ex-cadre local, l’étudiant avait aussi comme livre de chevet Les Secrets de la Réserve fédérale, de l’écrivain négationniste états-unien Eustace Mullins. L’ouvrage, là encore adoubé par Alain Soral, attribue la création de la banque centrale états-unienne à un complot de banquiers juifs afin de servir leurs intérêts. Interrogé sur ce point, Jordan Bardella n’a pas répondu.
« Le plus riche du monde n’est pas Bill Gate, mais la FED (et les 12 ou 13 banquiers qui se partagent le butin) », écrit ainsi Jordan Bardella en septembre 2013 dans un échange privé, en appelant à « regarder les noms » des dirigeants des « plus grosses banques mondiales », forcément « sionistes » selon lui. « C’est certain que si Marine Le Pen arrive au pouvoir, qu’elle tente de reprendre le pouvoir sur la Banque elle risque l’accident d’avion ou l’attentat par un soit disant islamiste fou (manipulé par le haut bien sur) », théorise-t-il dans le même message.
Au sein de la fédération dans laquelle le futur président du RN lance sa carrière, Laurent G. s’attelle lui-même à diffuser l’idéologie antisémite auprès des troupes lepénistes. À travers des dizaines d’e-mails internes que Mediapart s’est procurés, ce cadre local partage largement et de façon frénétique des recommandations de lecture en guise de « formation doctrinale ». Le 8 février 2014, il adresse directement à Jordan Bardella et un autre militant du FN 93 la version numérique du livre Dialogues désaccordés, d’Alain Soral et Éric Naulleau.
En réalité, Alain Soral fait presque figure de modéré parmi les conseils de lecture de Laurent G. Le « responsable aux actions militantes » de Seine-Saint-Denis inonde en effet les membres de la fédération et des jeunes cadres du parti d’e-mails vantant les écrits des plus célèbres auteurs collaborationnistes et révisionnistes, de Lucien Rebatet à Robert Brasillach en passant par Édouard Drumont. Leurs homologues plus contemporains, comme Robert Faurisson, Hervé Ryssen et Vincent Reynouard, sont eux aussi mis à l’honneur. Tout comme le nazi Joseph Goebbels, dont Laurent G. conseille l’ouvrage Combat pour Berlin en mai 2012. Ou, en septembre 2012, les toiles d’un « peintre autrichien bien connu » : Adolf Hitler. Dans la même veine, il vante en avril 2014 les « mérites de l’école révisionniste ».
Joint par Mediapart, Laurent G. assure qu’il envoyait ses e-mails « de [s]a propre initiative », pour cultiver la « curiosité intellectuelle » des militant·es, sans « pousser personne à penser quoi que ce soit ». « Je n’ai jamais été rappelé à l’ordre », fait-il d’ailleurs remarquer.
Interrogé sur les inspirations et envois de Laurent G., Jordan Bardella n’a pas répondu. A-t-il pu passer à côté de ses « conseils de lecture » ? N’y a-t-il trouvé rien à redire ? « Je ne peux en aucun cas être tenu responsable des écrits ou paroles de tiers », a affirmé l’actuel représentant du RN.
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