Des débats, des trams, des interventions de la modération... je me permets de passer histoire de détendre un peu l'atmosphère
Puisque si vous voulez parler de passer en force, on peut. Sans compter que nous voici en décembre. Et qu'il y a 99 ans, figurez-vous, à peu près au même moment, quelqu'un allait prendre l'une des décisions qui allait en faire une légende des quiches militaires : le général Nivelle préparait son offensive au Chemin des Dames.
Pour info, Nivelle, c'est lui.
Pour résumer, Nivelle a plusieurs choses qui en font un garçon populaire. D'abord, c'est un artilleur. Et dans une guerre qui fait la part belle à l'artillerie, c'est plutôt bien vu. Ensuite, il a montré bien s'avoir s'en servir en 14, quand il a sévèrement meulé tout un corps d'armée allemand qui pensait qu'il pouvait venir faire du tourisme, comme ça, tranquille. Et à Verdun, il a aussi su envoyer du gros pruneau à la suite de Pétain, quand bien même ledit Pétain continuait à fourrer son nez partout en lousdé pour dire "Laisse, tu sais pas faire."
Rajoutons à cela que Nivelle a une maman anglaise, et parle donc la langue des alliés, ce qui est un atout de choix. Mieux encore, il fréquente le monde politique où il se montre charmeur (
), contrairement à Joffre qui était plutôt du genre à traiter tout ce petit monde de gros cons, ou de Pétain qui répétait que la super-offensive-de-la-victoire-rapide, c'était une bien belle connerie.
Au moment de choisir le successeur de Joffre, on hésitait donc entre Pétain et Nivelle. Du coup, à votre avis, entre le mec qui disait que ça allait durer et celui qui promettait la victoire en quelques mois, à votre avis, qui on a choisi ? Oui, Nivelle, bravo !
L'histoire retiendra que ce fut le seul généralissime qui ne fut pas élevé à la dignité de Maréchal. Une manière polie de dire "Ce fut un gros naze
"
Et comme chaque année, le mois de décembre est celui où se prépare la grosse-offensive-de-printemps-qui-va-tout changer. Et cette fois-ci, le plan est d'aller taper les Allemands au Chemin des Dames, non loin de Reims, pour isoler et détruire ce saillant ennemi.
L'offensive de printemps, comme toutes les offensives de printemps, aura lieu... au printemps (vous suivez
)
Tout va à peu près correctement jusqu'à ce que dans le secteur de Sapigneul (si ce nom vous parle, ainsi que celui du sous-lieutenant Ducastel, vous avez tout mon respect
), des Allemands en goguette capturent un sergent. Ce qui serait anecdotique... si un commandant un peu con n'avait pas confié audit sergent TOUS les plans de l'offensive, corps d'armée par corps d'armée, comme ça, histoire de. C'est logiquement interdit, mais oups, hihihi, quelqu'un a merdé.
Autant vous dire que les Allemands sont un peu sur le cul devant une si belle prise
et organisent donc une retraite de quelques kilomètres (en cramant tout, quand même
) pour se retrancher sur la plus belle ligne de crête du secteur. C'est donc clair pour tout le monde : les Allemands sont bien au courant de l'offensive.
Fort logiquement, Nivelle décide donc de la maintenir. Et surtout : de ne pas changer la moindre virgule du plan pourtant éventé. Quel talent !
Nivelle s'en fout. D'après lui, son artillerie va ouvrir la voie aux fantassins, par la magie du feu roulant. Et l'assaut devrait se faire, plans éventés ou non, car rien ne résiste à l'artillerie française, Monsieur !
Lorsque l'offensive commence, le 8 avril, certes, les Français envoient de l'obus façon Verdun. Sauf que les Allemands sont, comme annoncé, bien retranchés. Et vu le feu, bien avertis. Du coup, lorsque les troupes françaises chargent... elles se font massacrer par le feu des mitrailleuses et une riposte d'artillerie qui sait exactement où tirer et à quelle heure pour massacrer tout ce petit monde. Chez les Allemands, on se demande comment ces Français peuvent être aussi cons, c'est magique !
Les attaques échouent les unes après les autres. Même le déploiement des premiers chars français ne peut rien y changer, puisqu'ils sont pris sous le feu de l'artillerie. Le 17 avril, une énième offensive est tentée. Avant l'aube, et malgré la pluie qui s'est mise à tomber et transforme la terre retournée en boue, on repart à l'assaut
. La division marocaine participe à la bataille. Et le régiment qui couvre son aile droite, et vise la prise du village d'Aubérive, ne fait que quelques dizaines de mètres avant d'être pris sous le feu des mitrailleuses et de se faire massacrer. Le jour se lève, et il est autant impossible d'avancer que de reculer. Ledit régiment se trouve donc bloqué dans le No Man's Land, en sachant en plus que le lieutenant-colonel qui avait décidé de mener la charge lui-même est tombé parmi les premiers.
Hans, servant de mitrailleuse allemand, ricane de la bêtise des Français lorsque son pointeur fronce les sourcils très fort.
"Heu... Hans, ils ont des uniformes bizarres, quand même, les Français en face.
- On s'en fout, ils sont bloqués, ils ne peuvent rien faire !
- Nan mais vraiment. Ils sont pas en bleu.
- Pardon ?
- Ils sont plutôt en brun... et pis je sais pas, ils ont pas l'air commodes.
- Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent ? On les massacre !"
Une courte vérification, et Hans comme Gunther découvrent que ce qu'ils ont en face, c'est ça :
Mesdames et Messieurs, le Régiment de Marche de la Légion Étrangère
Hans et Gunther sentent donc leur gros intestin se contracter brutalement. Et ils ont bien raison. Mais observons plutôt quelques images rares (et donc étonnantes) de la légion à l'époque.
Ici, des Légionnaires jouant à "J'aime la galette au four"
Des volontaires américains, dont un noir, la France offrant de traiter correctement les gens de couleur, ce qui vendait du rêve (et énervait Guillaume II), désolé pour le cliché de la France éternellement raciste
Et les légionnaires avec leur uniforme de 1914. On retrouve principalement en leur sein les vagues migratoires de l'époque (Italiens et Polonais), quantité d'Américains qui pouvaient s'engager soit dans la Légion, soit dans les ambulances s'ils voulaient participer à la guerre en France, et diverses autres nationalités venues se mêler à la fête. À l'époque, on a en plus la classe : les assauts s'annoncent au son du "Boudin", joué au clairon pour bien dire aux autres unités que poussez-vous bande de nazes, la Légion arrive
Nivelle a engagé le Régiment de Marche de la Légion Étrangère comme n'importe quel autre régiment. Pour lui, l'artillerie fera le boulot, et basta, qu'importe si depuis le début de l'offensive, tout échoue.
Nivelle, comme les Allemands, vont redécouvrir pourquoi la Légion est considérée comme un régiment qu'il ne faut pas trop faire chier
Ici, la légion attendant de rappeler qui c'est le papa.
Bref. Après avoir passé une journée entière bloqué entre les lignes sous le feu des mitrailleuses allemandes, et à entendre comme seul message que "Ouaiiiis, l'artillerie va tout régler", la Légion décide de la jouer légionnaire
. Ce qui commence fort.
"Bon les gars, là il commence à neiger, il fait faim, on va pas attendre 107 ans que l'artillerie continue à ne rien faire. Alors hop, laissez tomber les fusils.
- Ah ! Alors c'est ça ce gros bout de bois qui était attaché au bout de mon couteau ? Je me demandais."
Et la Légion ordonne, puisqu'avancer à l'échelle du régiment est impossible, de diviser la troupe en minuscules groupes chargés d'aller infiltrer les lignes allemandes et de commencer à tabasser tout le monde au couteau et à la grenade. Profitant de l'obscurité, c'est donc parti : les légionnaires rampent jusqu'aux lignes allemandes, où Hans et Gunther se trouvent nez-à-nez avec de gros légionnaires qui viennent de passer une journée dans des trous d'obus entre les lignes, et qui ont bien envie de leur expliquer un truc ou deux.
Nivelle est donc fort étonné d'apprendre qu'un de ses régiments qu'il pensait bloqué et en train d'avancer tout seul, avec comme consigne "Ton artillerie, tu peux te la garder, on va te montrer comment on fait"
Les Allemands eux-même sont un peu perplexes : toute leur première ligne est en train de se faire défoncer par des types qui y vont droit au corps-à-corps. Ils envoient des renforts... mais ceux-ci sont retrouvés mystérieusement plantés avant même d'avoir pu arriver
les Allemands envoient donc de la contre-attaque, encore et encore, mais à chaque fois, dès qu'ils mettent le pied dans les tranchées où la légion rôde, on n'entend quelques coups de feu, puis plus rien
Durant quatre jours, les légionnaires demandent qu'on leur apporte principalement une chose : des grenades. Du 17 avril au 21, ils en ont envoyé... 50 000 à eux seuls. Grosso modo, ils font l'artillerie eux-même
"Pon, pon, c'est pas krave. On tient enkore Aubérive.
- Chef ? Je... je crois qu'on vient d'apercevoir des mecs avec des couteaux et des grenades dans Aubérive. Et nos troupes s'enfuir.
- Mais ? Mais neiiiin !
Dans la Légion, l'aumônier, c'est surtout pour ceux d'en face.
Au final, non seulement la Légion a atteint son objectif et pris Aubérive, toute seule, comme ça, et après avoir été mitraillée sur place (du moins tant qu'elle a suivi les ordres d'origine), mais elle est passée. On compte jusqu'à 2/3 de pertes dans ses bataillons, mais en face, les Allemands n'ont plus trop trop envie de contre-attaquer, en fait
Bon et puis en plus, comme ils étaient chauds, ils ont fait du rab.
Ainsi, quand bien même la bataille fait rage, ils ont vent que le 168e d'infanterie qui essaie d'avancer va tomber dans une embuscade. Entre 80 et 100 allemands sont planqués, prêts à les fusiller. Sauf que voilà, l'adjudant-chef Mader, qui se reposait entre deux assauts, l'apprend. C'est le Monsieur ci-dessous à gauche de la photo :
Mader est un Allemand. À l'origine, ils ont tenté de l'incorporer dans leur armée. Sauf que visiblement, ils ont dû le fâcher un peu, puisque Mader a tué son adjudant allemand parce que merde, on ne parle pas de sa mère comme ça, puis il s'est enfui, a rejoint la Légion, et repris le boulot
. Et depuis le début de la guerre, Mader fait merveille. Alors quand il apprend pour l'embuscade... il prend 10 hommes avec lui, et tu vas voir, l'embuscade !
Les Allemands, qui étaient donc bien planqués, aperçoivent donc 10 légionnaires qui leur foncent dessus, puis il y a des grenades et des couteaux qui volent, et 10 minutes plus tard, tous les Allemands s'enfuient.
"Ach !" grogne Mader, très déçu : bon ben, il va les poursuivre.
Les Allemands tentent bien de fuir vers leurs arrières et de rejoindre une position d'artillerie fortifiée, mais Mader et ses hommes bourrent les casemates de grenades avant que quiconque ne puisse remuer, puis... capture la compagnie allemande ET la batterie de 210 en question. Ah, fallait pas nous amener là, les gars !
Mader aura la Légion d'Honneur pour ce fait d'armes. Quant au régiment, il recevra sa 5e citation à l'ordre de l'armée, une fourragère l'ordre de la médaille militaire, créée juste pour lui après ce gigantesque nawak, le tout remis par Pétain.
Ce qui renforcera l'admiration pour la Légion à l'étranger, avec des œuvres merveilleuses :
Ou encore, bien évidemment :
Voilà voilà.
Et pour conclure, HFr, je ne résiste pas à vous livrer une petite anecdote personnelle.
Un ami habitait près de chez moi dans une rue fort étroite. Un soir, il entend un grand bruit : un camion, visiblement égaré, est rentré dans la rue et en manœuvrant, a défoncé le portail du voisin. Sort donc de la demeure un petit vieux en pyjama qui en boitant, braille que son portail, enfin ! Et du camion descend un chauffeur, semble-t-il polonais et complètement cuit
qui commence à gueuler en retour sur le vieux, et à menacer dans un mauvais français de lui péter la gueule.
Quand la police est arrivée, ils ont retrouvé le Polonais qui pleurnichait par terre, les deux bras pétés.
Le petit vieux, c'était l'ancien instructeur de close-combat de la Légion Étrangère
Depuis, mon ami le saluait chaque jour avec un certain respect (et probablement peur pour ses bras).
Voilà pour aujourd'hui !