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1er mythe, le mythe fondateur: Une Amérique « supercriminelle » aujourdhui pacifiée et dépassée par la France :
selon ce premier mythe, les Etats-Unis étaient jusquà récemment ravagés par des taux astronomiques de criminalité mais ils auraient, grâce à leurs innovations policières et pénales, résolu léquation du crime, à linstar de New York. Dans le même temps, les sociétés de la vieille Europe se seraient, par laxisme, laissé happer par la spirale des violences urbaines. Cest ainsi que M. Alain Bauer, PDG de Alain Bauer Associates, firme de conseil en sûreté, accessoirement conseiller de ministres socialistes et grand maître du Grand Orient de France, a pu annoncer avec fracas que, suite au « croisement historique des courbes » entre les deux pays en 2000, « la France est plus criminogène que les Etats-Unis (5) ».
Propagée par les médias établis, cette révélation démontre quen matière dinsécurité on peut dire tout et nimporte quoi et être pris au sérieux dès lors quon entonne le refrain répressif et catastrophiste à la mode. En effet, il est établi depuis une bonne décennie, grâce à lInternational Crime Victimization Survey (ICVS)(6), que les Etats-Unis ont des taux de criminalité tout à fait ordinaires quand on les mesure à lincidence de la « victimation » - et non pas à partir des statistiques de la criminalité déclarée auprès des autorités, dont les spécialistes savent quelles mesurent mieux lactivité de la police que celle des délinquants. A lexception, notable et explicable, des homicides, les taux américains sont depuis longtemps comparables et même généralement inférieurs à ceux de moult autres sociétés avancées.
Ainsi, en 1995, les Etats-Unis arrivaient deuxième derrière le Royaume-Uni pour les vols de voitures et pour les coups et blessures ; troisième, loin derrière le Canada, en matière de cambriolages ; septième pour ce qui est des atteintes sexuelles ; et en queue de peloton pour lincidence des vols simples, avec un taux inférieur de moitié à celui des Pays-Bas.
Toutefois, avec 10 meurtres pour 100 000 habitants au début de la décennie passée, et 6 pour 100 000 aujourdhui, leur taux dhomicides demeure six fois supérieur à ceux de la France, de lAllemagne ou du Royaume-Uni. Les Etats-Unis ont donc un problème spécifique de violence mortelle par armes à feu, fortement concentré dans les ghettos urbains. Cette violence est liée, dune part, à la libre possession de quelque 200 millions de fusils et pistolets (4 millions dAméricains en portent un sur eux au quotidien), dautre part, à lenracinement de léconomie illégale de la rue dans les quartiers déshérités des métropoles.
Exagération du rôle de la police
La pente de la criminalité violente en France, et plus largement en Europe, ne rapproche pas davantage ces pays du « modèle américain » dominé par la violence létale. Le taux dhomicides dans lHexagone a chuté dun cinquième en dix ans, passant de 4,5 pour 100 000 habitants en 1990 à 3,6 en 2000. Si les coups et blessures volontaires ont augmenté notablement, ces violences, loin de frapper « tous et partout », restent concentrées au sein de la population jeune dorigine ouvrière et sont généralement bénignes : dans la moitié des cas, les agressions signalées aux autorités sont exclusivement verbales ; elles nentraînent dhospitalisation ou darrêt de travail que dans un cas sur vingt (7).
Affirmer, donc, que lAmérique était « supercriminelle » mais quelle ne lest plus depuis lavènement de la tolérance zéro, alors que la France le devient (sous-entendu : parce quelle na pas su importer durgence cette mesure) ne relève pas de la thèse criminologique, mais de la foutaise idéologique.
2e mythe, le mythe affabulateur: A New York comme ailleurs, cest la police qui a fait fondre la criminalité.
Un récent rapport du Manhattan Institute, centre névralgique de la campagne mondiale de pénalisation de la misère, affirme ce mythe avec emphase : la baisse continue de la statistique criminelle aux Etats-Unis serait due à laction des forces de lordre, une fois celles-ci libérées, comme à New York, des tabous idéologiques et des carcans juridiques qui les enserraient (8). Mais là encore, les faits sont têtus : toutes les études scientifiques concluent que la police na pas joué le rôle moteur et majeur que les partisans de la gestion pénale de linsécurité sociale lui accordent, tant sen faut.
Première preuve, la baisse de la violence criminelle à New York est intervenue trois ans avant laccession au pouvoir de M. Giuliani, fin 1993, et elle a continué sur la même pente après son installation à la mairie. Mieux, le taux dhomicides commis sans arme à feu diminue régulièrement depuis 1979 ; seuls les homicides par balles, dont le nombre sétait envolé entre 1985 et 1990 en raison de la diffusion du commerce du crack, ont chuté depuis 1990. Aucune de ces deux courbes ne marque dinflexion particulière sous M. Giuliani(9).
Deuxième preuve, le reflux de la criminalité violente est tout aussi net dans les villes qui nappliquent pas la politique dite de tolérance zéro, y compris celles qui, optant pour une approche opposée, semploient à établir des rapports suivis avec les habitants de manière à prévenir les atteintes plutôt que de les traiter par la répression pénale à outrance. A San Francisco, une politique dorientation des jeunes délinquants vers des programmes de formation, de conseil et de traitement social et médical a permis de dégonfler le nombre des entrées en maison darrêt de plus de moitié tout en réduisant la criminalité violente de 33 % entre 1995 et 1999 (contre 26 % à New York, où le volume des admis en détention a augmenté dun tiers dans lintervalle). Troisième preuve, New York avait déjà mis en oeuvre, en 1984-1987, une politique de maintien de lordre similaire à celle déployée après 1993, avec pour résultat une augmentation prononcée des violences criminelles... La stratégie policière adoptée par New York durant la décennie 1990 nest donc ni nécessaire ni suffisante pour expliquer la chute de la criminalité dans cette ville.
Six facteurs indépendants de lactivité de la police et de la justice se sont combinés pour réduire fortement lincidence des atteintes violentes dans les métropoles américaines. Dabord, une croissance économique sans précédent par son ampleur et sa durée a donné du travail à des millions de jeunes jusque-là condamnés à linactivité ou au « business », y compris dans les ghettos et barrios, où le chômage a nettement reculé même si la majorité de ces emplois restent précaires et sous-payés. Ensuite, le nombre des jeunes (de 18 à 24 ans notamment) les plus portés aux infractions violentes a baissé, ce qui sest traduit quasi mécaniquement par un reflux de la criminalité de rue. Par ailleurs, le commerce de masse du crack dans les quartiers déshérités sest structuré et stabilisé ; les consommateurs se sont tournés vers dautres stupéfiants que le crack (marijuana, héroïne et méthamphétamines), dont le trafic génère moins dexactions parce quil opère par réseaux dinterconnaissance plutôt que par échanges anonymes dans des lieux publics (10).
Outre ces trois causes économiques et démographiques, un effet dapprentissage a éloigné les jeunes nés après 1975 des drogues dures et du style de vie qui leur est associé, par refus de succomber au destin macabre quils avaient vu frapper leurs grands frères, cousins et amis : toxicomanie incontrôlable, réclusion criminelle, mort violente et prématurée. Ensuite, les églises, écoles, associations diverses, clubs de quartier, collectifs de mères denfants victimes de tueries de rue se sont mobilisés dans les zones de relégation et ont activé, partout où ils le pouvaient encore, leur capacité de contrôle social informel. Leurs campagnes de sensibilisation et de prévention ont accompagné et renforcé le mouvement de retrait des jeunes de léconomie de prédation de la rue. Cette dimension est totalement occultée dans le discours dominant sur la chute de la criminalité aux Etats-Unis. Enfin, les taux de violence criminelle affichés par les Etats-Unis au début des années 1990 étaient anormalement élevés et ils avaient donc toutes chances de sorienter à la baisse, dautant que la combinaison des facteurs qui les avaient fait bondir hors de la norme (tel lessor initial du trafic du crack) ne pouvait perdurer.
La conjonction de ces six facteurs suffit amplement à expliquer la décrue de la criminalité violente aux Etats-Unis. Mais le temps long et lent de lanalyse scientifique nest pas celui, rapide et saccadé, de la politique et des médias. La machine à propagande de M. Giuliani a su mettre à profit ce retard naturel de linvestigation criminologique pour combler le vide dexplication par son discours préfabriqué sur lefficience de la répression policière. Un discours séduisant puisque, charpenté par la trope de la responsabilité, il a fait écho à la thématique individualiste et utilitariste charriée par lidéologie néolibérale aujourdhui hégémonique. Mais admettons, pour les besoins de la démonstration, que la police ait effectivement eu un impact notable sur la criminalité à New York. Toute la question reste alors de savoir comment elle aurait produit ce résultat.
3e mythe, le mythe opportuniste. Derrière la tolérance zéro, la réorganisation bureaucratique.
Selon la mythologie planétaire diffusée par les think tanks néolibéraux et leurs relais, médiatiques et politiques, la police new-yorkaise aurait terrassé lhydre criminelle en appliquant une politique particulière, appelée tolérance zéro, qui sattache à poursuivre sans relâche les plus petites infractions sur la voie publique.
Ainsi, depuis 1993, toute personne prise en train de mendier ou de divaguer en ville, de mettre son autoradio trop fort, de salir ou de graffiter la voie publique, est censée être automatiquement arrêtée et dépêchée derechef derrière les barreaux : « Finis les simples contrôles au commissariat. Si vous urinez dans la rue, vous irez en détention. Nous sommes décidés à réparer les "vitres brisées" [les moindres marques extérieures de désordre] et à empêcher quiconque de les briser à nouveau. » Cette stratégie, affirme son chef William Bratton, « marche en Amérique » et marcherait tout aussi bien « dans nimporte quelle ville du monde(11) ».
Ce slogan policier de la tolérance zéro a fait le tour du monde alors que cest une notion écran qui cache, par le fait même de les amalgamer, quatre transformations concourantes mais distinctes du maintien de lordre public. La police de New York a dabord engagé une vaste restructuration bureaucratique : décentralisation des services, aplatissement des niveaux hiérarchiques, rajeunissement des cadres, indexation de la rémunération et de lavancement des commissaires de quartier sur les chiffres quils produisent. Ensuite, ses moyens ont été décuplés : les effectifs policiers sont passés de 27 000 en 1993 à 41 000 moins de dix ans plus tard, au prix dun gonflement du budget de la police, alors que dans le même temps le budget des services sociaux était amputé. La police a également procédé à un déploiement de nouvelles technologies informatiques, dont le système Compstat permettant de suivre en temps réel lévolution des délits et crimes afin de redéployer à flux tendu les effectifs policiers dans les secteurs touchés. Enfin, elle a révisé les procédures de lensemble des services selon les schémas des cabinets de conseil en ingénierie dentreprise et mis en place des actions ciblées contre le port darmes, le trafic de stupéfiants, la violence conjugale, les infractions au code de la route, etc.
Qui vole un oeuf... ?
Au total, une bureaucratie réputée poussive, passive, corrompue, et qui avait pris pour pli dattendre que les victimes du crime déposent plainte pour se contenter de les enregistrer, sest muée en véritable firme de sécurité zélée, dotée de moyens humains et matériels colossaux et dune attitude offensive. Si cette mutation bureaucratique a eu un impact notable sur la criminalité - ce que personne nest parvenu à démontrer -, cet impact nest cependant pas dû à la tactique adoptée par la police.
4e mythe: le mythe simplificateur: De la « vitre brisée » aux « couilles brisées ».
Le dernier mythe sécuritaire planétaire venu dAmérique est lidée selon laquelle la politique de tolérance zéro jugée responsable du succès policier de New York sappuierait sur une théorie criminologique scientifiquement validée, la fameuse « théorie de la vitre brisée ». Celle-ci postule que la répression immédiate et sévère des moindres infractions sur la voie publique enraye le déclenchement des grandes atteintes criminelles en y (r)établissant un sain climat dordre - arrêter les voleurs doeufs permettrait de stopper les tueurs de boeufs potentiels. Or cette prétendue théorie est tout sauf scientifique puisquelle a été formulée, il y a vingt ans, par le politologue ultraconservateur James Q. Wilson et son compère George Kelling sous la forme dun texte de neuf pages publié non dans une revue de criminologie, soumise à lévaluation de chercheurs compétents, mais dans un hebdomadaire culturel à gros tirage. Et quelle na jamais reçu, depuis, le moindre début de preuve empirique.
Ses partisans citent toujours en renfort un ouvrage du politologue Wesley Skogan, Disorder and Decline, publié en 1990, qui traque les causes et les remèdes aux dislocations sociales dans quarante quartiers de six métropoles américaines. Mais ce livre démontre en fait que cest la pauvreté et la ségrégation raciale, et non le climat de désordre urbain, qui sont les principaux déterminants du taux de criminalité en ville. Par ailleurs, les conclusions statistiques ont été invalidées en raison de laccumulation des erreurs de mesure et des données manquantes. Enfin, son auteur lui-même accorde à la fameuse « vitre brisée » le statut de simple « métaphore(12) ».
Il y a plus drôle : ladoption du harcèlement policier permanent des pauvres de New York na, de laveu même de ses inventeurs, aucun lien avec une quelconque théorie criminologique. La fameuse « vitre brisée » na été découverte et invoquée par les officiels new-yorkais qua posteriori, afin dhabiller datours rationnels des mesures populaires auprès de lélectorat (majoritairement blanc et bourgeois), mais discriminatoires dans leur principe comme dans leur application, et ainsi donner un tour novateur à ce qui nétait quun retour à une vieille recette policière. M. Jack Maple, qualifié de « génie de la lutte contre le crime » par M. Giuliani, qui fut linitiateur de cette politique dans le métro avant de létendre à la rue, le dit dailleurs sans ambages dans son autobiographie, Crime Fighter, parue en 1999 : « La "théorie de la vitre brisée" nest quune extension de ce que nous avions lhabitude dappeler la "théorie du brise-couilles" (breaking balls theory). » Issue de la sagesse policière ordinaire, qui stipule que si les flics poursuivent avec insistance un criminel notoire pour des peccadilles, il finira, de guerre lasse, par quitter le quartier pour aller commettre ses méfaits ailleurs.
Le maître doeuvre de la politique policière de M. Giuliani se gausse ouvertement de ceux qui croient en lexistence dun « lien mystique entre les incidents mineurs relevant du désordre et les atteintes criminelles plus graves ». Lidée que la police pourrait faire baisser la criminalité violente en sattaquant aux incivilités lui semble « pathétique » et il donne une foule dexemples contraires tirés de son expérience professionnelle. Puis il compare le maire qui adopterait une telle tactique policière à un médecin qui « ferait un lifting à un cancéreux », ou à un chasseur sous-marin qui attraperait des « dauphins plutôt que des requins ».
Jack Maple serait sans doute étonné de lire la « fiche n° 31 » rédigée par les « experts » français de lInstitut des hautes études de la sécurité intérieure (Ihesi), organisme de « recherche » du ministère de lintérieur. Destinée à guider les maires de France dans létablissement des contrats locaux de sécurité, cette fiche indique : « Des recherches américaines ont montré que la prolifération des incivilités nest que le signe avant-coureur dune montée généralisée de la délinquance. Les premières conduites déviantes, si minimes semblent-elles, pour peu quelles se généralisent, stigmatisent un quartier, polarisent sur lui dautres déviances, sont le signe de la fin de la paix sociale au quotidien. La spirale du déclin samorce, la violence sinstalle, et avec elle toutes les formes de délinquances : agressions, cambriolages, trafic de stupéfiants, etc. (cf. J. Wilson et T. [sic] Kelling, "la théorie de la vitre cassée" ). Cest en se fondant sur les acquis de ces recherches que le chef de la police de New York a mis en place une stratégie de lutte dite "tolérance zéro" contre les fauteurs dincivilités, qui semble avoir été lun des facteurs de la très forte réduction de la criminalité dans cette ville (13). » On réprime difficilement un sentiment dincrédulité devant une telle déferlante dâneries transatlantiques caractérisées. Car la tactique de harcèlement policier des pauvres engagée par New York nest que lapplication pleinement assumée des théories indigènes fondées sur le bon sens pratique des policiers. Et ce bon sens na, en la matière, pas grand sens.
Une supercherie intellectuelle
Une évaluation rigoureuse, conduite par les deux meilleurs spécialistes américains, de lensemble des travaux scientifiques destinés à tester lefficience de la police en matière de lutte contre le crime a conclu que ni le nombre des policiers lancés dans la bataille, ni les changements internes dorganisation et de culture des forces de lordre (tels que lintroduction de la police communautaire ou dite de proximité), ni même les stratégies de ciblage des lieux et des groupes à forte propension criminelle (à l« exception possible et partielle » des programmes visant le trafic de rue de stupéfiants) nont par eux-mêmes dimpact sur lévolution des infractions.
Et, ironie finale, les auteurs désignent le dispositif Compstat et la tolérance zéro comme « les candidats les moins plausibles pour expliquer le recul de la criminalité violente » en Amérique (14)...
A la manière de poupées gigognes, quatre mythes savants venus doutre-Atlantique semboîtent de manière à former une chaîne dapparence syllogistique permettant de justifier ladoption dune politique de nettoyage de classe qui est foncièrement discriminatoire. Elle repose en effet sur une équivalence entre agir hors norme et être hors la loi, elle vise des quartiers et des populations soupçonnées par avance, si ce nest tenues pour coupables par principe. Sil est vrai que la société américaine a été pacifiée par laction de la police, alors même que les autres pays sont frappés par une déferlante de crimes, grâce à la politique de tolérance zéro qui elle-même sappuie sur une théorie criminologique solide (la « vitre brisée »), alors comment ne pas sempresser dimporter ces notions pour mettre en oeuvre les dispositifs quelles semblent fonder en raison ? En réalité, les quatre propositions-clés de la nouvelle vulgate sécuritaire made in USA sont dépourvues de toute validité scientifique et leur efficacité pratique relève dune croyance collective sans fondement dans la réalité. Mises bout à bout, elles servent de rampe de lancement planétaire à une supercherie intellectuelle qui, en donnant une caution pseudo savante à lactivisme échevelé des services de police, contribuent à légitimer le basculement vers la gestion pénale de linsécurité sociale que génère partout le désengagement économique et social de lEtat.
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