lorelei a écrit :
Il me semble que tu confondes travail et revenu dans cette fonction de satisfaction des besoins de l'humain. Or je te rappelle à tout hasard que "Arbeit macht frei" était gravé à l'entrée des camps de concentration, où aux dernières nouvelles, en plus d'être destinés à la mort, les prisonniers n'étaient pas payés. Cette phrase ne recouvre donc absolument pas la fonction de construction sociale du travail rémunéré.
|
C'est vous qui à l'évidence ne voyez pas que le travail n'est pas seulement nécessaire (poiesis) mais peut aussi être un travail de soi sur soi (praxis) : ou comment passer du besoin au désir.
Comme le fait Hannah Arendt dans La Condition de lhomme moderne, il faut distinguer entre les fruits du "travail", dun côté, qui sont périssables et consommables immédiatement, et les oeuvres, qui sont des objets durables (les bâtiments, les meubles, les outils...), qui façonnent le monde humain. Arendt oppose ainsi lhomme en tant quanimal laborans (animal travaillant), qui travaille avec son corps, "qui peine et assimile", à lhomo faber, qui construit de ses mains, qui "fait, qui ouvrage" et "fabrique linfinie variété des objets dont la somme constitue lartifice humain". En tant quhomo faber, lhomme devient créateur de lui-même dans la civilisation : le travail quitte la sphère technico-économico-sociale, cette infrastructure matérielle des sociétés qui répond sans doute au départ à une nécessité vitale, pour devenir quelque chose dopératoire en général, un travail de soi sur soi. Cest ce que montre aussi des auteurs aussi différents que Spinoza, par exemple, dans son Traité de la réforme de lentendement au §. 30 (la poiesis nest pas sans pensée, participe delle, ce qui revient à dire que travail et pensée, travail et esprit ne sont pas étrangers lun à lautre) ou Hegel dans la Phénoménologie de lEsprit (le travail forme, cest-à-dire quil éduque et en cela participe au processus déducation de lhumanité).
Il faut détailler et surtout articuler ces deux aspects du travail qui se conditionnent lun lautre.
Pourquoi travaille t-on ? Pour gagner sa vie. La justification économique du travail paraît évidente. Le travail relève de la sphère économique de la production de biens utiles qui répondent à une demande. Cest ce qui fait toute la différence entre le travail et le jeu : que je gagne ou que je perde en jouant, lenjeu est déterminé par ma seule volonté, alors quen travaillant, lenjeu, cest ma vie. En travaillant, je gagne ma vie dans le sens où au quotidien, le travail répond aux problèmes biologiques et matériels : me nourrir, me loger, me vêtir... En travaillant, je gagne les moyens de vivre car la vie qui a été une fois donnée doit être entretenue. Le travail est une réponse culturelle, cest-à-dire économique, technique, à un problème biologique : la conservation de soi. Comme précisé dès le début de cette étude, lhomme par le travail doit satisfaire un certain nombre de besoins. Car la satisfaction des besoins nest pas immédiate : une activité, donc une dépense dénergie, est requise. Il ny a pas de satisfaction sans acquisition et pas dacquisition sans travail : le geste de cueillir un fruit au paradis est déjà un travail, et quand bien même des fleuves de lait et de miel couleraient quil faudrait les rejoindre et sy pencher pour boire. La distance entre le besoin et sa satisfaction ne peut être annihilée - exceptée dans nos rêves dabondance qui nous font oublier quil nest pas de vie sans effort. Cest pourquoi J. Locke pourra justifier la propriété par le travail : dans létat de nature, le simple geste de cueillir un fruit confère un droit à celui qui laccomplit car ce geste est un travail.
Mais lhomme est-il encore véritablement un être de besoins ? On peut en douter, en effet. Mais cest parce quon oublie trop facilement que les besoins ne constituent pas un domaine établi une fois pour toutes : ils changent dans lhistoire et la société. Le développement économique élargit le domaine des besoins si bien que la nécessité du travail (sans doute plus seulement "vitale" ), loin de disparaître avec les progrès techniques, est sans cesse réaffirmée. Quant à objecter que certains individus, certaines classes ou castes, au cours de lhistoire paraissent avoir échappé au travail, cela ne signifie pas que celui-ci pourrait nêtre pas nécessaire, mais seulement quil y a eu, à cause de la structure inégalitaire des sociétés, déport et décharge du travail de certaines catégories de la population sur dautres (cf. Aristote). Quoi quil en soit, gagner sa vie en travaillant est bien cette forme culturelle de négation des contraintes biologiques, la première forme de libération, le premier moment de liberté qui saffirme comme indépendance. En travaillant, je mapproprie ma vie en lassumant. Autrement dit, cette réponse économique aux problèmes biologiques est déjà morale : le travail est une activité juste et honnête par laquelle jassume ma vie sans voler le bien dautrui, sans dépendre de la société.
Mais si cest en travaillant que je gagne ma vie, le travail est alors un moyen et non une fin. Sa finalité est externe. Le travail ne satisfait pas un besoin (celui de travailler), mais il est un moyen de satisfaire ce qui apparaît comme nécessaire à lhomme. Sil dépend au départ du besoin, le travail ne peut se suffire à lui-même parce quil relève aussi du désir de lhomme dinventer sa propre humanité et de former son existence selon un sens quil choisit : comme Aristote considérait le travail comme une servitude qui ne pouvait convenir aux hommes libres mais seulement aux esclaves, de même on peut dire que la part spécifiquement humaine en lhomme réside, non dans le travail, mais dans la réalisation rationnelle de sa vie. Gagner sa vie, cest la parfaire. Le loisir désigne alors cette activité par laquelle lhomme gagne sa vie en accomplissant son uvre, en se cultivant, en développant sa faculté la plus noble et la plus humaine dans des activités politiques, morales et philosophiques. Comme désir dêtre soi-même, le travail devient Esprit sous toutes ses formes culturelles : lart, la science, les techniques, les murs, les coutumes, les croyances, etc... Or, toutes ces activités ne sont-elles pas encore un travail ? Un travail de soi sur soi ?
Dans lantiquité, le loisir par excellence était létude (scholé). De ce mot grec nous avons tiré, par lintermédiaire du latin, notre "école", le lieu situé par définition hors du champ de la production économique et où par conséquent les acteurs ne sont pas rémunérés, cest-à-dire ne tirent aucun "profit" de leur travail. Or, le concept de production suppose une transformation du réel. Il ny a travail que si le point darrivée est différent du point de départ : un cultivateur transforme la terre quil laboure et lenfant qui apprend transforme son esprit quil cultive. Pour valoriser le loisir, comme travail "gratuit" de soi sur soi, il convient donc de distinguer entre deux types de loisirs : ceux qui sont de lordre de lêtre (se sont ceux que les grecs cultivaient) et ceux qui sont de lordre de lavoir.
Ce travail de soi sur soi, cest-à-dire la manière daccéder à ce que les grecs appelaient "lexcellence", la culture de sa propre nature, le développement de nos facultés intellectuelles et manuelles dans lextériorisation des potentialités qui sans le travail resteraient inexploitées, la concrétisation dun projet conscient ("Ce qui distingue dès labord le plus mauvais architecte de labeille la plus experte, cest quil a construit la maison dans sa tête avant de la construire dans la réalité", cf. Marx, Le Capital, I), tout cela tend de plus en plus aujourdhui à devenir invisible : tout se passe comme si nous vivions dans un monde où labsence de travail serait possible ; la rhétorique de limaginaire développée par la publicité accentue cette illusion. Au sens propre du terme, coupé de ses conditions de production, un produit tient du miracle : on nous montre le produit mais pas le producteur, le consommateur mais pas la production. Ce phénomène sexplique à la fois par les progrès techniques et par les mutations économiques. Un paysan, un mineur, un menuisier impliquaient tout leur corps dans ce quils faisaient : le produit était lextériorisation de leur savoir-faire, lobjectivation de leur être. La plupart des travaux daujourdhui sont comme abstraits et dématérialisés : ce sont des travaux "sans muscles" et pratiquement sans corps, cest-à-dire sans le ressenti qui donne sens à lactivité. Or, si la culture est dabord acquisition, il faut aussi préciser que toute acquisition culturelle possède une caractéristique dordre "physiologique" : cest dabord dans les corps que sinscrit la culture. Sans doute la culture implique-t-elle toujours un processus de spiritualisation, mais inséparable dun processus dincorporation. La mémoire est aussi dordre organique. Ainsi, dès la culture la plus primitive, et jusquà celle de la moralité des moeurs, se trouvent inculquées non seulement les règles de la vie sociale et professionnelle (tradition), mais une "mnémonique", cest-à-dire une possibilité de se détacher de linstant présent. Cest ainsi que lhomme échappe à lanimalité. Il nest plus question ici de parler de la nature humaine, mais dy voir leffet de la culture, elle-même déterminée par des procédés délevage. Dailleurs le mot français "élève" appartient au domaine de léducation, mais il consonne avec élevage aussi bien quavec élévation de lesprit (hors dun état denfance). Cest dire que lhomme na pas dinstincts, pas de nature fixe avant son évolution sociale et qui profiteraient de ce milieu pour se développer ! Tous nos "instincts" sont en devenir dans une culture : ils y naissent, sy hiérarchisent, sy détruisent aussi, pour façonner des "types" dhumanités stables et conformes à une table des valeurs, cest-à-dire à un type dexistence dans une certaine culture : la contrainte y est devenue penchant qui se donne comme "naturel" dans le corps ! Or, le travail invisible, en supprimant le corps, nous place sur le plan de lavoir (jai un travail comme jai une voiture), cest-à-dire de la consommation immédiate sans plus deffort. Plus besoin de se former, il suffit davoir la force doser être soi-même, de "saisir sa chance" (le complexe de la "star-ac"...), dêtre sincère (quitte à reproduire lopinion... illusion tenace des élèves dans les matières littéraires) pour réussir.
Or, le loisir est devenu aujourdhui une activité de consommation qui elle-même appartient à la sphère économique du travail. En ce sens, si lon peut considérer quune activité, pour être un travail, doit faire partie du circuit économique et produire de la richesse, justifiant un salaire, il est vrai aussi que toute activité humaine peut potentiellement avoir une valeur marchande et ainsi se concevoir comme un travail : après tout, un peintre qui ne vend pas ses tableaux a effectué néanmoins un véritable travail quand bien même ses tableaux nauraient pas encore une cote : ils sont des marchandises potentielles. De même, létude dans nos sociétés modernes nest plus un loisir, non pas tant parce quelle suppose une activité autre que le travail pour réaliser les virtualités humaines, mais parce que le loisir consiste dabord aujourdhui à dépenser largent gagné par le travail : le loisir appelle ainsi toujours davantage le travail ! Le sens qui constitue le travail nest donc jamais arrêté. Le capitalisme est justement un système qui tend à intégrer toute réalité et toute activité dans un circuit économique : toute réalité finit par devenir une marchandise (il sagit pour létudiant, au terme de ses études, de savoir "se vendre" pour intéresser un employeur), et toute activité, un travail. La marchandisation des loisirs (on achète le plaisir découter de la musique, de voyager, de samuser) montre lirruption de léconomique dans des domaines qui jusqualors lui échappaient. Toute situation, même dinactivité, est liée à lactivité : celui qui dort ou rêvasse récupère ses forces de travail et de consommation. Et toute activité, même si elle nest pas un travail, est finalement liée au travail (les vacanciers qui bronzent sur la plage lété préparent leur corps pour la rentrée dans les bureaux en septembre : la « bonne mine » est devenue une valeur ajoutée au temps de travail). Tout finit par le travail. On parle tant aujourdhui de la rareté du travail (à cause du chômage) quon oublie son expansion réelle.
Message édité par l'Antichrist le 14-08-2006 à 13:24:08