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Propos de Greg Lemond à propos du dopage
''Les coureurs dopés sont comme des toxicomanes''
Propos recueillis par Henri Haget, Boris Thiolay
Cet homme est un pionnier: le premier Américain vainqueur du Tour de France à une époque (1986) où le cyclisme ignorait la mondialisation. Cette année-là, Greg LeMond triomphe de son équipier Bernard Hinault, et la photo des deux champions franchissant, main dans la main, la ligne d'arrivée, à l'Alpe-d'Huez, fera le tour de la planète. LeMond remportera encore la Grande Boucle en 1989 et en 1990, avant de quitter un peloton où l'EPO commence ses premiers ravages. Aujourd'hui, ce prospère businessman de 46 ans ne reconnaît plus le sport qui l'a fait roi. Les sacres de ses compatriotes, Lance Armstrong et Floyd Landis, entachés de soupçons, lui laissent un goût amer. En matière de lutte contre le dopage, selon lui «la révolution reste à faire».
«Le Tour de France vient de s'élancer dans un climat de suspicion. Qu'en pensez-vous?
Quand on voit qu'avant le Tour Alexandre Vinokourov, l'un des favoris, annonce qu'il travaille avec le Dr Ferrari [médecin italien à la réputation sulfureuse, soupçonné d'avoir introduit l'EPO dans le peloton], on a du mal y croire! Vinokourov en parle comme du meilleur préparateur physique au monde. Or il n'y a pas de secret. En matière d'entraînement ou de régime alimentaire, les méthodes révolutionnaires n'existent pas. Ce médecin n'est connu que pour une seule chose: le dopage. L'Union cycliste inter-nationale devrait dire: «Si vous travaillez avec ce monsieur, vous ne pouvez pas courir le Tour de France.»
Vous avez remporté votre troisième et dernier Tour en 1990. L'année suivante, vous finissiez 7e, loin derrière l'Espagnol Miguel Indurain. L'EPO circulait-elle déjà dans le peloton?
Avec le recul, je pense que tout a basculé cette année-là. Je courais pour l'équipe Z et, peut-être que, de toute ma carrière, je n'avais jamais connu une forme pareille. A quelques jours du départ de l'épreuve, j'ai effectué le même test d'entraînement que lors de mes précédentes victoires: deux heures et demie derrière derny [cyclo- moteur abritant le cycliste du vent à l'entraînement] le long d'un canal, en Belgique. Je n'avais jamais dépassé 80 kilomètres-heure de moyenne, mais, là, j'ai roulé à 85 kilomètres-heure, avec le coe; ur à 180 pulsations par minute! Le premier jour du Tour, j'ai terminé 2e du prologue et j'ai appelé ma femme: «Kathy, prépare le champagne! Je n'ai aucun concurrent...» Et c'était vrai. Le seul type dangereux, sur le papier, c'était l'Italien Chiappucci, un «domestique» [un second couteau]. Lors de la première étape, je me suis échappé et j'ai pris le maillot jaune. ça s'est gâté, du côté de Reims, le cinquième jour. Habituellement, pour éviter les chutes, ma place était dans les dix premiers du peloton. Mais, là, j'avais vraiment du mal à me maintenir en tête. Les types roulaient comme des motos! J'ai rappelé ma femme: «Finalement, je ne suis peut-être pas si en forme que ça.»
Vous ne compreniez pas ce qui se passait?
Non, c'est plus tard que j'ai compris. Des années plus tard. Quand il y a eu les premiers aveux, les premiers morts. Lors du Tour 1991, dans le contre-la-montre d'Alençon, j'ai cru que j'avais gagné de 5 minutes. Je voltigeais! Mais Indurain m'a battu de 8 secondes. Alors, j'ai pensé que c'était mon vieux problème d'asthme qui m'avait handicapé. Plus tard, dans l'étape Quimper-Saint-Herblain, le peloton a établi un record à près de 50 kilomètres-heure de moyenne. Avec Charly Mottet, un vieux de la vieille, on s'est regardé à 30 bornes de l'arrivée: «Oh! Qu'est-ce qui se passe?» Toutes ces années-là, on a cherché la solution de nos déboires dans un surplus d'entraînement ou dans des méthodes révolutionnaires. ça finissait par nous tourner la tête. Je me souviens que, au Tour d'Italie, Roger Legeay, le directeur sportif de l'équipe Z, a décrété qu'on devait se mettre au régime: plus de graisse, d'huile d'olive, de dessert. Au bout de deux semaines, toute l'équipe avait abandonné. On n'avait plus que la peau sur les os!
Vous ne vous êtes jamais dopé?
Non. Et je ne comprenais pas toujours de quoi l'on me parlait. Je suis américain, pas français ni belge. Les subtilités du jargon m'ont longtemps échappé. Quand on me demandait si je me «soignais» suffisamment, je rétorquais que je n'étais pas malade. A la question de savoir si j'étais bien «préparé», je répondais par mes carnets d'entraînement. C'est sans doute en 1988, l'année suivant mon accident de chasse, que j'ai frôlé le dopage de plus près. J'avais signé dans l'équipe néerlandaise PDM et ils avaient décidé d'essayer des «choses» auprès des coureurs. Leur médecin affirmait qu'il fallait me «rééquilibrer» physiologiquement car, l'année précédente, j'avais perdu beaucoup de sang. Par chance, cette saison-là, je n'ai presque pas couru. En revanche, Gert-Jan Theunisse, un des leaders de PDM, a été exclu du Tour après avoir été contrôlé positif à la testostérone.
Dans quel état d'esprit avez-vous quitté le peloton, en 1994?
Ce n'était plus mon monde. Roger Legeay, qui m'a dirigé toutes ces dernières années, raconte que je n'avais plus qu'une phrase à la bouche: «Je suis fatigué.» Et pour cause! Le Français Philippe Casado, un de mes équipiers chez Gan, a discuté, un jour de 1993, avec un Espagnol de la Once. Il est revenu comme un fou en interpellant Legeay: «Voilà ce que les autres prennent: testostérone, EPO, hormone de croissance... Alors, si tu veux des résultats, arrête de nous menacer de diviser nos salaires par deux et engage un médecin!» L'année suivante, Casado est parti chez les Italiens de Jolly Componibili. Je l'ai croisé sur les routes du Tour de Suisse. Il rigolait. Il m'a expliqué que deux cars laboratoires suivaient son équipe en permanence et qu'il avait bouclé le Tour d'Espagne sans souffrir. Il m'a chambré gentiment puis il s'est éloigné. Trois semaines plus tard, j'ai décidé d'arrêter le vélo. L'année suivante, Philippe Casado est mort d'une crise cardiaque. Il avait 30 ans.
Dix ans après la fin de votre carrière, vous avez pris des positions fermes contre le dopage, notamment en vous opposant à votre compatriote Lance Armstrong (sept fois vainqueur du Tour). Comment étaient vos relations avec lui jusqu'alors?
En 1998, il m'appelé pour m'inviter à dîner. Je pense qu'à un moment il a dû se dire que nos histoires se ressemblaient. Moi, j'étais revenu au top niveau après mon accident de chasse. Lui voulait revenir deux ans après son cancer. Ce soir-là, Lance m'a dit qu'il voulait gagner le prochain Tour de France. J'ai pensé: «C'est impossible. Jusque-là, il n'a jamais fini dans les 30 premiers...» Il donnait l'impression de vouloir être mon ami, mais il semblait également énervé d'être comparé à moi. Il était mal à l'aise. C'est quelqu'un qui vit avec une rage et une colère au fond de lui. Je pense que ce n'est pas un homme heureux. Pourtant, en 1999, lors de son premier succès sur le Tour, j'ai cru à son grand retour. Après l'affaire Festina [l'équipe de Richard Virenque avait été exclue du Tour 1998 pour dopage], je pensais que le peloton avait fait le ménage. Je n'avais plus de relations avec Armstrong, mais j'étais content de voir un Américain briller à nouveau dans le vélo. Et puis j'avais déjà ma société de cycles: un Américain gagnant le Tour, c'était très bon pour mes affaires!
En 2004, dans le livre L.A. Confidentiel, vous avez fini par mettre en doute l'honnêteté de ses victoires...
Tout ce que j'ai dit sur Lance à ce moment-là, c'est que j'étais déçu de savoir qu'il travaillait avec le Dr Ferrari. S'afficher avec lui, c'était dément! Après la publication du livre, Lance Armstrong m'a appelé. Il m'a menacé de trouver dix personnes qui soutiendraient que j'avais pris de l'EPO pour remporter le Tour en 1989. J'ai répliqué que, moi, j'avais gagné avant l'apparition de l'EPO! Que mes victoires relevaient non pas du miracle, mais de deux années de souffrances et de travail. Il n'y a pas de mystère: je connais ma capacité respiratoire et la sienne. Il a celle d'une Fiat, j'avais celle d'une Testarossa! A partir de là, j'ai reçu des menaces émanant de son entourage. On m'a suggéré de me rétracter, de m'excuser... L'agent et avocat d'Armstrong, Bill Stapleton, est même allé jusqu'à faire publier, dans le journal USA Today, de fausses rétractations sous mon nom! En octobre 2005, j'ai été convoqué pour témoigner au procès entre Lance Armstrong et sa compagnie d'assurances, qui refusait de lui verser une prime, à cause des soupçons de dopage. Je n'ai fait que répéter ce que j'avais déjà dit à propos du Dr Ferrari.
Vous êtes maintenant aux prises avec un autre compatriote, Floyd Landis, vainqueur du Tour en 2006...
J'ai eu l'impression que l'histoire avec Armstrong se reproduisait! J'ai été très surpris car je croyais que Floyd, contrairement à Lance, était un «type bien». Quand j'ai appris qu'il avait été contrôlé positif sur le Tour 2006, j'ai déclaré: «S'il a triché, c'est terrible. Mais, dans ce cas, il doit dire la vérité pour changer le cours des choses et sauver ce sport!» Quelques jours plus tard, le 6 août, Floyd m'a téléphoné. Nous avons eu une longue conversation, très humaine, presque amicale. Je lui ai répété qu'il pouvait se libérer de ce secret si lourd et essayer de repartir d'un bon pied. Pour l'encourager à briser le silence, je lui ai confié une histoire très personnelle: dans mon enfance, j'ai été victime d'abus sexuels. Je voulais lui faire sentir que, à certains moments, il faut avoir le courage de parler. Nous étions d'accord pour que cette conversation reste entre nous. Mais, par la suite, pour se défendre des accusations de dopage, Floyd Landis a fait de nombreux commentaires sur son site Internet. A mon propos, il a écrit: «Je préférerais demander des conseils à Satan plutôt qu'à Greg LeMond.» Il a également écrit des choses très sournoises, du genre: «Si je vous disais ce que Greg m'a avoué...» Il laissait entendre que j'étais quelqu'un de mauvais, qui lui aurait confessé une faute terrible... Quand j'ai lu cela, j'étais abasourdi.
Depuis, vos relations se sont encore dégradées...
En mai dernier, j'ai été convoqué comme témoin au procès de l'Agence américaine antidopage (Usada) contre Landis. Je n'étais pas sûr de vouloir y aller, mais, en repensant à la façon dont il avait tenté de salir ma réputation, je me suis dit: «Je vais témoigner.» La veille du procès, j'ai reçu un appel anonyme [LeMond découvre le soir même qu'il s'agit de Will Geoghan, l'agent et ami de Landis, et que ce dernier était à ses côtés]. L'homme cherchait à m'intimider. Il faisait allusion aux abus sexuels que j'avais subis. Mais Geoghan réinventait l'histoire, en parlant d'un prétendu oncle qui m'aurait agressé. En réalité, il s'agissait d'un ami de la famille... [Sa voix s'étrangle.] J'ai aussitôt compris que cette affaire allait être jetée sur la place publique. C'était écoe; urant. J'ai raccroché. Cinq minutes plus tard, j'ai rappelé le numéro qui s'était affiché sur mon téléphone. Le manager de Landis a d'abord fait semblant de ne pas comprendre, ni même de savoir qui était Floyd... C'était hallucinant. Le lendemain, j'ai expliqué au tribunal ce qui venait de se passer. J'avais la preuve que Landis et son entourage étaient capables de tout. Ma conviction sur sa culpabilité était renforcée. C'est un menteur: je ne crois pas qu'on puisse le considérer comme le vainqueur du Tour de France.
Comment l'opinion publique américaine considère-t-elle les affaires touchant Armstrong et Landis?
Les Américains ne veulent pas croire qu'ils sont dopés. Les gens ne veulent pas savoir, surtout à propos de Lance. Son cancer le rend inattaquable, intouchable. Aujourd'hui, certains sportifs sont pris dans un faisceau d'évidences. On les trouve non pas en train de tirer au revolver, mais juste avec un revolver fumant à la main. Et cela ne suffit pas. Les gens ont placé trop d'admiration et d'espoir dans ces héros. Ils ne peuvent plus émettre le moindre doute. Leur dire que leur champion a triché, c'est comme les mettre en cause eux-mêmes.
Quels moyens proposez-vous pour lutter contre le dopage?
Avant tout, les tests ne devraient être confiés qu'à des laboratoires totalement indépendants des fédérations sportives. On pourrait aussi adopter des mesures simples: tout d'abord, développer un test fiable pour détecter l'hormone de croissance, l'un des principaux produits utilisés. Ensuite, abaisser le taux autorisé de globules rouges dans le sang, qui est aujourd'hui de 50%. Car cela peut inciter ceux qui ont un taux naturel inférieur à prendre de l'EPO pour aller jusqu'à la limite légale... Enfin, pourquoi ne pas effectuer des contrôles rétroactifs, remontant sur dix ans [l'idée serait d'utiliser les méthodes scientifiques les plus récentes pour analyser les échantillons prélevés lors des saisons antérieures]? En cas de dopage, la victoire ou le titre seraient retirés.
On risque de rayer les noms des dix derniers vainqueurs des plus grandes courses!
S'il faut en arriver là, faisons-le! Soit l'épreuve reste sans vainqueur, soit on descend dans le classement pour trouver le premier coureur non dopé... Si ces tests existaient, certains sportifs réfléchiraient à plus long terme. Aujourd'hui, si vous n'êtes pas pris sur le fait, ça passe. Les coureurs dopés ont une mentalité de toxicomane, d'addict. Ils ne réfléchissent plus aux conséquences de leurs actes. Si, dès le début de votre carrière, vous saviez que vous risquez d'être rattrapé dix ans après, vous auriez une autre manière d'aborder la compétition.
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