L'histoire des papillons chinois me fût racontée il y a 17 ans, par un homme
d'un âge déjà assez avancé, du moins paraissait-il ainsi. J'ai appris un peu
plus tard qu'il était jeune encore, et que c'était l'audition du récit des
papillons chinois par quelqu'un qui l'avait vécu de près qui avait fait
blanchir ses cheveux en une nuit, et qui avait creusé dans ses joues les
rides horribles que je lui vis le jour ou il me narra ceci :
Cela se passait il y 20 ans, dans une ville de province, en France, à
Poitiers très exactement. Poitiers, pour ceux qui connaissent, est une ville
étudiante, assez jolie et accueillante pour qui veut bien se donner la peine
de passer outre la première impression d'ennui qu'on y ressent de prime
abord... La place d'Armes est très agréable, c'est une ville placée sur une
butte, ce qui fait que, lorsqu'on veut aller au centre ville, il suffit de
monter par n'importe quelle route pour y arriver, et lorsqu'on désire le
quitter, n'importe quelle descente vous ramène à la périphérie de la ville.
Or, dans cette ville, vivait un homme, que nous nommerons Alexandre K., pour
la clarté du récit et bien que ce ne soit pas son véritable nom. Cet homme
occupait une place importante dans une des principales banques de la ville.
Il n'en était pas le directeur, mais il était en passe de la devenir, le
directeur en place étant sur le point de prendre sa retraite, retraite qu'il
attendait avec impatience, ayant courageusement travaillé toute sa vie pour
que la banque, SA banque, devienne ce qu'elle était au moment des faits.
Alexandre K. était âgé de 30 ans, avait un travail agréable, et était en
outre marié à une jolie jeune femme, très coquette et gentille, qui lui
avait donné deux beaux enfants, un garçon et une fille, tous deux en bas
âge. Cette famille habitait à la campagne, dans un tout petit village appelé
"Lavoux", près de la forêt de Moulières, dans une somptueuse maison qui
comportait, outre de nombreuses pièces principales, une dépendance qualifiée
de "maison d'amis" et une grande piscine qui faisait la joie des amis qu'ils
ne manquaient pas de recevoir souvent, pour le grand plaisir de tous. On
voit par-là que notre homme était le plus heureux des hommes, et qu'il
n'avait guère l'intention de changer, ni de maison, ni de femme, ni de
travail, ni de vie. Il ne savait pas cependant que cette vie allait lui
réserver un tour à sa façon, comme elle sait parfois le faire, avec une
cruauté qui dépasse l'imagination des plus grands écrivains de thriller...
Un jour qu'Alexandre K. était sorti un peu en avance de son travail (chose
qui était suffisamment rare pour que ça le mette de bonne humeur pour la
soirée), il se dit "Eh bien, je vais aller rendre une petite visite à
Georges". On l'aura compris, Georges était le meilleur ami de l'infortuné...
Alexandre K. se rendit donc au domicile de Georges, sans se douter que son
destin terrible l'attendait de pied ferme. Georges habitait une petite
maison au centre ville de Poitiers, près de l'église Notre Dame de Poitiers,
qui est une des plus jolies églises de la région (Le poitou est connu et
réputé pour ses nombreuses batisses du XI et XII siècles). Si vous passez
par Poitiers, au mois de juillet ou août, ne manquez surtout pas, entre 22 h
et 23 h, l'illumination de la façade de l'église Notre Dame de Poitiers,
éclairée par un jeu de lumière qui fait ressortir tous les détails de ses
bas reliefs, comme s'ils étaient restés peints dans les couleurs
d'origine...
Après avoir frappé à la porte, Alexandre K. se fit ouvrir la porte par
Georges, qui l'accueillit chaudement et, du coup, lui servit un
rafraîchissement. Les deux hommes s'entretinrent, ainsi qu'à l'accoutumée,
de choses et d'autres, un petit peu de politique, un petit peu de culture
générale, jusqu'à ce qu'Alexandre, innocemment, aborde le sujet des femmes
en général, et de la sienne en particulier. Sans s'étendre sur ses relations
intimes (ce n'était pas son genre), il apprit à un Georges stupéfait que,
depuis quelques temps, sa femme semblait simuler son plaisir lors de leurs
trop rares rapports, et qu'il soupçonnait de la part de son épouse un
désintéressement pour les choses du sexe qui le peinait et lui portait
préjudice, moralement s'entend. Finissant son verre de Brandy, Georges
s'écria : "Mais pourquoi ne vas-tu pas voir une femme de petite vertue, afin
qu'au moins tu puisses assouvir ton besoin naturel d'avoir une relation
sexuelle avec une personne du sexe opposé ?"
"Mais tu n'y penses pas !" s'exclama Alexandre, indigné !
"Je t'assure que ce ne sera pas tromper ta femme que de le faire, puisque
c'est une prostituée !"
"N'en parlons plus, c'est hors de question !" conclut Alexandre, qui ne
pouvait savoir que, malgré son refus catégorique, son destin venait de se
sceller...
Ayant quitté Georges, Alexandre rentra chez lui, troublé tout de même par la
suggestion de Georges, qui avait malgré lui réveillé un désir sombre dans
son inconscient. Il ne parla pas à sa femme de sa visite à Georges, et finit
même par oublier son entretien avec son ami.
C'est le lendemain, de retour à son travail, que l'idée de Georges lui
revint en mémoire, de façon insidieuse. Cela se produisit auprès d'une
photocopieuse, alors que la jeune secrétaire qu'on lui avait adjointe
récemment se penchait délicatement pour enlever une feuille coincée entre
deux rouleaux d'entraînement. La vision de ses jolies jambes et de ses
fesses jeunes et fermes, tendant gracieusement le tissu de sa jupe de
tailleur, réveilla chez Alexandre une pulsion qu'il croyait pouvoir occulter
d'ordinaire sur le lieu de son travail, et l'inquiéta pour tout dire, car
cela signifiait, et il le savait bien, qu'il ne pouvait plus désormais faire
taire son besoin de prendre une femme rapidement. Il tâcha, durant toute la
journée, de n'y plus penser, mais n'y parvint qu'imparfaitement... Le soir,
en sortant de la banque, il ne prit pas la direction de chez lui, comme à
l'ordinaire, mais celle d'une petite rue sombre qui descendait du centre
pour mener jusqu'au boulevard périphérique à Poitiers. L'on trouvait dans
cette rue, outre plusieurs cafés assez mal famés, des femmes publiques.
Alexandre arrêta sa voiture au niveau d'une de ces filles, un joli brin de
fille ma foi, qui fumait une longue et fine cigarette et semblait jouer avec
la fumée qui sortait de sa jolie bouche rouge et pulpeuse. "Bonjour", dit
Alexandre, peu habitué à fréquenter ces femmes. "Salut chéri, tu montes ?"
répondit la fille avec un grand sourire. Il se trouva encore plus troublé,
et la vue des charmes affriolants de la jeune femme ne fût pas pour calmer
ce sentiment étrange. Il se surprit même à s'imaginer en train de posséder
cette jeune femme, et cette vision l'excita.
Il décida de se lancer :
"Que me proposez-vous ?" demanda-t-il à la jeune femme.
"100 francs la pipe - 300 l'amour" articula cette-ci.
Alexandre fût surpris de cette réponse, il s'attendait à un peu d'échange
verbal entre la prostituée et lui, mais après réflexion, il comprit qu'elle
n'était pas là pour faire la causette, ni la Cosette à fortiori.
"Vous ne faites rien de spécial ?"demanda t-il, sans se douter que la
réponse à sa question allait mettre un terme à 30 ans d'une vie paisible et
sans histoires.
"Pour 500 sacs, je te fais les papillons chinois", répondit la pute avec une
moue de dégoût. Elle devait probablement se dire qu'elle était tombée sur un
de ces pervers à qui "il en faut" pour les faire venir.
"Les papillons chinois ? Qu'est-ce que c'est? »
La fille eut un tremblement : "Tu ne sais pas ce que c'est que les papillons
chinois ?" demanda-t-elle, inquiète.
"Mais non", répondit Alexandre, "pourriez-vous m'expliquer de quoi il
retourne ?"
"Hors de question !" s'exclama-t-elle sur un ton fâché, "si tu ne sais pas
ce que c'est, tant mieux pour toi, ce n'est pas moi qui te l'apprendrais !!
Retourne voir bobonne, sautes la bien et en attendant, dégages de là pauvre
naze !!!!"
Alexandre fût suffoqué de la violence avec laquelle il s'était fait rabrouer
par la prostituée, et du ton agressif qu'elle avait employé pour l'envoyer
paître. On aurait dit qu'elle était en colère d'avoir admis qu'elle
connaissait quelque chose que lui-même ignorait. Il décida de suivre
néanmoins son conseil, et rentra chez lui. Il inventa une histoire de
réunion urgente pour justifier son retard. Sa femme ne se douta de rien,
mais lui fût distrait toute la soirée, toutes ses pensées étant absorbées
par son aventure du soir même. Si au moins il savait ce que c'était que les
papillons chinois ! Il se dit qu'il en parlerait le lendemain à son collègue
Henri, avec lequel il entretenait les meilleures relations. L'idée d'avoir
peut-être la solution le lendemain l'aida à mieux dormir cette nuit là. Il
ne se doutait pas que c'était la dernière bonne nuit de toute son
existence...
Le lendemain matin, arrivé au bureau, il bût un café comme d'habitude, puis
alla voir directement Henri à son bureau.
Henri était occupé à détailler "Les Echos" du jour. En voyant entrer
l'homme, il posa son journal et eut un sourire.
"Ah, tu tombes bien, il faut absolument que je te demande quelque chose".
"Moi aussi, je dois te demander quelque chose Henri", dit Alexandre.
"Eh bien vas-y, je t'écoute" répondit Henri. Tu veux un autre café au fait ?
"Non merci", répondit-t-il. "En fait, on m'a parlé de quelque chose hier
soir, et j'aimerais savoir de quoi il s'agit exactement"
"Eh bien si tu me poses ta question, je pourrais peut-être y répondre",
plaisanta Henri.
"Voilà... Est-ce que tu sais ce que c'est que les papillons chinois ?"
Il n'avait pas fini de poser sa question qu'Henri, bondissant de derrière
son bureau, le saisi par le col, le jeta au dehors de son bureau en lui
criant "NE M'ADRESSE PLUS JAMAIS LA PAROLE EN DEHORS DU TRAVAIL, ET NE
REFOUS PLUS LES PIEDS DANS MON BUREAU, ESPECE DE MALADE !"
Il claqua la porte derrière lui, et Alexandre le vit qui reprenait son
journal, avec une mine visiblement contrariée. Les gens, autour, avaient
entendu l'altercation, et le dévisageaient avec des yeux interrogatifs...
Tout le monde connaissait les bons rapports qui l'unissaient à Henri, et
l'on s'interrogeait sur le motif de cette dispute qui, à entendre le ton
qu'avait employé Henri, semblait définitive.
Alexandre, quant à lui, était abasourdi, trop éberlué pour répondre quoi que
ce soir, il retourna lentement vers son bureau, dans lequel il s'enferma. Il
lui fût impossible d'aligner deux chiffres durant toute la matinée, tout son
esprit était tourné vers Henri. Mais pourquoi ? Pourquoi !!?
Il fallait qu'il sache, il devait savoir. Lorsque sa jolie secrétaire frappa
à sa porte afin de prendre les courriers du jour et lui transmettre les
messages, après lui avoir ouvert la porte, il lui demanda de s'asseoir.
"Mademoiselle, depuis combien de temps êtes-vous à mon service ?"
"Depuis peu de temps, Monsieur, mais je vous connais depuis longtemps,
j'étais auparavant la secrétaire d'Henri, votre collègue"...
"Je le sais", répondit Alexandre, "c'est pourquoi j'aimerais vous poser une
question...disons...délicate".
"Je vous écoute Monsieur".
"Avant, il faut me promettre de ne pas vos offusquer si mes propos vous
semblent quelque peu déplacés, car voyez-vous, je vais vous demander de
m'expliquer quelque chose que j'ignore, mais que tous ceux qui le
connaissent semblent considérer comme une chose affreuse".
"Monsieur, comment vous tenir grief d'ignorer quelque chose, et de demander
ce que c'est ? Si je puis vous aider, c'est avec plaisir que je le ferais,
du reste ne suis-je pas à votre service ?"
"Si", confirma-t-il, "c'est juste. Bon, écoutez Mademoiselle, je ne
tournerais pas autour du pot, savez-vous oui ou non ce que sont les
papillons chinois ?"
La seule réponse de la jeune femme fût une gifle, une gigantesque gifle qui
le fit vaciller.
"ESPECE DE PERVERS DEGENERE, VOUS VOUS CROYEZ TOUT PERMIS PARCE QUE VOUS
ÊTES MON CHEF ? MAIS CA NE SE PASSERA PAS COMME CA, LES MALADES COMME VOUS
ON LES SOIGNE ET SURTOUT ON LES ENFERME !!!!"
La jeune femme sortit du bureau en vociférant, elle criait encore en montant
l'escalier qui conduisait au 2ème. L'homme était effondre. Mais qu'avait-il
dit ? Et qu'étaient donc ces papillons chinois pour provoquer ainsi une
telle réaction chez tous ceux auxquels il posait la question ?
Le téléphone sonna, c'était le directeur qui le convoquait immédiatement
dans son bureau. Il monta au 2ème étage, s'interrogeant sur le motif de
cette convocation intempestive. Il n'avait aucun dossier urgent en
attente... Peut-être le directeur voulait-il lui parler de sa succession ?
Tout le monde savait que c'était lui qui devait succéder au directeur. Cela
serait-il officialisé aujourd'hui ? Ca aurait été pour Alexandre une
consolation, après cette dispute avec deux de ses collègues. Il frappa à la
porte du directeur, et entendit un "Entrez !" très sec, qui lui fit
instinctivement rentrer un peu la tête dans ses épaules. Il paraissait ainsi
un peu plus petit...
Le directeur était avec la secrétaire qui l'avait giflé quelques minutes
plus tôt. Alexandre n'eut pas le temps de parler : "Ainsi, Monsieur, vous
osez interpeller Mademoiselle sur un sujet tel que les papillons chinois au
sein même de l'établissement ? Et vous prétendez me succéder à la tête de
cette entreprise après un tel comportement ? Non seulement vous ne me
succéderez pas, mais vous êtes viré, et sur-le-champ !!!! Passez au bureau
du personnel toucher vos appointements, je vous dispense d'effectuer votre
préavis, disparaissez d'ici et ne revenez jamais plus, même pour ouvrir un
compte chez nous !! DEHORS !"
Alexandre ne répondit rien. Qu'aurait-il pu répondre ? Il regarda le
directeur, puis la secrétaire, puis à nouveau le directeur... Il ne lu que
du mépris dans leurs regards, teinté de dégoût un peu peiné...
"Eh bien, qu'attendez-vous pour sortir de mon bureau ?" cria le directeur.
"Oui..." répondit Alexandre, qui sortit lentement du bureau. Il était
hagard, défait. Les pensées se bousculaient dans sa tête, sans qu'il parvint
à en fixer aucune. Il ne contrôlait plus ses muscles, et il sentit qu'un tic
nerveux venait déformer sa bouche en un rictus affreux, qu'il n'aurait pas
pût défaire même s'il l'avait désiré. Il ne le désirait pas, ne désirait
rien, sinon sortir. Il prit quelques affaires dans son bureau, le fit
n'importe comment, emportant sa gomme et son critérium et laissant la photo
de sa famille trôner sur ce bureau qui désormais n'était plus le sien.
Arrivé dehors, l'air frais lui fit un peu de bien et l'aida à réfléchir. Il
décida d'aller prendre un café dans un bar, chose qu'il ne faisait jamais,
mais à situation exceptionnelle, réaction exceptionnelle. Il pénétra dans le
bar, s'assit à une table et s'abîma dans ses réflexions. Au garçon qui
venait lui demander ce qu'il voulait boire, il s'entendit répondre "un baby
glace", et il s'amusa presque de cette réponse, lui qui ne buvait jamais, ni
pendant les heures de travail, ni après.
Le garçon vint lui apporter son verre, et lui tendit la note en même temps.
Alexandre regardait par la vitrine, il regardait les gens qui vaquaient,
dehors, allaient et venaient, sereins, confiants, ignorants de la terrible
situation d'Alexandre.
"Hum hum !"
Alexandre leva la tête, et vit le garçon qui attendait, la main tendue.
"Oh, excusez-moi", dit-il.
"Je vous en prie Monsieur".
Alexandre sortit de sa poche un billet de 100 francs et le tendit au garçon.
Pourquoi lui posa-t-il la question ? Peut-être parce qu'il ne le connaissait
pas.
"Dites-moi, je peux vous poser une question ?"
"Certainement Monsieur, vous cherchez quelque chose ?" répondit le garçon,
qui avait remarqué qu'Alexandre regardait dehors avec insistance.
"En fait, oui et non", répondit Alexandre. "Juste une petite chose que
j'aimerais savoir".
"Je vous écoute", dit le garçon qui fouillait dans sa sacoche pour en
extraire la monnaie qu'il devait rendre à Alexandre.
"Voilà, inutile de tergiverser, je voudrais savoir ce que c'est que les
papillons chinois".
En disant ceci, il regarda le garçon, et sût qu'une fois de plus, sa
question allait déclencher une réaction violente chez l'homme questionné.
Le garçon ne lui dit pas un mot, il cessa de chercher sa monnaie, saisi
Alexandre par la veste et l'entraîna dehors, le jeta plus exactement.
Alexandre tomba sur le trottoir, et entendit seulement le garçon lui dire
"Ne remettez jamais les pieds dans cet établissement !"
Il n'était presque pas surpris de la réaction de l'homme. Il n'avait pas bu
son whisky, avait laissé son billet de 100 francs au garçon et n'avait pas
récupéré sa monnaie. Normal, tout cela était parfaitement normal, comme tout
ce qui lui arrivait depuis ce matin, oui, la seule explication était que
cela était NORMAL...
Alexandre se dirigea vers sa voiture. Il marchait comme un robot, ne pensant
à rien de particulier. Il était presque soulagé de la réaction du garçon de
bar, qui était conforme à la réaction d'Henry, de la secrétaire et du
directeur.
Ce n'est qu'une fois assis au volant de sa voiture, une berline Mercedes
assez cossue, qu'il se demanda ce qu'il allait faire à présent. Il
réfléchit... Sa femme était à la maison, il n'avait pas envie de rentrer
comme ça, sans explication plausible à lui fournir. Qu'allait-il faire ? En
qui pouvait-il avoir confiance ? La réponse s'imposa sitôt qu'il se fût posé
la question : Georges bien sûr !! Georges était son ami depuis 20 ans, un
ami d'enfance, et si quelqu'un pouvait l'aider, avant même sa femme, c'était
lui !
Alexandre se sentit soulagé de penser à Georges, il était heureux d'avoir
trouvé une solution à son problème, Georges allait l'aider, et à eux deux
ils pourraient expliquer à sa femme pourquoi il avait été renvoyé de la
banque. Sa femme comprendrait sûrement, et, n'ayant jamais entendu parler
des papillons chinois, ne lui en voudrait pas, c'était sûr !
Alexandre tourna la clé dans le contact, démarra la Mercedes, qui fit
entendre instantanément l'élégant feulement de son 6 cylindres en ligne, et
mit la vitesse 3 sur sa boite automatique. Il aurait déjà voulu être arrivé
chez son ami, il avait hâte de se soulager de son invraisemblable aventure,
il voulait voir Georges, il fallait qu'il le voit TOUT DE SUITE.
Il arriva chez Georges à 11h35, sonna plusieurs fois avec insistance.
Georges vint lui ouvrir.
"Ben qu'est-ce que tu fais là ?" demanda-t-il à Alexandre, qui le bouscula
presque pour pénétrer dans l'appartement.
"Georges, il faut que tu m'aides !" dit-il seulement.
Georges compris immédiatement que quelque chose de grave s'était produit ou
allait se produire. Alexandre n'était pas du genre à se paniquer pour des
broutilles.
"Mais bien sûr mon vieux, assieds-toi, je te sers un Scotch"
"Merci", répondit Alexandre, et Georges se dit que, décidément, quelque
chose de vraiment extraordinaire devait arriver à son ami pour qu'il accepte
de boire un verre d'alcool à cette heure là de la journée !
Il servit deux verres de Scotch, trempa les lèvres dans son verre, et
demanda :
"Alors Alex, qu'est-ce qui ne va pas ?"
Alexandre but une gorgée, qui lui brûla la gorge. Il n'était vraiment pas
habitué à boire de l'alcool, et cela le brûlait à chaque fois. Mais
aujourd'hui, cela lui faisait du bien.
"Je viens de me faire virer de mon boulot !" lâcha-t-il.
Georges resta sans voix pendant 30 très longues secondes. Alexandre, viré !
Impossible !! Alexandre était un modèle d'honnêteté, doublé d'un banquier
compétent, voire doué. Il était appelé à devenir le futur directeur de la
banque, et voilà qu'on le licenciait soudainement ! Qu'avait-il fait ?
Qu'était-il arrivé ?
"Mais enfin, pourquoi ?" demanda Georges.
"C'est un peu long à t'expliquer...." répondit seulement Alexandre, en
buvant une autre gorgée de son Scotch, un Single Malt âgé de 18 ans qui lui
glissait dans le gosier avec une délicieuse aisance.
"Disons, poursuivit-il, que je suis dans une situation extrêmement délicate.
Il faut que tu m'aides à parler à Sarah. Il faut que je lui explique que je
suis sans travail."
"Mais pourquoi es-tu licencié ?" s'exclama Georges.
"Ecoutes, répondit Alexandre, je préfèrerais éviter de te parler en détail
du motif de mon licenciement. Saches seulement que je suis dans une merde
noire !!"
"Alex, s'écria Georges, je suis ton ami, un ami c'est fait pour ça, c'est
fait pour aider son pote, si t'as un problème, alors j'ai un problème.
Expliques moi de quoi il retourne si tu veux que je puisse t'aider !"
Alexandre fût touché par ce discours. Evidemment, il pouvait avoir confiance
en Georges !!!!! En qui d'autre ? Et comment avait-il pu douter une seconde
seulement de la fidélité et de l'amitié de son ami ?
"D'accord, j'ai un problème grave, et je voudrais savoir quelque chose. Je
ne pense pas que tu le saches, car tu ne m'en as jamais parlé, mais si tu le
sais, s'il te plait, dis-le moi !"
"Evidemment, enfin !! Que veux-tu savoir ?"
"Georges, t'as déjà entendu parler des papillons chinois ?"
Le poing de Georges l'atteignit au menton. Alexandre tomba à la renverse,
son fauteuil s'étant renversé sous le choc. Son verre alla se briser sur le
parquet, et tout ce qu'il entendit ce fût les paroles de Georges :
"Et moi qui te considérait comme un ami, comment as-tu pu ?"
Il se releva, titubant. Georges avait une sacrée droite ! Il le regarda dans
les yeux, et comprit qu'il devait sortir tout de suite, s'il voulait éviter
de provoquer chez Georges une réaction encore plus violente. Il sentait que
celui-ci bouillait intérieurement du désir de le réduire en purée.
"Je repasserais plus tard", articula-t-il.
"Ne repasses jamais, plus jamais, je ne veux plus revoir ta gueule, dégages
et va crever !" lui répondit Georges.
Alexandre sortit, retourna dans sa voiture, et une fois assis derrière le
volant, se mit à pleurer. Il ne comprenait pas, ne comprenait plus, plus
rien, non plus rien n'avait de sens, la vie qui jusque là avait été assez
aisée pour lui, lui semblait être une suite de hiéroglyphes
incompréhensibles, tous ses repères étaient anéantis, et avec eux Alexandre
lui-même était anéanti, vidé, rincé.
Livide, il décida de rentrer chez lui. Il sentait, presque inconsciemment,
qu'il devait aller au bout de sa route. Il avait perdu son travail, son
meilleur ami, sa réputation, il lui restait sa femme...
Il roula à 175 à travers la forêt de Moulière pour arriver jusque chez lui,
et y parvint en 9 minutes, un record ! Il en aurait presque sourit, s'il
n'avait au fond du cœur ce poids énorme qui lui donnait envie de mourir...
Il arriva chez lui à 12 heures 31 exactement. L'horloge de la Mercedes était
précise au centième de seconde, une véritable gageure pour l'époque ! Il
rentra la voiture dans le garage, ferma tranquillement la porte, et se
dirigea directement vers le salon. Il savait qu'il y trouverait sa femme en
train de regarder la télévision, comme tous les après midis. Il était calme,
il savait déjà ce qu'il allait dire, et il savait déjà ce qui allait se
passer. Une simple formalité à accomplir, afin que tout reprenne un sens
normal, que les choses suivent enfin un cours logique.
Sa femme fût surprise de le voir arriver dans le salon.
"Tu ne travailles pas aujourd'hui ?!!" s'exclama-t-elle.
"Je ne travaille plus, j'ai été licencié", répondit-il tranquillement.
"QUOI ??? Mais enfin, pourquoi ?"
Tout se déroule comme je l'ai prévu, pensa-t-il. Il avait envie de sourire.
"Je me suis disputé avec Georges, il m'a frappé au visage, et nous ne nous
reverrons plus."
"QUOI !!! GEORGES ?!!!!!! Mais pourquoi ? Pourquoi ??"
Sa femme était stupéfaite, elle voyait une partie de sa vie s'écrouler, et
Alexandre comprenait cela, il le comprenait ô combien, lui qui avait vécu la
même chose, mais directement. Il avait pris le poing de Georges dans la
figure, avait été jeté sur le trottoir par le garçon, avait reçu la gifle de
la secrétaire... Il avait presque envie de se venger de tout ça sur sa
femme. Il fallait qu'elle souffre à son tour. Il avait envie que, comme lui,
ignorante du pourquoi de la chose, elle souffre de son impuissance à régler
ce problème qui, Alexandre le sentait bien désormais, allait progressivement
les miner tous deux.
"Eh bien, commença-t-il, c'est une longue histoire... en fait, c'est parti
d'un truc stupide, tu vois, j'ai tout simplement entendu parler d'un truc,
et je cherche à savoir ce que c'est, mais à chaque fois que je pose la
question, les gens me frappent ou m'insultent, et me chassent."
"Mais pas Georges ?!! s'écria sa femme. Lui qui se prétend ton ami, il n'a
pas pu te laisser tomber pour ça quand même !!!"
"Oh si, il l'a fait ma chérie, je t'assure !"
"Mais enfin, Alexandre, que lui as-tu dis ?" interrogea Sarah, qui ne
comprenait plus rien à la situation, et sentait le sol se dérober sous ses
pieds.
"Je lui ai simplement posé une question, rien de plus", répondit
tranquillement Alexandre en se servant un verre de"Scotch.
"Mais QUELLE question ?"
"Je finis mon Scotch avant de te répondre", dit-il. Il commençait à être
prudent...
Après avoir fini son verre, il laissa tomber :
"Sarah, je vais te poser une question, réponds-moi franchement : connais-tu
les papillons chinois, et si oui..."
Il n'eut pas le temps de finir, une gifle, encore une, vint le stopper net
dans son élan.
Il regarda sa femme, qui vociférait en le montrant du doigt, il se tenait la
joue, et il la regardait crier. Quand il put enfin écouter ce qu'elle
disait, il n'entendit que "...Et en plus tu as des enfants !!! Mais je ne te
laisserais pas les pourrir !!! Je demande le divorce dés demain, et d'ici
là, fiches le camp d'ici et que je ne te revoie plue !!! C'est mon avocat
qui te contactera !!!"
Normal... Il aurait dû s'en douter ! Alexandre, avec un fatalisme que les
évènements de ces dernières heures avaient suscités en lui, dit "au revoir"
à sa femme, il ne pensa même pas à ses enfants, il ne pensa pas à prendre
des affaires, il ne pensa à rien, il dit "au revoir" et sortit de chez lui,
non, de chez sa femme.
Il reprit sa voiture, la ressortit du garage et roula. Vers où ? peu importe
!! Il se dirigea inconsciemment vers le centre ville. Il roulait comme un
automate, il accélérait et freinait, mais il aurait été incapable de dire
quel itinéraire il avait emprunté, si on lui avait posé la question. Il
errait, et ainsi divagant, il arriva sur la place d'Armes, place carrée
située au centre de Poitiers. Il gara sa Mercedes sans même s'en rendre
compte, et alla au café du Théâtre, ou il commanda un Scotch. Il en commanda
un deuxième, puis un troisième...
Il en but sept. Lorsqu'il se leva pour quitter le café, il renversa sa
chaise et manqua de faire tomber une vieille femme qui était accoudée au
comptoir et discutait avec le patron, cependant que celui-ci essuyait
quelques verres. "Si c'est pas malheureux de voir ça", commenta la vieille,
mais Alexandre ne l'entendit pas, Alexandre n'entendait plus rien, Alexandre
ne pensait plus à rien, il était bien, saoul et bien, il n'avait plus de
problèmes, il voulait juste sortir du café pour prendre l'air.
Il traversa la route sans regarder ni à droite ni à gauche, il ne savait
même plus ce qu'il faisait, et il ne vit pas arriver la voiture qui le
faucha et le projeta contre le trottoir, qu'il heurta violemment de la tête.
Il sombra immédiatement dans un coma profond.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit une chambre blanche, et un visage était
penché au-dessus de lui. Une jeune femme, habillée comme une sœur.
"Suis-je au paradis, demanda-t-il, suis-je mort ?"
"Non mon frère, lui répondit la jeune femme. Vous êtes à l'hôpital
catholique Sainte Bernadette, on vous a amenés hier soir."
"Que s'est-il passé ?" questionna-t-il. Il pensait à la banque. "Je dois
aller travailler, on m'attend, j'ai un dossier en cours, qui est urgent. Il
faut que j'y aille".
"Ne vous fatiguez pas, s'il vous plait. Vous avez été grièvement blessé,
vous avez été renversé par une voiture en sortant d'un bar".
Une voiture ? Un bar ? Alexandre chercha, réfléchit, et soudain tout lui
revint. La pute, Henry, la secrétaire, le directeur, Georges, sa femme, les
whiskys au bar..."
"Est-ce que j'ai quelque chose de grave ?" demanda-t-il à la sœur, qui le
regarda sans répondre.
"S'il vous plait ma sœur, je dois savoir. Est-ce que j'ai quelque chose de
grave ?"
"Eh bien... c'est délicat, mon frère... en fait... en fait oui, c'est
grave... croyez-vous en Dieu ?"
Alexandre eut un rictus. Il était banquier, avait-on vu un banquier croire
en autre chose qu'en l'argent ?
"Non !" affirma-t-il.
"Dans ce cas... écoutez, je vais être franche avec vous, vous devez préparer
votre âme et votre cœur, car avant demain soir, vous aurez rencontré notre
seigneur..."
Alexandre sourit. Normal ! Normal et logique. Tout s'enchaînait logiquement,
on n'arrête pas une réaction en chaîne aussi magistralement orchestrée,
c'était normal. Il allait mourir, bien sûr, comment aurait-il pu en être
autrement ?
"Mon frère... vous allez bien ?" demanda la sœur.
"Oui, répondit Alexandre, je vais bien. Merci."
"Ecoutez, si je peux faire quelque chose pour vous, y a t-il quelqu'un que
vous voudriez prévenir de votre présence ici ? Voulez-vous voir quelqu'un en
particulier ?"
"Non ma sœur, je ne veux voir personne, la seule chose que je désire est de
savoir une chose, une seule chose, après ça je pourrais mourir."
"Mais quelle est donc cette chose qui vous obsède ainsi, mon frère ?"
demanda la sœur.
"Eh bien, dit Alexandre, en fait, tout ce que je voudrais avant de mourir,
c'est que l'on m'explique précisément ce que sont les papillons chinois".
La sœur frémit.
"Mon frère, ceci est une requête peu banale, je ne puis, seule, assumer la
responsabilité de vous accorder cette faveur. Je dois en référer à la mère
supérieure".
"Référez, ma sœur, référez donc, répondit Alexandre, surpris de ne pas avoir
été frappé.
"Je reviens, mon frère, courage".
La sœur monta l'escalier qui montait vers le bureau de la mère supérieure.
Elle frappa, entra après y avoir été invitée, et expliqua la situation à la
mère supérieure, qui sursauta en entendant la requête d'Alexandre.
"Vous êtes sûre qu'il va mourir ?" demanda-t-elle à la sœur.
"Hélas oui, ma mère, c'est inéluctable, il fait une hémorragie interne, et
c'est une question de minutes à présent je pense. Nous ne pouvons rien pour
lui"
"Bon... bon, écoutez, si vraiment c'est sa dernière volonté, et qu'il va
mourir, il ne serait pas très chrétien de notre part de passer outre sa
volonté. Expliquez-lui ma fille, mais surtout, surtout, soyez prudente en
choisissant les termes que vous emploierez..."
"Oui ma mère", répondit la sœur.
Elle redescendit l'escalier, se dirigea vers la chambre dans laquelle était
allongé Alexandre. Elle tournait les mots dans sa tête, essayant de trouver
la formule juste pour expliquer clairement ce qu'étaient les papillons
chinois, sans causer chez Alexandre un traumatisme susceptible de provoquer
un arrêt cardiaque.
En arrivant devant la porte de la chambre, la formule était prête, elle
savait ce qu'elle devait dire. Elle poussa la porte, et se dirigea vers
Alexandre.
"Monsieur K., dit-elle, la mère supérieure accède à votre requête, et m'a
autorisé à vous révéler ce que..."
Elle regarda plus attentivement Alexandre : il avait les yeux grands
ouverts, et ne semblait pas la regarder. Elle passa sa main devant les yeux
d'Alexandre, puis tâta sa carotide pour sentir son pouls. Rien !
Alexandre était mort. Il était mort sans savoir ce qu'étaient les papillons
chinois...
La sœur sortit de la chambre, soulagée de n'avoir pas à lui révéler ce
terrible secret...