Reprise du message précédent :
Wake in Fright de Ted Kotcheff est un long cauchemar éveillé et poisseux, entrecoupé de brefs réveils anxiogènes durant lesquels le protagoniste semble se rendre momentanément compte de l'horreur du contexte qui le contamine inexorablement. On a envie de prendre une dizaine de douches en sortant de la séance.
Le mode de fonctionnement de l'Outback australien tel qu'il est décrit ici repose avant tout sur l'alcool, la violence, le jeu et une forme étrangement hypocrite de puritanisme, le tout contribuant à une sorte de transe collective chez ceux qui vivent dans ce contexte socioculturel, en se cooptant et en se confortant mutuellement. Et c'est évidemment contagieux.
John Grant (Gary Bond) commence par afficher une forme de progressisme civilisationnel, de distance et même de mépris envers ce qu'il observe. Il s'en moque d'abord, avant d'être littéralement aspiré vers le fond par les instincts les plus bas d'une nature humaine dégénérée.
Mais ce qui m'a le plus marqué, c'est la forme d'hospitalité agressive que pratiquent les habitants du coin.
Quand ils disent « Je t'offre un verre » — spoiler : des centaines de verres — ou « Suis-moi, on va faire ci ou ça » — spoiler : partir en pick-up massacrer des animaux à bout portant ou vandaliser un bar isolé en se foutant sur la gueule — ce ne sont jamais vraiment des questions. Ce sont des assertions. Refuser, c'est immédiatement risquer de passer pour un type suspect, antisocial, voire provoquer la confrontation.
Cette convivialité forcée agit comme une forme de coercition sociale : il faut participer, boire, jouer, suivre le groupe. Une manière détournée de contaminer les autres et, peut-être, de justifier collectivement son propre mode de vie. D'un point de vue sociologique, c'est probablement ce qui m'a le plus intéressé dans le film.
Formellement, on se situe quelque part entre le thriller psychologique et le film expérimental halluciné typique des années 70. Quelques beaux plans larges du désert, des gros plans sur des visages grimaçants et dégoulinants de sueur, une caméra portée qui semble elle-même ivre ; le tout dans un Technicolor qui accentue encore l'aspect crapoteux de l'ensemble.
Sa ressortie en salle n'est d'ailleurs pas liée à une nouvelle restauration : il s'agit toujours de la version issue de la restauration de 2009, rendue possible par la redécouverte presque miraculeuse d'une copie du film. Cela participe évidemment à son statut mythique, puisqu'il avait quasiment disparu de la circulation faute de matériel exploitable.
Quelque part, je trouve à Wake in Fright des points communs avec Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Dans les deux cas, le voyage vers une région coupée d'un certain monde civilisé devient la métaphore d'une plongée dans la noirceur de l'âme humaine et dans ses instincts les plus bas.
John Grant croit d'abord observer cette sauvagerie de l'extérieur. Le film consiste précisément à lui démontrer qu'il n'en est pas aussi éloigné qu'il le pense.
https://files.offi.fr/evenement/197 [...] 0297e1.jpg
Message édité par brown paper bag le 25-08-2026 à 21:11:24
---------------
Eponyme