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Bunker borgne pour les requérants déboutés
En guise daide durgence, le canton de Berne proposera aux demandeurs devant quitter la Suisse, mais dont la situation ne le permet pas immédiatement, un logement dans un bâtiment isolé situé au col de Jaun (BE). Il est 9heures du matin au col de Jaun et le thermomètre indique 4degrés. Difficile de distinguer dans le brouillard du petit jour les pâturages de la vallée de la Simme en contrebas et les neiges du Wildhorn. Une fois dépassé le skilift, le magasin de sport, la laiterie, le camping et les deux restaurants, seules attractions du col, on aperçoit sur le bord de la route un austère bâtiment qui senfonce dans la montagne: un bunker. Cest ici, à 1508mètres daltitude, que le canton de Berne propose un hébergement aux requérants dasile sollicitant une aide durgence.
Selon une nouvelle loi active depuis le 1eravril, les requérants frappés de non-entrée en matière ne bénéficient plus daide sociale. A ceux dont le renvoi de force serait impossible (lieu dorigine inconnu ou mauvais état de santé), les cantons doivent néanmoins octroyer une aide durgence en vertu de larticle 12 de la Constitution. Libre à eux de mettre en forme ce soutien avec comme seuls critères loffre dun logement, de nourriture et de biens dabsolue nécessité.
Berne a choisi sa stratégie: dès le mois de juin, il proposera à ses demandeurs dasile un bunker sans fenêtres et inconfortable placé dans un lieu particulièrement difficile daccès et soumis aux rudes conditions de la vie montagnarde. La conseillère dEtat en charge de la Police et des affaires militaires, Dora Andres, avoue sans détour vouloir "proposer un lieu peu attrayant et précipiter ainsi leur départ". Et ce sera ça ou pas dassistance du tout. Yann Golay, porte-parole de lOrganisation suisse daide aux réfugiés (OSAR) sinsurge: "Ce dispositif nest pas respectueux de la dignité humaine. Cet endroit très retiré dissuadera les requérants de sy rendre et les incitera à entrer dans lillégalité. Par ailleurs, leur départ de Suisse sera rendu encore plus difficile."
Difficile daccès
Pour atteindre le col de Jaun sans voiture depuis Berne, il faut prendre deux trains, le premier jusquà Spiez, le second jusquà Boltigen. De là, reste à attraper lun des quatre bus journaliers qui montent au col. Dans ce coin isolé et sauvage, on ne parle guère en public des sujets qui fâchent. Surtout pas aux citadins de passage. Il faudra donc revenir à la charge plusieurs fois pour obtenir enfin quelques confidences irritées des habitants des environs. Ils savent depuis une semaine que le bunker abritera des requérants déboutés, donc illégaux de surcroît. "Ces gens, soit ils nauront pas dargent, soit ceux qui en auront, ce sont des criminels", affirme Therese Thöni, propriétaire de lHôtel-Restaurant Des Alpes et membre de lune des trois familles qui vivent sur ce point de passage. Aucun espoir dès lors de se faire de nouveaux clients parmi les futurs résidents du blockhaus. "Qui remboursera sil y a des vols dans les fermes pendant que les paysans seront aux champs?" renchérit son mari Peter Thöni. Quant au fils du policier de Boltigen, il se demande "comment ces gens occuperont leurs journées". Dès lors Sabrina Chanson, 21ans, la fille des restaurateurs de la Berghaus Taverne au Jaun, assure que désormais, elle ne se sentira plus en sécurité. "Et les résidents du camping noseront plus laisser leurs enfants jouer tout seuls", poursuit sa mère Sylvia.
Parmi les personnes interrogées, une seule a paru sinquiéter quelque peu des conditions dhébergement de ces hommes et de ces femmes: Louisa Niederhauser, la femme du propriétaire du camping: "Nous, comme paysans, nous savons que nos vaches ont besoin de lumière pour vivre. Et dans ce bunker sans fenêtres, on va placer des êtres humains."
Outre la crainte des larcins et lagressivité supposée des requérants, un autre élément dérange la population: le Jaunpass se veut un lieu touristique. La famille Chanson, qui a repris la Taverne il y a deux ans a attiré de nouveaux clients à grand renfort de publicité vantant les attraits bucoliques du col. Du coup, les paroles de la conseillère dEtat, qui a justifié son choix par laspect peu attrayant de lendroit, a provoqué lindignation. La politicienne a déjà reçu un nombre conséquent de lettres linformant de tout le mal que les habitants pensent de son initiative. Pour linstant, il ne sagit encore que dun projet pilote qui devrait durer jusquà fin novembre.
AUDE MARCOVITCH
«Le but est que ces requérants quittent notre pays au plus vite»
INTERVIEW EXPRESS de Dora Andres, conseillère dEtat radicale, directrice de la Police et des affaires militaires bernoises.
Pourquoi avez-vous choisi de placer les requérants dasile frappés dune non-entrée en matière dans un bunker au col de Jaun? Pour respecter la nouvelle loi, nous ne voulons pas que ces gens bénéficient du même type de logement que les autres requérants qui attendent une décision. Jai donc cherché quelque chose qui ait un niveau de confort au-dessous des centres dasile. Cest pour dissuader les gens dy rester et les inciter à rentrer chez eux. Le col de Jaun, situé à 1508 mètres daltitude, est très isolé et difficile daccès, le bunker na pas de fenêtres. Pensez-vous vraiment que des gens voudront y séjourner? Cest un joli endroit pour faire des promenades, si on aime la montagne. Quand on est dans la nature, on a le temps détudier la situation, peut-être de voir les choses autrement. Et les gens qui décideront de rentrer chez eux pourront nous appeler afin que nous préparions leur renvoi. Par ailleurs, ce bunker était utilisé par larmée. Si des soldats suisses pouvaient y vivre, ça devrait aussi être possible pour des étrangers. Que prévoyez-vous pour ceux qui auront besoin dassistance mais qui refuseront votre offre? Ils nauront pas dautre proposition. Par contre, nous envisageons une solution différente pour les femmes avec des enfants et les mineurs. De toute manière, le but de ce projet est que ces requérants quittent notre pays aussi vite que possible. Comment comptez-vous amener ces personnes au col de Jaun? Elles iront par leurs propres moyens. Nous leur donnerons une carte de la région et ladresse où elles doivent se rendre. Si elles ont pu trouver la Suisse et Berne, elles trouveront bien le col de Jaun. Votre projet est très peu populaire parmi les habitants de la région. Ils parlent de problèmes de sécurité, de mauvaise image touristique. Que leur dites-vous? A cause de la presse, les gens voient ces requérants dasile comme des criminels. Mais ce nest pas la réalité. En fait, ce sont de gentilles personnes dont le seul tort est de vouloir rester en Suisse. Dailleurs, on ne les met pas en prison. Mais elles auront linterdiction de circuler au-delà dun certain périmètre... En effet, nous définirons un rayon que ces personnes ne pourront pas dépasser. Je ferai vraiment tout pour que ces gens ne dérangent pas la population. A. Mar.
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