01informatique Avril 04
Prélude à l'offshore, la région parisienne se fait damer le pion de la croissance par la province - du moins, à court terme.
Externalisation, offshore, onshore, nearshore ... Les mots ne manquent pas pour qualifier les migrations de l'emploi dans le secteur des technologies comme ailleurs. Impossible, pour l'instant, d'en mesurer précisément l'ampleur. En revanche, la plupart des acteurs du secteur s'accordent sur le fait que les offres d'emploi redémarrent plus rapidement en province qu'en région parisienne.
Probable prélude à cet éparpillement des ressources dans le monde entier - des pays de l'Est à l'Asie, en passant par le Maghreb -, la délocalisation de certains services informatiques est, en effet, d'abord hexagonale. Signe des temps, la première convention d'affaires sur le thème du nearshore (délocalisation en province) rassemblera à Reims, en juin prochain, une centaine de donneurs d'ordres et de prestataires nationaux. Cela en vue d'échanger sur la pertinence de l'externalisation de proximité... et de signer des contrats. « L'emploi se développe davantage en province qu'en région parisienne », indique ainsi Ronan Mevel, consultant chez Pierre Audoin Consultants (PAC), à l'issue d'une étude réalisée l'automne dernier. Si ce constat semble largement partagé, son analyse s'avère plus complexe.
Une pression par les prix moindre en province
Premiers acteurs du mouvement, les SSII délocalisent progressivement certaines de leurs activités vers la province. Les créations de centres de tierce maintenance applicative se sont multipliées, et les noms de villes s'égrènent à loisir dans les conversations : Lille, Clermont-Ferrand, Toulouse, Amiens... Il n'est plus une seule des grandes SSII françaises qui n'ait déjà créé ou développé de tels centres, ou ne prévoie de le faire.
A l'origine de ce mouvement, disent-elles, la demande des clients. « Il y a deux ans, on nous reprochait de ne pas disposer d'équipes importantes en Ile-de-France, raconte ainsi Vincent Billiet, directeur du développement de Teamlog. Aujourd'hui, ces mêmes clients estiment que la capacité d'une SSII à réaliser les forfaits en province constitue un avantage en raison de l'économie de coûts. »
Même son de cloche chez Coframi, par exemple, qui oeuvre dans l'externalisation de la R&D : « Auparavant, nous réalisions les forfaits soit chez le client, soit chez nous. Maintenant, nous implantons des plates-formes à proximité du client. Nous avons ainsi dû acheter ou louer des locaux, et cette demande s'intensifie nettement depuis deux ans », confirme Thierry Cohen, directeur général de Coframi.
Deuxième facteur de la meilleure relance en province, les conditions drastiques imposées par les acheteurs sont plus accentuées en région parisienne qu'en province : « L'Ile-de- France subit plus durement la pression par les prix », explique Ronan Mevel, de PAC. Seules les SSII agréées par leurs clients tirent leur épingle du jeu : « Notre activité redémarre en région parisienne grâce aux référencements que nous avons obtenus ces deux dernières années », indique Fabienne Zytnicki-Roux, directrice du pôle systèmes d'information d'Assystembrime. En région, au contraire, les relations sont moins structurées : « Le marché résiste mieux en province, car clients et fournisseurs entretiennent toujours des relations très étroites », analyse pour sa part Bruno Carrias, directeur du développement de Sopra.
Emplois en province, miroir aux alouettes ?
Une question reste en suspens : cette relance provinciale s'effectuera-t-elle aux dépens de la région parisienne ? L'étude de PAC révèle un déplacement de la croissance vers les terres provinciales, au moins jusqu'en 2005 . « Aucun élément n'indique que la province pourrait devenir un eldorado au détriment de la région parisienne », tempère Bruno Carrias, qui juge ce décalage de courte durée. Pour autant, ce dernier reconnaît l'intérêt que présente actuellement la province pour les ingénieurs de toutes origines : « Il est indéniable que ces nouvelles plates-formes constituent des opportunités intéressantes pour faire carrière et accéder à d'abondants projets. »
En effet, les récentes annonces de création de centres ont été suivies par de très nombreuses candidatures. « Pour la plupart, les candidats aiment leur métier. Mais ils redoutent leurs conditions d'exercice en SSII. Ce genre de centre leur permet de vivre leur métier avec moins de pression - pas de déplacements, pas de risque d'intercontrat... -, tout en conservant de très bonnes opportunités d'évolution », analyse Yves Buisson, responsable du recrutement chez Unilog. Un contexte qui pourrait donc attirer les ingénieurs parisiens...
Quelles qu'en soient la durée et l'amplitude, et même si la plupart des SSII s'en défendent à cor et à cri, ce décalage de croissance va cependant de pair avec une nouvelle répartition des rôles : la région parisienne se spécialise dans le front office du service informatique, à savoir les fonctions impliquant une relation avec le client. Et la province se verrait donc cantonnée aux travaux de back office - réalisation, tests, etc.
« La prestation informatique est désormais construite comme un Lego, par assemblage de briques. En province ou à l'étranger, la construction des éléments peut s'effectuer n'importe où », explique Michel Vigezzi, professeur à l'université Pierre-Mendes-France de Grenoble. Du coup, la migration présente un risque de taille, prévient Vincent Billiet, de Teamlog : « Ces emplois en province peuvent vite se révéler un miroir aux alouettes : les jobs de back office ne tarderont pas à finalement être délocalisés à l'étranger ! »
Reste que ce clivage Paris-province repose sur un fondement pour le moins incertain : la répartition géographique des effectifs s'avère un exercice particulièrement périlleux. « Nombre de grandes SSII ne savent même pas où se trouvent leurs ingénieurs. Chez certaines, ils sont tous rattachés à une entité parisienne sur le papier... », indique Ivan Béraud, secrétaire général du Bétor-Pub (CFDT). Récemment, une grande SSII a missionné une équipe spécifique pour inventorier les PC de ses ingénieurs : sa DRH ne disposait d'aucun recensement géographique des effectifs !
Message édité par Poisse le 09-06-2004 à 10:50:41