Claude MORIN : :
C) Troisième cible, le public US et nous
Les citoyens des États-Unis constituent la troisième cible de cette propagande. À travers eux c'est nous tous qui sommes atteints, tant il est vrai que les médias US donnent le ton, colorent notre perception de Cuba. C'est un prisme qui affecte la manière dont nous reconstruisons la réalité cubaine. Nous sommes affectés par la diabolisation de l'adversaire. Les thèmes qui ont le plus de poids dans les médias sont les suivants :
Fidel Castro est un dictateur et son régime est un anachronisme à l'heure où le socialisme est mort et que les dictatures laissent la place à des gouvernements élus dans des scrutins pluralistes. Il ne fait pas de doute que Fidel est le dirigeant du tiers monde le plus médiatisé et l'intérêt que lui portent les États-Unis est grandement responsable de ce statut.
Tout va mal à Cuba, particulièrement en matière économique : le système est totalement inefficace, comme en témoignent les pénuries multiples. Pendant trois décennies, l'assistance soviétique aurait dissimulé le fiasco.
Le régime est insupportable et les Cubains risquent leur vie pour échapper à la catastrophe, à la répression. Les médias ont beaucoup joué la carte de l'émigration sauvage. Les déserteurs étaient accueillis en héros et leurs témoignages, sollicités par les médias, étaient publicisés.
Les médias embouchent la trompette des droits de la personne. Ils ont sacré l'ex-policier sous Batista et contre-révolutionnaire (poseur de bombes) Armando Valladares poète dissident. S'ils ont fait grand cas de la condamnation de Cuba par la Commission des droits de l'homme à Genève, ils passent vite sur la dénonciation de l'embargo par l'Assemblée générale des Nations unies.
Les réformes ne sont que de la poudre aux yeux puisqu'elles ne restaurent pas le capitalisme.
Tony Platt et Ed McCaughan ont analysé 331 articles dans 17grands médias US ("Tropical Goulag," Social Justice 15, Summer 88). Ils ont noté que "odd dichotomy between the message of the lead and headlines on the one hand, and the bulk of the story on the other, perhaps indicates editors' attempts to make their correspondents' stories conform to predetermined editorial policy". Les titres seraient plus négatifs que les articles eux-mêmes, révélant un parti-pris délibéré de noircir Cuba. A propos de la campagne US pour les droits de la personne, Platt parle de désinformation : "In many ways, it followed the pattern of a classic desinformation campaign: it asserted political conclusions which are not supported by reliable evidence; it mixed known facts with unverified gossip; it elevated speculation into proof; it repeated assertions until they became self-perpetuating and self-evident truths; and it used carefully selected experts to legitimate its argumentation".
Rappelons à ce propos la campagne menée dans les années quatre-vingt pour faire de Cuba une plaque tournante du trafic des stupéfiants entre Amérique latine et les États-Unis. On prêtait à Castro le projet de déstabiliser les États-Unis en corrompant la société. Plusieurs brochures publiées par la Cuban American National Foundation diffusaient cette ligne en reproduisant des articles et des déclarations incriminantes. On parlait de narco-terrorisme et on faisait de Cuba un agent important (voir Castro's Narcotics Trade, 1983 ou Narco-Terrorism and the Cuban Connection, 1988). Or en même temps la CIA laissait les barons de la Contra acheminer des cargaisons de drogues aux États-Unis pour financer leur guerre contre Sandinistes. L'affaire Ochoa sera présentée comme la façon pour Castro de se débarrasser d'un rival qui préparait un coup d'État.
On passe sous silence les aspects positifs, à moins qu'on les écrase, pour faire bonne mesure, sous une avalanche de faits négatifs. Ainsi on monte en épingle les pénuries de médicaments (à commencer par les analgésiques), mais on ne rappelle pas l'universalité et la gratuité des soins. Qui soulignera l'investissement dans la matière grise : Cuba concentre 6 % des ingénieurs et des techniciens d'Amérique latine (même si sa population équivaut à 2 % de l'ensemble)? On débusque tous les effets pervers du tourisme et de la dollarisation, mais on ne parle pas des bénéfices collectifs qu'en tirent les Cubains. On ignore comment le système absorbe les contradictions et limite les écarts. On n'accorde pas d'importance aux ouvertures, aux investissements, aux partenariats qui témoignent d'une flexibilité qu'on refuse de reconnaître parce qu'elle contredit l'image de rigidité qu'on diffuse. On reste insensible aux signes d'une amélioration comme si l'unique perspective réaliste était la chute libre.
On ignore superbement le contexte dans lequel se débat Cuba aux prises avec un embargo commercial qui est de fait un blocus parce que les États-Unis cherchent à gagner les autres pays à leur politique d'isolement de Cuba. Les médias jugent des faits sans prendre en compte l'histoire des relations Cuba/États-Unis, notamment le rôle que les États-Unis ont tenu dans les affaires cubaines entre 1898 et 1959, puis le refus obstiné de Washington de composer avec la Révolution.
Les éclairages positifs sont marginalisés. Les véritables spécialistes de Cuba sont ignorés. Ils n'ont pas accès aux pages d'opinion dans les grands quotidiens. On les invite rarement à commenter. De vieux routiers de la politique cubaine des États-Unis, tels Wayne Smith, un moment chef de la section d'intérêts US à La Havane, passent pour des agents de Castro, ou sont taxés de naïfs. Le New York Times ne publient plus leur opinion. Pendant ce temps, les scribouillards ont accès aux médias, car leurs propos correspondent à la ligne désirée. Le State Department aurait même demandé au magazine Newsweek de ne rien écrire de positif sur Cuba. Les correspondants états-uniens à la pige à Cuba n'arrivent pas à publier leurs articles aux États-Unis. Leurs textes sortent donc en Europe ou au Japon. Les prophètes de la fin prochaine ont également droit d'intervention. On fait grand état d'ouvrages (tel celui d'Andrés Oppenheimer, Castro's Final Hour: The Secret Story behind the Coming Downfall of Communist Cuba, sorti à l'été 1992) qui vont dans le sens attendu..
Ne nous trompons pas. Cette information diffusée au nom de la liberté de presse ne vise pas qu'à informer. Elle pousse à l'action (ou à l'inaction). La campagne de salissage dépasse les frontières des États-Unis. La Révolution cubaine a été perçue dès le début comme un mauvais exemple. Il fallait la discréditer par tous les moyens afin qu'elle ne répète pas ailleurs. Les cibles de cette campagne sont nombreuses :
=>les hommes d'affaires. Il s'agit de faire croire que l'investissement à Cuba est très risqué, qu'il prolonge un régime condamné, que Cuba est un baril de poudre. L'information distille le pessimisme. Elle est une invitation au boycottage.
=>l'opinion publique internationale. Il s'agit de contrer ceux qui dénoncent l'embargo comme injuste. Washington souhaiterait faire participer les gouvernements étrangers à l'embargo. Son argument est que l'embargo constitue le levier le plus puissant pour forcer une démocratisation à Cuba. Les médias ont pour mission de prévenir la constitution d'un mouvement anti-embargo et d'isoler Cuba afin que l'embargo soit enfin efficace, une mission qu'il a échoué pendant plus de trente ans. À travers l'action médiatique dirigée vers les citoyens du monde "libre", ce sont les gouvernements étrangers qui sont visés et invités à s'aligner derrière la position US. =>les candidats au tourisme. L'industrie touristique représente pour Cuba le vecteur le plus rentable et le plus rapide d'accès aux devises. Aussi est-elle devenue une priorité. La progression est fulgurante. L'objectif est de 2,5 millions de touristes en l'an 2000. Les articles négatifs visent à donner mauvaise conscience ou à faire peur. On note la parution de plusieurs articles ou reportages négatifs à l'automne, juste avant la saison touristique. Le public canadien est la principale cible, car c'est le principal marché de touristes étrangers pour Cuba. Au début de novembre 1993, Alpha 66 annonçait une campagne de terrorisme contre Cuba qui visait à semer la panique chez les touristes et à les détourner de cette destination. Un an plus tard, Le Soleil (24-10-1994) donnait la parole à des anticastristes installés au Québec et titrait : "Fidel Castro, entre Staline et Hitler". 3. Des exemples de désinformation
En décembre 1993, les médias accordent beaucoup de place à la " défection " d'Alina Fernández Revuelta, une fille de Fidel. Toutes ses déclarations sont rapportées comme s'il s'agissait d'une pythie. Son père est un " tyran ". Quand Fidel fait une tournée réussie en France en mars 1995, les médias français ressortent à nouveau Alina qui répète sa dénonciation.
On peut citer quelques manchettes des médias européens. "Cuba: le grand naufrage" (Le Point, 24-04-1993), "Pendant que Fidel Castro s'endort, Cuba s'éveille" (L'événement du jeudi, 26-08-1993), "Ni un pas en arrière...ni en avant" (Cambio16, 12-08-1992), "Tortures à Cuba : la liste de la terreur" (ABC, 6-01-1991). Les titres sont très éloquents.
Les médias québécois ne sont pas en reste. L'actualité est assurément le magazine à large diffusion qui publie le plus d'articles sur Cuba. Cuba y est systématiquement présenté sous un jour le plus négatif. En avril 1990, Judith Bélanger signe "Cuba, le début de la fin?". Elle y fait état du procès Ochoa. Cinq ans plus tard, on attend toujours la fin annoncée. En octobre 1991, Béatrice Pignède publie "Fidel. Le grand bond en arrière". Cet article est digne de figurer dans une anthologie de la désinformation. Je ne serais pas surpris que l'auteure soit un prête-nom et cache l'origine clandestine du pseudo-reportage. En mars 1995, ce sont les déboires d'Elvis, exportateur d'électro-ménagers à Cuba, qui font l'objet d'un reportage étonnant : on y découvre l'enthousiasme d'un homme d'affaires aux prises avec une bureaucratie incompétente. La Presse publie à l'occasion des articles sur Cuba. Voyons quelques exemples : "Comment finira Castro? En douceur comme Franco ou dans le sang comme Ceausescu!", demande G. Leblanc (18-01-1992); même ton interrogatif pour Nicolas Mesly : "Cuba : l'ultime round?" (7-08-1993).
Les journalistes québécois intéressent les militants anticastristes de Miami. Antonio Tang, un prétendu réfugié politique, journaliste à WGBA, une station anticastriste de Miami et sans doute un émissaire de la Cuban American National Foundation, a été actif à Montréal. Il a contacté des journalistes. Il a sans doute aidé Bertrand de la Grange à préparer des reportages en Floride et à Cuba. Les reportages de Bertrand de la Grange diffusés par la Société Radio-Canada en 1993 transformaient les balseros en héros et faisaient de Cuba un Goulag tropical. Ils n'exposaient qu'un point de vue franchement hostile. Troublant reportage tout de même puisque les opposants apparaissaient à l'écran et ne cachaient pas leur identité tout en dénonçant la répression et en annonçant des sabotages. On est en droit de se demander si ce reportage était authentique. François Brousseau, éditorialiste au quotidien Le Devoir, s'est rendu à Cuba, a rencontré des opposants et a signé plusieurs articles fort durs contre le gouvernement castriste. L'article du Soleil, cité ci-dessus, allait jusqu'à reprendre la thèse des informateurs sur le "parti-pris indéracinable de la presse occidentale en faveur de Castro".
D'autres reportages se sont révélés plus soucieux d'équilibre. "Socialismo o muerte", présenté au réseau-télé de la SRC, en juillet 1993, participait de ce genre. Ces reportages ont en commun de reconnaître des réalisations (dans les domaines de l'éducation, de la santé). Ils reprennent néanmoins les critiques habituelles (autoritarisme de Fidel, parti unique, atteintes aux droits de la personne, inefficacité, ennui). Le négatif l'emporte généralement sur le positif. La série de trois longs reportages sur la vie économique diffusée en octobre-novembre 1994 au réseau-radio de la SRC, reposait sur ce dosage du style deux pour/trois contre.
Mais les médias sont sensibles à la conjoncture. J'en prendrai pour exemple le magazine Time. Fidel a fait la couverture à deux reprises, en moins de 15 mois. La première fois sous le titre "Castro's Cuba: The End of the Dream" (6-12-1993), dans la tradition des articles négatifs. On y lisait: "Castro's socialist dream has turned into a nightmare. Isolated, hungry, and broke, the country hopes that a touch of capitalism will save it. "La seconde fois," Castro's Compromises" (20-02-1995), Fidel avait droit à une entrevue et le ton du reportage était étonnamment positif. Les deux extraits de l'entrevue placés en exergue donnait le ton : "Pourquoi devrais-je renier mes principes?"; "Notre système doit s'adapter aux réalités du monde actuel." On concédait même que l'embargo n'est peut-être plus la bonne politique. Ce reportage a cependant suscité une réaction colossale des lecteurs, devait reconnaître le Tiime (13-03-1995) : "More than 90% of those who wrote, many of them Hispanic, criticized us for our coverage." C'est dire que les anticastristes feront tout pour bloquer une évolution sereine. Ils représentent un obstacle sur la voie d'une normalisation. On aurait cependant tort de leur imputer l'immobilisme de la politique US. Plusieurs visions s'affrontent au sein du gouvernement et dans les milieux d'affaires à propos de Cuba. Le dernier article du Time traduit une évolution. Mais les partisans de l'"engagement constructif" ne sont pas encore en mesure de s'imposer.
Une chose est sûre. La désinformation à propos de Cuba a encore un avenir. Ses concepteurs et ses bénéficiaires espèrent même qu'elle aura l'effet qu'elle n'a pas eu en plus de trente ans de pratique. Jamais Cuba n'a été aussi vulnérable. Jamais elle n'a dépendu autant d'une opinion publique extérieure qui ne lui soit pas hostile. C'est dire l'enjeu.
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